Psychanalyse du World Press Photo 2013

John Stanmeyer, Migrants essayant de capter un réseau somalien à DjiboutiL’image est plutôt belle et intriguante, difficile à comprendre de prime abord, elle propose au spectateur un parcours interprétatif qui, comme le précise cet article deSlate.fr, ne peut pas se passer de la légende. Le World Press Photo 2013 a été attribué à John Stanmeyer pour cette photographie intitulée “Signal” et prise le 26 février 2013 à Djibouti. Voici la légende officielle qui l’accompagne sur le signe du WPP : “African migrants on the shore of Djibouti city at night, raising their phones in an attempt to capture an inexpensive signal from neighboring Somalia—a tenuous link to relatives abroad. Djibouti is a common stop-off point for migrants in transit from such countries as Somalia, Ethiopia and Eritrea, seeking a better life in Europe and the Middle East.”1

John Stanmeyer, Migrants essayant de capter un réseau somalien à Djibouti

L’image est plutôt belle et intriguante, difficile à comprendre de prime abord, elle propose au spectateur un parcours interprétatif qui, comme le précise cet article deSlate.fr, ne peut pas se passer de la légende. Le World Press Photo 2013 a été attribué à John Stanmeyer pour cette photographie intitulée “Signal” et prise le 26 février 2013 à Djibouti. Voici la légende officielle qui l’accompagne sur le signe du WPP : “African migrants on the shore of Djibouti city at night, raising their phones in an attempt to capture an inexpensive signal from neighboring Somalia—a tenuous link to relatives abroad. Djibouti is a common stop-off point for migrants in transit from such countries as Somalia, Ethiopia and Eritrea, seeking a better life in Europe and the Middle East.”1

La légende nous indique très précisément le lieu et l’action que représente cette photographie si bien que le parcours interprétatif trouve son “terme” dans cette explication très claire (de lune) ; ces migrants cherchent à capter un signal téléphonique peu cher depuis la côte, à Djibouti, afin de garder un contact avec leurs proches.

Ce choix est bien sûr surprenant, tranchant avec la tradition des faits de guerre ou drames humains habituels, son esthétique nocturne, légèrement surréaliste, pouvant évoquer les peintures de Magritte, et la manière “douce” dont elle évoque les déplacements humains dus à la misère, placent cette image du côté de l’illustration allégorique plus que du côté du trauma qui a souvent servi de ressort au choix des éditions précédentes. Mais ce qui semble le plus marquant dans ce choix, c’est dans le parcours interprétatif qu’il propose qu’on peut le repérer. En effet, l’image arrivant légèrement avant sa légende, nous avons été nombreux à prendre les gestes de ces migrants pour des gestes “photographiques” et non pour des gestes “téléphoniques”. Plusieurs des personnes avec qui j’ai pu en parler ont dit qu’ils y avaient vu d’abord des hommes cherchant à photographier une éclipse de lune, ou qu’ils avaient cherché hors champ ce qu’ils pouvaient bien photographier en haut, ce fut mon cas personnel. Et dans un second temps, le contexte immédiat des discussions sur le selfie aidant, c’est cette dernière interprétation qui a été privilégiée, non pas comme explication concrète cette fois-ci, car il est peu probable que plusieurs personnes fassent des selfies au même moment, en pleine nuit, sans arrière-fond évident, mais comme volonté d’allusion, ce qui rendait ce WPP très énigmatique. Pourquoi un jury professionnel censé garder le saint des saints de l’ethos photojournalistique viendrait-il récompenser une image faisant l’apologie formelle d’une forme photographique considérée par les professionnels comme très mineure et bien trop expressive pour correspondre aux principes d’objectivité en cours dans le métier ? L’allusion est-elle ironique ? Est-elle seulement volontaire ?

A lire les commentaires de l’auteur et quelques articles sur la question, il apparaît que l’allusion, assez évidente tout de même, ne semble pas avoir été repérée par les professionnels. Dans ce billet du blog Lensdu New-York Time, faisant autorité sur la question, l’auteur du cliché déclare : “We migrate looking for a better life, but we always need to connect home, I could be any one of those people trying to reach my family. I’m on the road 250 days a year.”2 Ne mentionnant pas du tout la dimension allusive de son image. Seule son esthétique originale est relevée par un autre photographe, membre du jury, David Guttenfelder, lui-même souvent récompensé par le WPP : “It might provoke debate but will signal to photographers that they can cover events with a different visual language and they will be taken seriously,”3… mais là encore rien de précis sur cette allusion visuelle.

Comme le nez au milieu de la figure, comme la lettre volée de Poe étudiée par Lacan, c’est au coeur même de sa manifestation la plus évidente que le symptôme se voit le moins pour celui qui en est affecté. Subtile dissimulation de ce qu’on ne veut plus voir en le montrant ostensiblement, le parcours interprétatif de cette image nous amène à voir, littéralement, ce qu’on prenait pour un appareil photographique (un usage photographique du téléphone) comme un simple téléphone. Il met en scène la disparition du photographique dans le téléphonique, dissociant les deux fonctionnalités… l’appareil lumineux est ramené à sa fonction initiale malgré les apparences du geste devenu canonique de la prise de vue au smartphone voire du selfie. Réalisation d’un désir qu’on peut facilement prêter à une profession profondément troublée, à tort,  par le développement des usages vernaculaires de la photographie au smartphone. Manière magnifique et audacieuse d’évacuer la concurrence, imaginaire plus que réelle, des “journalistes citoyens” armés de camphones, en occasionnant cette initiatique désillusion chez les spectateurs du monde entier : “ce ne sont que des téléphones, il n’y a pas d’appareil photographique dans ces machines” …

L’artcle du NYT précise que 9 % des images finalistes avaient été éliminées pour des retouches substantielles ce qui a, paraît-il assombri le jury, il est alors plausible que ce choix, conscient de ses enjeux ou non, ait été, aussi, en plus de son intérêt purement photographique, une réponse allégorique et expérimentale dont l’intérêt ne réside pas dans ce qui est montré mais de ce qui est “effacé” dans une sorte de retouche sémantique ; un jeu de professionnels, ironique ou inconscient, implicite en tout cas, avec les pratiques vernaculaires.

Il s’agit en somme du choix d’une négation plus que d’un non choix…

 Traductions : 

  1. “Migrants africains sur la côte de Djibouti City, le soir, levant leur téléphones en espérant capter un signal peu cher de la Somalie voisine – un lien fragile avec leurs proches restés sur place. Djibouti est un point de passage important pour les migrants en trasit depuis des payx comme la Somalie, l’Ethiopie et l’Erythrée, cherchant une vie meilleure en Europe ou au Moyen-Orient” []
  2. “Nous migrons, cherchant une vie meilleure, mais nous avons toujours besoin de rester connectés à notre maison, je pourrais être n’importe lequel de ces personnes essayant de joindre ma famille. Je suis sur la route 250 jours par an.” []
  3. “Cela devrait provoquer des débats mais indiquer aussi aux photographes qu’ils peuvent couvrir des événements avec un langage visuel différent et être pris au sérieux.” []

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.