«Résistance Naturelle»: pour une insurrection des papilles

 

Présentation initiale du film (Giovanna Tiezzi - photogramme de Résistance Naturelle)

C’est un film vif, simple, naturel, à l’image du « Secondo di Pacina », le vin jeune de Giovanna Tiezzi.

Résistance Naturelle, le nouveau film de Jonathan Nossiter sur le vin – dix ans après Mondovino -relève d’une simplicité que seule l’expérience permet d’atteindre. Fruit d’une longue méditation esthétique et d’un engagement personnel, il est sorti tout seul, l’été dernier, sans crier gare, comme un éclat de rire collectif, moqueur et généreux… Et puis il a mûri, s’est bonifié au montage et a vite trouvé des distributeurs en France et en Italie ainsi qu’une place au dernier festival de Berlin. Une éclosion spontanée rare dans le contexte économique actuel. Une bulle d’audace et de liberté dans un monde de contrôle et d’austérité.

Résistance Naturelle est né des levures indigènes de l’amitié que partage le cinéaste avec des vignerons naturels italiens - Corrado Dottori et sa compagne Valeria Bochi (La Distesa-Marches), Giovanna Tiezzi et son mari Stefano Borsa (Pacina-Toscane), Elena Pantaleoni (La Stoppa-Emilie-Romagne) et le sage Stefano Bellotti (Cascina degli ulivi-Piémont). Ils étaient réunis autour d’une table à Pacina chez Giovanna Tiezzi (Castelnovo Berardenga – Toscane). Il y avait aussi un autre ami du cinéaste, Gian Luca Farinelli, le directeur de la cinémathèque de Bologne.

Les premiers font du vin naturel, sans additif chimique, puisant dans la tradition sans négliger les connaissances scientifiques les plus récentes. Le second restaure des films du patrimoine et promeut leur diffusion en salle, dans le but de le transmettre aux jeunes générations, mais sans négliger les technologies les plus pointues. Pour chacun d’eux, et c’est la grande finesse du film, la connaissance du passé ne s’oppose pas au progrès, elle le cadre, lui ouvre des champs nouveaux, l’enracine. L’autre nuance qui nous dessine des perspectives fécondes est d’affirmer qu’ils oeuvrent tous dans le même domaine, celui de la culture. La culture telle que la considèrent les dictionnaires du XVI ème siècle, qui ne séparent pas encore en deux définitions distinctes le travail de la terre au sens propre et le travail des Lettres, arts et sciences, au sens figuré. Artisan comme artiste, chacun travaille sa terre, son sol, sa racine… pour en extraire le plus beau fruit et faire son vin, film, poème, sculpture…

Photo du tournage de Résistance naturelle, Jonathan Nossiter, Giovanna Tiezzi, Valeria Bochi (photo Paula Prandini)

Ainsi, selon le cinéaste, il ne saurait y avoir d’écologie environnementale en dehors d’une plus large écologie de la culture. Le monde paysan n’est pas le monde « agricole » mais le monde « agri-culturel » ! Faire des vins ou des films libres dans le contexte de l’industrie et de la mondialisation pose les mêmes problèmes. Comment protéger la diversité des goûts ? Comment respecter son éthique sans se condamner à la mendicité ? Comment échapper aux normes commerciales mortifères qui définissent et tuent parfois les produits les plus sincères et les plus naturels ? Comment préserver la force émancipatrice de la culture, du vin comme du cinéma, dans le contexte d’une industrie culturelle qui récupère et normalise tout ?

Le film s’est construit autour d’un repas, dont il s’écarte pour des visites à chacun des participants, dans leurs vignes ou salle de cinéma, et où il revient pour suivre une discussion très drôle sur les errances de l’industrie agro-alimentaire.

