Même les arbres doivent être productifs !

On ne mange pas le bois, c'est sans doute pour cette raison que la sylviculture productiviste, grande consommatrice de pesticide et soumise aux dogmes néolibéraux, n'est pas souvent évoquée dans les médias. Le documentariste F-X Drouet "sort du bois" en donnant la parole aux forestiers résistants et aux gros producteurs.

"Le temps des forêts" "Le temps des forêts"

"Le temps des forêts" de François-Xavier Drouet est un film bouleversant, qui regarde attentivement la forêt que cache le meuble bon marché. Il laisse la parole aux industriels comme aux forestiers "traditionnels". Les premiers produisent du bois en monoculture (l'essence la plus rentable, le pin Douglas qui pousse et grossit vite, envahit de nombreux paysages), parlent de rendement et pratiquent la coupe rase à l'aide d'immenses machines, de plus en plus tôt. Les seconds "trouvent des alternatives", comme on dit, c'est-à-dire qu'ils veillent sur leurs forêts comme on l'a toujours fait, en laissant la nature assurer sa biodiversité qui est son principe régénérateur, et en prélevant le bois disponible à la coupe en fonction des besoins précis (et souvent locaux) et de la recherche d'un équilibre entre les générations d'arbres. Et l'on comprend que l'être humain est aussi nécessaire à la forêt que la forêt l'est à l'être humain. Forêts usines à bois contre forêts ... normales... naturelles ... où l'on peut profiter d'un paysage idiosyncrasique, à la fois vivant et rentable. Les premiers produisent du bois, les seconds en prélèvent...

"Le temps des forets" "Le temps des forets"


Les témoignages des gardes forestiers de l'ONF, organisme public qui devient de plus en plus brutalement une entreprise à bois où s'appliquent les dogmes néolibéraux, sont bouleversants : 35 suicides de gardes forestiers sont évoqués depuis le début des années 2000 et les "restructurations" à visée productivistes... les forêts se standardisent, souligne un scieur lorrain qui a de plus en plus de mal à trouver de gros troncs...
Dans les forêts landaises, parfaitement débroussaillées au pesticide et où les pins maritimes sont alignés "telles des troupes au garde à vous" comme le souligne un industriel du secteur dont le cynisme est presque réjouissant, il n'y a plus d'oiseaux... c'est le cas de toutes ces plantations d'arbres en monoculture... car il n'y a plus de troncs morts pour qu'ils y nichent... des troncs morts, c'est une perte de rendement ... mais finalement ce sont ces "forêts" entières qui sont mortes, on n'y trouve ni lombrics, ni petites bêtes, et l'humus ne s'y fait pas par manque de variétés dans les feuilles qui tapissent le sol... et, pire, lorsque des bouleaux un peu rebelles se glissent dans ces usines à bois, leurrés par la présence d'arbres, on les extermine au plus vite...

On découvre alors la dimension forestière de la bataille agriculturelle qui a lieu entre le pot de fer industriel / productiviste et le pot de terre écologique et responsable ... on y retrouve le même antagonisme que dans les cultures vivrières et bien sûr dans le vin. Le même démon de midi y sévit, celui de l'avidité et de la quête du toujours plus de profit, quitte à scier la branche qui nous porte... Mais on peut regretter que puisqu'on ne mange pas le bois (pas encore) on n'en entend que très peu parler dans la presse et on s'en soucie peu... finalement...
Le film, dans son principe plus que dans sa forme, rappelle "Mondovino" pour son mouvement de balancier entre les lieux et les points de vue, et "Résistance Naturelle" de Jonathan Nossiter, pour ses portraits de forestiers résistants et ses plans magnifiques sur des arbres debout ou couchés qui miment des sentiments ou évoquent leur sort... On sent alors, bien qu'on habite en ville, un lien profond en soi avec la forêt, celle de l'enfance aventureuse, de Perrault, de Jack London, de Kipling ... celle des randonnées adultes aussi, une culture sylvestre au coeur de notre culture... comme une appartenance anthropologique ... Aucun être humain de se promène ni ne joue dans des usines à bois... et on se souvient de cette légère tristesse et de cette petite déception lorsque dans une forêt domaniale, on tombe sur une parcelle aux arbres alignés ...

"Le temps des forêts" "Le temps des forêts"

 

 

PS : Le film est dédié aux forestiers résistants et j'aurai ici une pensée pour Stefano Bellotti, cet immense vigneron naturel italien, dont le discours dépassait bien sûr le domaine du vin, et dont le sourire confiant accompagnait la fin de "Résistance Naturelle" et dont j'ai appris la mort en sortant de la salle...

 

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