Alfredo Jaar ou le retour du refoulé médiatique...

 Alfredo Jaar, Searching for africa in Life (1996), extrait, instagram pris en Arles le 11 août 2013

 

Alfredo Jaar, Searching for africa in Life (1996), extrait, instagram pris en Arles le 11 août 2013

En dix années de fréquentation des Rencontres de la photographie d’Arles, c’est de loin une des toutes meilleures expositions qu’il m’ait été donné de voir. Elle est l’oeuvre d’un artiste que je viens ainsi de découvrir concrètement et dont le travail m’enthouisasme parce qu’il correspond de près à ce que je pense du fonctionnement des images de presse dans leur rapport au réel qu’elles sont censées représenter et dans leur rapport à notre propre économie psychique…

Que voulons-nous voir ? Que ne voulons-nous pas voir ? Pour quelle représentation du monde votons-nous chaque semaine en achetant tel ou tel news magazine ? Qui a la haute main sur nos souvenirs écrans ? Corbis et BIll Gates ? Le haut commandement de l’armée américaine ?  La rédaction de News-Week ? Henry Luce et son conservatisme ? Le pauvre Kevin Carter ? Cette exposition d’un artiste sud-américain engagé contre la domination américaine (occidentale) sur le monde et en particulier contre la doctrine Kissinger, me fait bien sûr penser à celle de Léon Ferrari qui avait été accueilllie dans l’ex-église St Anne, en 2010… mais alors que le plasticien récemment décédé fabriquait des objets provocateurs pour donner chair à ses idées et à ses fantasmes selon les moyens classiques d’une poïétique surréaliste passée à la moulinette créative du Pop Art, les oeuvres de l’architecte chilien redessinent l’espace de l’ex-église des frères prêcheurs pour donner la chair de poule au spectateur et le plonger dans la vie inconsciente des images de presse qu’il fréquente pourtant assidûment.

La première oeuvre est magistrale : Searching for Africa in Life (1996)... Et vous avez sur un mur en petites vignettes alignées par vingt sur une hauteur de 25 rangs, les 2127 (selon Lunettes Rouges) Unes de Life sont toutes là et l’on peut prendre plaisir à scruter les visages et les paysages qui les ont ornées depuis la création en novembre 1936. On peut ainsi s’oublier à flâner sur ces représentations familières et constater de visu, sans qu’il n’y ait eu de thèse formulée a priori, que les Unes de Life sont très blanches de peau et qu’il n’y a pas plus de trois Unes consacrées à l’Afrique… L’Afrique, objet du refoulement médiatique, n’existe pas dans l’imaginaire de ces trente six ans de vie hebdomadaire du magazine Life qui a informé – et déformé – la vision occidentale du monde. A côté, sur le mur,  l’oeuvre From time to Time (2006), neuf Unes de Time, le grand frère de Life, présentent l’Afrique sous l’angle des bêtes sauvages et de la famine, clichés auxquels sont réduits la plupart des occurrences médiatiques de l’Afrique dans les médias occidentaux conservateurs… lien à l’animalité, violence de la Nature et incapacité d’accéder à l’autonomie alimentaire… une vision colonialiste pur jus. Il suffit de rassembler ces images, éparses dans le temps de leur publication, et de souligner leur lien, comme le ferait un analyste, pour qu’on prenne conscience de ce qui se joue ici.

Cette association d’oeuvres est une très belle mise en place du double phénomène de refoulement (absence presque totale de l’Afrique en Une de Life) et de mise en place de souvenirs-images écrans qui nous fournissent une expérience politiquement orientée du monde lointain (Une de Time…). Les deux temps de cette économie psychique, qu’on peut retrouver dans de nombreux pays occidentaux ayant partagé les “bienfaits” de l’européocentrisme, de manière plus ou moins parfaite, fonctionnent ainsi comme des moyens collectifs d’opérer une forme de maintien narcissique du lectorat occidental, à travers le travail d’identification propre à chaque lecteur. Il n’y a bien sûr pas d’inconscient collectif mais une somme de psychismes fonctionnant de la même manière et qui reconnaissent inconsciemment l’utilité de ces images pour leur propre économie… Seul un travail d’éveil subjectif devant les images de presse, d’analyse et de critique de ces images, peut amener à comprendre leur rôle social et psychologique, car nous construisons nos identités sur leur expérience, sur les illusions qu’elles nous procurent… mais c’est justement ce qui risquerait de les rendre inopérantes et caduques… Alfredo Jaar déploie son art lumineux (parfois lumineux jusqu’à l’éblouissement !) dans les nouages (nuages) intimes et collectifs de cette relation que nous entretenons avec l’image de presse et, en bon psychanalyste (qui s’ignore peut-être), il ne défend aucune thèse mais nous met en présence d’une émotion refoulée et de l’idée qui va nous permettre de la contenir et de la formuler…