Les vignerons naturels réunis sont des rebelles tranquilles, des rebelles du bon sens, ils expliquent calmement pourquoi et comment ils sont sortis des DOC-G (Denominazione di Origine Controlatta – Garantita, équivalent de l’AOC en France) pour continuer à faire des vins selon leur éthique et les traditions des terroirs où ils sont implantés. La norme industrielle, censée protéger les produits traditionnels contre les innovations dénaturantes de l’industrie elle-même, en vient de plus en plus à exclure les produits traditionnels les plus authentiques. Comble de l’absurdité ! Ou ruse ?

En tout cas, le Chianti traditionnel de Giovanna Tiezzi, produit sur la terre de Castelnovo Berardenga ne peut plus s’appeler « Chianti », alors qu’il est un des rares Chiantis actuels à utiliser les cépages historiques et à venir d’un raisin soigné sans chimie, qui ne porte en lui que la richesse de la terre de Sienne et la caresse de son soleil. En dehors des normes commerciales world wide du concept de Chianti … Sa propriété de Pacina est pourtant la seule de sa région où se réfugient des nuées de petits papillons blancs, en juillet, parce qu’il n’y a pas une goutte de pesticide et que la nature y est bienveillante.

Comme un bon vin, un bon film ne peut pas être seulement l’expression d’une norme, d’un label, il tient sa force émancipatrice de sa liberté formelle, de son imprévu, de son éveil des pupilles…

Et c’est à la source d’une inventivité radicale que le film de Jonathan Nossiter puise sa dimension libératrice, sa joie de vivre et sa fraternelle invitation à changer de regard. Il échappe lui-même aux normes du documentaire, il hybride la tradition argentique et le progrès numérique, il libère les spectateurs des attentes standard du genre. Il déborde et sort des cadres, comme un de ces vins libres qui surprennent le palais et ravissent l’âme.

Jonathan Nossiter sur le tournage de Résistance Naturelle (photo Paula Prandini)

Son film se présente d’abord, dès la première séquence, comme un geste naturel, spontané, effectué au cœur de la relation réelle qu’il entretient avec ses amis. « Tu es un fils de vigneron ! Vas-tu devenir vigneron ? » lance-t-il dès le premier plan au fils de Corrado Dottori, qu’il poursuit dans un couloir de sa belle maison des Marches…  Ne partez pas avant la fin du générique final si vous voulez savoir ce que lui répondent avec malice ses propres enfants de cinéaste. La transmission de la vie est une part essentielle dans la culture, conçue comme un travail tout à la fois organique et intellectuel. N’en déplaise aux industriels, la culture c’est la production du vivant, du vivant organique et du vivant social, et c’est pour être au contact de la vie qu’on lit des livres, qu’on cuisine pour ses amis, qu’on va au cinéma, qu’on boit du vin, qu’on fait des photographies… ou des films.

Résistance naturelle est un film artisanal dans le sens flaubertien du terme, un film du travail de sa matière, un film de praticien du terroir humain, fait à la main, avec une caméra partagée avec son épouse, la photographe et cinéaste brésilienne Paula Prandini. Cette caméra vit, bouge, cherche, se concentre sur des détails se décale, comme une tête chercheuse qui scrute en permanence l’espace des possibles, mais reste attentive au propos des personnes filmées, qui se sentent soutenues par l’oreille très attentive et le regard flâneur du cinéaste. Elles restent naturelles, à l’image de Stefano Bellotti, vigneron et libre-penseur du Piémont, figure tutélaire du film et de la biodynamie italienne.

Je crois que c’est ce jeu habile entre l’oreille attentive et l’œil butineur, cette écoute flottante de l’objectif, qui permettent à Nossiter de saisir ces instants de vie à l’improviste et d’obtenir des témoignages vraiment profonds et joyeux d’être profonds. Pur plaisir de la convivialité orale. La culture est une question de bouche, une question de goût, mais de goût pris à sa racine, c’est-à-dire sur la langue, dans le palais, au creuset des mots. Ce qu’on reçoit par les papilles, par les pupilles, il faut le dire pour mieux le ressentir, pour le partager… Le goût, même chez Kant, c’est « dire ce qu’on a sur la langue » comment le dire ? Comment dire le vin ? Comment dire le film ? Comment les partager ? Comment dire ce qu’on voit et dire ce qu’on boit ? C’est tout l’enjeu de la résistance…

