Quand Nurith ravive la salle (ou ce qui reste des films...)

Dans un petit livre publié l’an passé1, Jacques Aumont se demande ce qu’il reste du cinéma à l’heure de sa diffusion expansive à travers des supports de différentes tailles et de différentes natures, proposant aux spectateurs de nouveaux “usages sociaux divers d’images en mouvement”.

Page du site de Nurith Aviv où apparaissent les vidéos des rencontres filmées. Page du site de Nurith Aviv où apparaissent les vidéos des rencontres filmées.
Dans un petit livre publié l’an passé1, Jacques Aumont se demande ce qu’il reste du cinéma à l’heure de sa diffusion expansive à travers des supports de différentes tailles et de différentes natures, proposant aux spectateurs de nouveaux “usages sociaux divers d’images en mouvement”. Du Smartphone et autre I-Pod à l’écran plat et large accroché au mur, en passant par la tablette, l’ordinateur portable ou la salle de cinéma, privée ou publique, le film – et est-ce encore un “film” ? se demande-t-il – est consulté, aperçu, regardé, avalé ou simplement goûté chapitre par chapitre, dans des lieux aussi divers que le métro, le TGV, l’avion, le domicile familial, la salle de cours au lycée ou à la fac, le musée, le jardin public ou encore la file d’attente… au cinéma !

Inventé par Antoine Lumière pour promouvoir l’appareil de ses fils, et ayant servi à distinguer, dans l’histoire, le cinématographe des autres dispositifs de diffusion d’images animées tel que le kinetoscope d’Edison – plus individualiste et passé à côté des attentes manifestes d’un public enjoué – le dispositif de la projection publique payante n’est plus vraiment le mode privilégié et unique de consommation des films… Le cinéma selon Jacques Aumont, serait devenu une partie de l’ensemble des images qui bougent, à l’instar de la peinture au milieu des arts contemporains, une option créative parmi d’autres… mais son ontologie n’en serait pas affectée. Elle réside selon lui dans la forme structurale de la vision soumise à une durée immaîtrisable par le spectateur, dont le dispositif de la salle serait le paradigme mais pas le seul mode possible… D’une certaine manière, à le suivre, tout film vu dans sa durée serait apte à faire naître une “salle” en face de lui … Son approche est intéressante mais il me semble qu’elle néglige un autre aspect essentiel du dispositif inauguré le 28 décembre 1895 dans le salon indien du Grand Café, c’est la notion de public, de réception collégiale, ce que Marie-José Mondzain appelle le “Voir ensemble” dans le titre de l’ouvrage qu’elle a consacré à Jean-Toussaint Dessanti…
Ce “voir ensemble”, ce plaisir ou déplaisir intime partagé, comme dans les cérémonies spectaculaires les plus anciennes, est particulièrement mis en valeur par le dispositif de la salle et surtout par l’usage du débat, de la discussion d’après film, dans la salle ou au café le plus proche, ou encore dans le train ou devant la machine à café… La vision du film se paie de paroles partagées, de sentiment d’en être, et de sa contribution discursive à la grande page talmudique de la critique infinie…
L’industrie de la distribution tient le coup et les salles deviennent l’enjeu de stratégies diverses pour maintenir un taux de fréquentation viable ; Luc Besson mise sur la salle elle-même et lance un peu naïvement un système de classes au sein de son multiplexe, ne semblant pas comprendre que le spectacle cinématographique suppose un corps endormi ou oublié, et que le confort, s’il a un rôle, n’est pas un véritable enjeu de la vision du film… A moins qu’on propose des divans pour d’autres activités devant l’écran… La production industrielle elle-même mise sur l’image ; la 3D et les écrans géants, comme en 1952 ; mais il ne s’agit plus de résister à l’essor de la télévision mais de lutter contre la dissémination des usages du film en reconstituant l’attraction cinématographique. La situation est cependant schizophrénique car l’industrie elle-même tire profit de cette dissémination (ou ne peut l’ignorer au niveau de la fabrication de ses produits) si bien qu’elle fait des films dont les scénarios visent à la fois une exploitation maximum des potentialités de la 3D et un rythme explosif et fragmentaire, apte à circuler habilement dans les circuits de consommations actuels, petits écrans et temps fragmentés de vision… pas facile…
Le cinéma documentaire lui, pour mettre en valeur son rôle et son propos, doté par nature d’une dimension sociétale, et donc apte à faire naître une parole utile, propose depuis quelques années déjà de réinvestir la salle elle-même et de miser sur le collège sans cesse renouvelé des spectateurs pour raviver le “voir ensemble”. En dehors des avant-premières et des soirées débats à thème, assez classiques dans ce genre cinématographique, certains auteurs accompagnent réellement leur film et font de cet accompagnement un élément même de sa diffusion. On peut citer Dominique Cabrera qui publie régulièrement sur son profil Facebook des images de son public prises à l’issue de débats organisés après la projection de son film Grandir. La réception se montre, petit à petit…