Une autre oeuvre frappante sur cette question du refoulement est celle où il nous montre les dix-sept Unes de News-Week, semaine après semaine, durant le début des événements tragique au Rwanda. Untitled. Du 6 avril 1994 au 1 er août 1994, il met en relation les Unes du grand news-magazine avec les événements tragiques relatés sous forme de dépêches neutres… Il faudra attendre quatre mois et plus d’un million de morts pour que le magazine cesse de faire sa Une sur l’affaire OJ Simpson ou la vie sur Mars et s’intéresse au génocide rwandais… Le spectateur suit cette ligne de Unes en ressentant physiquement, par le contraste établi entre les mots et les images des Unes, comment s’opère ce refoulement médiatique. La part obscure et invisible du traitement médiatique des événements est celle qu’on voit le moins, forcément, alors qu’elle est la plus importante puisque c’est celle qui nous concerne le plus ! Comment la montrer ? Même en utilisant le discours analytique propre aux colonnes de CV, ce n’est pas facile ! Pourtant, l’absence d’image et de mention d’un évémenent est un fait médiatique à part entière et il a autant de valeur sémiotique qu’une image dûment analysée… Alfredo Jaar trouve le meilleur moyen de porter au jour ce refoulement en organisant son épiphanie paradoxale dans cette superposition d’images et de textes descriptifs et dans la mise en scène du report lui-même, Une après Une, que le spectateur parcourt latéralement… sentant venir, à la fin, le retour du refoulé et l’épiphanie de son processus…

L’effet émotionnel est d’autant plus fort et la proposition conceptuelle d’autant plus efficace que les oeuvres se déploient en interaction avec le corps du spectateur, qui a souvent la chair de poule, malgré la chaleur des lieux. Sollicité dans sa mobilité, par les déplacements qu’on lui suggère ou qu’on lui impose, il part littéralement à la découverte de ce qu’il y a ou non à voir dans les oeuvres… On soustrait d’ailleurs souvent les images qu’il attend, non pour des raisons morales telles que celles que développe Claude Lanzmann, par exemple, mais pour nous faire prendre conscience de notre propre attente. Ainsi, peut-il cacher des images du Rwanda bien présentes dans des boîtes femées sur lesquelles sont inscrites les descriptions détaillées des prises de vue qu’on ne verra jamais, ainsi met-il en évidence par un écran blanc et un cartel vide le contrechamp de la fameuse image de Pete Souza, de la Situation Room pendant l’élimination de Ben Laden, ainsi met-il en relation par association libre, l’éblouissement de Mandela dans les carrières de calcaire où le régime d’Apartheid l’oblige à travailler en plein soleil, le projet de Bill Gates d’ensevelir le fond Corbis dans une mine de calcaire après l’avoir numérisé et le monopole commercial de l’armée américaine sur les images des satellites pointés sur l’Afghanistan en octobre 2001. Dans tous les cas, on ne doit rien voir… on cherche à aveugler ! Et c’est justement ce qui arrive au spectateur qui suit docilement la flèche qui l’amène à emprunter une chicane au bout de laquelle l’attend un immense écran blanc lumineux et sur lequel viennent s’inscrire, par rémanence, les lettres des textes qu’il vient de lire…

Les oeuvres d’Alfredo Jaar nous amènent à mesurer physiquement ce qui est habituellement tu, caché, refoulé, dans l’image de presse… Dans The sound of silence (2006), un diaporama de huit minutes, le spectateur ne voit que du texte, l’histoire de Kevin Carter, prise en son début et selon un angle biographique qui ne pointe pas seulement les raisons qui ont fait de lui un photographe connu… Le changement de point de vue sur une histoire devenue médiatique, un mythe du photojournalisme avec sa morale dépliable, et l’absence d’images, nous amènent alors à recevoir l’épiphanie de la photographie en question, précédée d’un quatuor de flashes éblouissants, comme un événement en soi, et comme un vrai choc visuel. La suite donne sur les tourments du photographe à partir de l’inconscient de l’image – le récit de la vie de Kevin Carter nous amène à interroger son geste, pourquoi lui, le défenseur des droits des noirs sud-africains, n’a-t-il pas aidé cette enfant mourant de faim, qu’il a photographiée près d’un vautour (son reflet selon des commentateurs du prix Pulitzer qu’il a reçu) ? Puis le texte dérive ou se recentre, plutôt, sur l’inconscient économique, son énergétique, de l’image en tant que produit marchand en circulation dans l’espace visuel et dont les droits sont détenus par Corbis et Bill Gates… Ce n’est pas qu’une image, c’est un élément d’une économie dont une bonne partie est dans l’ombre…

En sortant on se dit qu’une photographie, c’est bien autre chose qu’une photographie…

Site d’Alfredo Jaar

 

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