Caméra à l’épaule, le cinéaste est un virtuose. Pour partager un repas avec des amis tout en tenant une caméra, pour parvenir à s’émouvoir et à enregistrer l’émotion, sans que la caméra n’encombre l’instant, il faut beaucoup de travail sur le fruit en amont et de savoir-faire artisanal ensuite… comme avec la vigne… Accompagner, assister, accoucher… mais ne pas trop intervenir. Les spectateurs le sentent bien : lors d’une avant-première organisée à Paris, fin avril, plusieurs ont dit qu’ils se sont sentis « invités » par l’image du film. « On est à table avec eux… » disait un lycéen à l’issue de la projection…

En sortant des codes didactiques du genre documentaire, Jonathan Nossiter nous donne à voir bien plus que des informations sur le vin naturel ou la conservation du patrimoine cinématographique. Il nous donne à voir, à même son image follement libre, la force émancipatrice de la culture, le gai savoir, l’ivresse poétique, la joie éthique ; tout ce qui est brûlé par l’uniformisation des produits des industries culturelles. Lutte commune aux cinéastes indépendants et aux vignerons naturels, la dissidence joyeuse est une voie prometteuse.

Extrait de Au hasard Balthazar de Robert Bresson

Ultime trouvaille qui mériterait en soi tout un article (la semaine prochaine), il a eu l’idée lumineuse d’intégrer des extraits de films entre les paroles des protagonistes. Pasolini, Chaplin, Bresson, Oshima, Monicelli, Soldati, ainsi qu’un film d’animation de Chiara Rapaccini et des archives italiennes viennent répondre aux vignerons… Comme des bouteilles qu’on ouvre pour fêter un bon mot ou se consoler d’un constat amer,  ils exhalent un anticonformisme qui fait écho aux goûts indomptés des vins naturels. Ils proposent des ouvertures discursives ou purement énergétiques, des éclats talmudiques du sens, dans le corps même du film, dans lesquelles raisonnent les paroles des personnages. A chaque fois, un mot, une expression, un petit signe déclenche une association dont le réalisateur seul à la responsabilité, et peut-être la clé. Il faut alors apprendre à accepter l’étonnement, l’incertitude, les voies inédites, chercher le lien, se laisser féconder… à la manière de ce lumineux spectateur bordelais qui écrit sur Facebook au sujet d’une archive avec Mussolini : « Les enfants et les animaux chaloupent entre les vicissitudes des hommes. Bresson, Chaplin aussi. Mussolini harangue la foule avec le mot infâme de “prestige” sur sa lippe arrogante et aussitôt, prestige du vin / étiquettes de prestige, tout ça devient effrayant. »

Tournage de Résistance Naturelle, Jonathan Nossiter et Stefano Borsa (Photo ???)

Jonathan Nossiter a dit à Berlin : “J’ai l’impression que ce n’est pas moi l’auteur, j’ai plutôt l’impression d’avoir été une espèce de sage-femme d’un projet qui s’est fait“. En effet, une insurrection culturelle pacifique naît là, en dehors de l’industrie, sans violence, à travers notamment le mouvement des vins naturels qui ne cesse de réveiller nos papilles, et ne cesse aussi de s’étendre, comme un besoin de vie, à travers, aussi, un cinéma artisanal qui redécouvre ses bases inventives, son geste fondateur ; prendre une caméra et faire un film …

Résistance Naturelle est un film franciscain, pauvre et lumineux, d’une richesse humaine inouïe ; un petit papillon de l’été qui nous ouvre la voie …

(Sortie nationale le 18 juin / Avant-Première en présence du réalisateur le 16 juin au MK2 Quai de Seine à 20 h. et Projection-débat au Méliès de Montreuil le 17 juin) 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.