capture d'écran de la page Facebook de Dominique Cabrera

Mais c’est incontestablement à Nurith Aviv que revient le mérite d’avoir inventé une forme de réception collégiale et vivante, en salle, et de l’avoir littéralement intégrée au film lui-même et à son travail.  Depuis la sortie de D’une langue à l’autre, en 2004, Nurith Aviv a pris l’habitude de diffuser ses films aux Trois Luxembourg, rue Monsieur le Prince, à Paris, et d’inviter régulièrement des écrivains, des psychanalystes, des théologiens, des traducteurs, des chercheurs, des critiques, à venir parler du film qu’elle diffuse. Certains intervenants deviennent d’ailleurs les sujets des films suivants, comme Marie-José Mondzain et Barbara Cassin, dont les allers-retours entre la salle et l'écran sont nombreux, certaines remarques de spectateurs donnent l’idée du film suivant aussi, comme ce fut le cas pour Annonces, dont l'idée est venue des discussions autour de Traduire. Un dialogue s’est ainsi installé entre la cinéaste et le public réel de ses films, approché physiquement et écouté à chaque projection-rencontre. Le déroulement du rituel est toujours le même mais connaît des petites variantes en fonction des jours, et il n’a pas été long à élaborer : l’intervenant parle durant une quinzaine de minutes après avoir revu le film (il a généralement reçu un DVD chez lui pour préparer son propos) puis Nurith Aviv répond, avec humour, en bottant parfois en touche, et en essayant toujours de ne pas répéter des choses déjà dites, c’est pour elle une sorte de performance verbale faite au pied de son film, en fonction du ton, de la précision et de l’humeur de l’intervenant… elle crée là un commentaire renouvelé et efficace reposant sur une écoute particulière du bruissement de la salle et de l’intervention… puis la parole circule ensuite dans la salle et les interventions emmènent la discussion sur différents territoires ouverts par le film lui-même et par son commentaire. Selon la tonalité, psychanalytique, littéraire, théologique ou simplement amicale de l’intervention initiale, la discussion s’envole ou sinue, se bloque ou perd la tête. Certaines fois, une émotion profonde affleure ou inonde la salle, des spectateurs sortent de leur mutisme pour déclarer des choses importantes à leurs yeux, des débats politiques ou religieux échauffent les esprits, des conflits d’interprétation animent la discussion, mais, chose précieuse et probablement instaurée par le haut degré de liberté et de radicalité subjective des films, chaque intervenant se sent manifestement libre d’investir l’espace de la salle pour faire entendre, à l’aide du micro, ce qu’il a à dire devant l’écran, à la cinéaste elle-même ou aux personnes filmées qui percent parfois la toile pour échanger avec la salle… C’est une pratique unique, à la croisée de l’installation, de la projection-débat et de la performance.

capture d'écran du site de Nurith Aviv

Mais ce n’est pas tout. Yael Vidan, jeune réalisatrice et assistante de Nurith Aviv, filme ces rencontres, et les vidéos, montées dans les jours qui suivent le débat, sont placées sur le site de la cinéaste où elles encadrent l’affiche du film, comme les commentaires sur une page de Talmud. Elles font partie du film qui est lui-même absent du site, elles le font vivre sur le Web et en étendent le propos dans difféentes directions, sous différentes tessitures de voix… Et c’est alors l’interprétation infinie du film qui se montre, la réception s’intègre dans les marges du film lui-même, c’est le contrechamp où gît spectateur qui vient le placer dans un échange horizontal, dans une intersubjectivité féconde… ces commentaires appartiennent au film, et ils montrent que « l’image est le sol natal de la parole » comme le dit si bien Marie-José Mondzain dans Homo Spectator. Reprenant  ses propos en préface de Voir ensemble, on pourrait ajouter : “Il ressort de ces rencontres que voir ensemble, c’est d’abord accepter que nul ne puisse tout voir, que nul ne puisse prétendre tout montrer, mais c’est aussi conjurer les menaces d’aveuglement qui pèsent sur la vision et qui proviennent de la fusion des spectateurs comme de la dissémination des signes.” (…) “Voir ensemble, c’est donc régler par la parole, et plus généralement par tous les signes, l’ensemble toujours précaire mais infiniment précieux, car c’est la vie même, que forment le voisinage des corps et la connexion des choses, dans le respect inconditionnel de leur séparation.”2

 Talmud

Au terme de cette session de 36 rencontres, toutes filmées et mises en ligne, la compréhension d’Annonces ne peut plus se faire sans tenir compte de ces nombreux commentaires, intégrés au processus du film lui-même, elle ne peut se faire que dans une sorte de tissage herméneutique, de reprise, de réitération, de méditation subjective et rétrospective. Et certains spectateurs, comme moi, reviennent plusieurs fois pour voir le film et surtout pour entendre de nouvelles interventions, dire quelque chose devant la caméra ou tout simplement poursuivre le débat autour d’un verre au café. Un public qui fréquente la salle et la cinéaste comme on peut fréquenter une yeshiva. Mais une yeshiva parfaitement laïque ; humaniste, athée autant que croyante, où parlent des barbares payens et des rabbins, des marxistes, des juifs, des catholiques et des musulmans, des lacaniens et même des freudiens… un havre de tolérance où l’intolérance même est tolérée à condition d’être courtoise…

La clé de la vie et de la survie du cinéma comme fait de culture et non simplement comme produit commercial adapté aux canaux de la grande distribution, repose ainsi sur le ravivement de la salle et de ses arrière-salons, où se développe, plus ou moins bien, le "voir ensemble", c’est-à-dire la parole des sujets devant les images. Permettre à cette parole de se donner en public et de parvenir jusqu’aux absents par le biais d’internet, c’est le dispositif original et efficace qu’a instauré ce mode de diffusion où le film et son commentaire voyagent enssemble dans le temps. C’est un enjeu démocratique important : se sentir libre de dire ce qu’on a vu et pas ce qu’il faut avoir vu selon la scolastique du moment ou ce qu’on désirerait avoir vu selon le fantasme du jour, c’est bien la base verbale sur laquelle peut s’élaborer une vraie culture partagée où tous les sujets seraient légitimés par la liberté de leur propos… et ce n’est pas un hasard si des émotions liées à l’intolérance religieuse et à l’oppression de la parole se libèrent dans la salle après les films éminemment tolérants et humains de Nurith Aviv, qui va chercher dans la parole ce qui relie d’abord les “arabes” et les “juifs” et aussi, au-delà, tous les hommes. 

  1. Que reste-t-il du cinéma ? Paris, Vrin, 2012 []
  2. Marie-José Mondzain, Voir ensemble, Paris, Gallimard, 2003, p. 13 []

 

Prochaines projections-débat en présence de Nurith Aviv : 

- 2 février 2014 à 11 heures, au MAHJ à Paris avec Julia Kristeva

- 15 février 2014 à 18 heures au cinéma Diagonale avec un groupe de psychanalystes "cinéma et clinique psychanalytique" (Montpellier)

- 20 février 2014 à 20 heures au cinéma Opéra à Reims, avec Patrick Chemla et l’association « La Criée ».

 

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