La médiatisation de la menace terroriste ou la communication vue par les espions...

Ce matin, LeFigaro.fr nous informe ainsi : “Al Qaida menace le rail européen”… et l’on voit en gros plan un train à grande vitesse estampillé Deutsche Bahn foncer sur nous à la manière d’un train entrant en gare de La Ciotat, dont Maxime Gorki nous racontait qu’il avait poussé les spectateurs à déplacer nerveusement leurs chaises… ils étaient encore peu habitués à voir de telles illusions…

Une du Figaro.fr le 19 août 2013. Une du Figaro.fr le 19 août 2013.

Ce matin, LeFigaro.fr nous informe ainsi : “Al Qaida menace le rail européen”… et l’on voit en gros plan un train à grande vitesse estampillé Deutsche Bahn foncer sur nous à la manière d’un train entrant en gare de La Ciotat, dont Maxime Gorki nous racontait qu’il avait poussé les spectateurs à déplacer nerveusement leurs chaises… ils étaient encore peu habitués à voir de telles illusions… Mais nous, spectateurs de l’information habitués depuis longtemps à jouer avec les récits médiatiques ? Allons-nous partir en courant ? Allons-nous nous faire rembourser nos futurs voyages en train ? Allons-nous nous terrer ? Où allons-nous essayer de comprendre ce que signifie cette menace véhiculée par des médias qui prenent leurs informations auprès de la NSA ?

Ce train qui fonce sur moi depuis les colonnes du Figaro.fr, cette menace Al-Qaida d’un attentat classique – alors que les derniers attentats islamistes (Toulouse, Londres, Boston) nous ont montré qu’ils prenaient de nouvelles voies “inespionnables” – vont-ils suffire à nous troubler et à nous faire oublier que le programme d’espionnage de la NSA, justement, a largement dépassé le cadre de la lutte contre le terrorisme pour devenir une nouvelle forme de gouvernement ?En tant que simple citoyen français je n’ai pas les moyens de contester objectivement la validité de cette information, mais je peux dire, en tant qu’observateur assidu des récits médiatiques, qu’elle me paraît bien trop opportune pour être honnête. Nous avons tous eu l’occasion de constater que l’annonce d’attentats à venir, la médiatisation d’une menace imminente, qu’elle émane de Brice Hortefeux, de Claude Guéant ou de Manuel Valls (un peu moins coutumier du fait) était surtout suivie d’effets psychologiques ; une trainée de peur dans les conversations, et avait plus pour rôle de créer un contre-feu à des révélations gênantes ou à des mesures impopulaires, alors que les “projets d’attentats déjoués par les services secrets”, les “coups de filets dans les milieux islamistes” et “les démentèlements de réseaux terroristes” ne parviennent à notre connaissance qu’une fois l’affaire bouclée et la menace “réelle” éteinte, en secret… La vraie lutte contre le terrorisme, parce qu’elle existe bien, ne se fait qu’en silence. La médiatisation de la menace, qui comporte toujours une part de réalité et une part d’imaginaire, constitue en revanche une figure de la rhétorique sécuritaire qui a conquis tous les gouvernements occidentaux. Sans inventer l’information, il suffit de dramatiser le sens d’une conversation ambiguë recueillie par un système d’écoute pour en faire une menace majeure. Mais ne soyons pas idiots, si cette information nous parvient, c’est que le fait qu’on le sache a une importance majeure pour ceux qui nous le disent… Dans le cas de l’information récente sur un projet d’attentat majeur au Yémen, le fait que le flâneur New-yorkais, berlinois ou parisien en soit informé à l’avance n’a aucun intérêt opérationnel, il s’agit donc de lui faire comprendre autre chose… Il va de soi que le dévoilement des informations confidentielles par les services comme la NSA ou le département d’Etat ne se fait que pour des raisons politiques internes.

Alors comme je n’ai pas de source dans les services secrets, je ne peux que donner un avis esthétique sur cette figure de la rhétorique sécuritaire qu’est la médiatisation de la menace, je voudrais juste faire apparaître, ou plutôt simplement souligner, le contexte dans lequel sont apparues ces “informations” fournies par la NSA et relayées par les agences de presse (AFP) puis par les médias adhérant plus ou moins à l’idéologie sécuritaire (Bild/Le Figaro).

Le 21 juin 2013, Edward Snowden a trente ans, il est réfugié à Hong Kong depuis le 20 mai et connu depuis le 9 juin comme l’auteur des nombreuses révélations qui fleurissent dans la presse anglaise (The Guardian le 5  juin), américaine (The Washington Post le 6 juin) et de Hong-Kong (The south China morning Post réalisée le 12 juin et publiée le 25 juin). Le lendemain il est inculpé par la justice américaine pour espionnage, vol et utilisation illégale des biens gouvernementaux. (Voir ici l’historique des révélations). Le surlendemain, il s’embarque pour Moscou où il restera bloqué à l’aéroport Cheremetievo jusqu’au 31 juillet 2013, date à laquelle il reçoit un asile temporaire en Russie.

Le mois de juin a été un mois de dévoilement, le mois de juillet un mois de lutte diplomatique et de négociations pour stabiliser ou déstabiliser la situation du lanceur d’alerte, à partir du 31 juillet et alors que Snowden est l’hôte temporaire de Vladimir Poutine, le mois d’août s’annonce comme un mois de lutte médiatique pour justifier les multiples programmes de surveillance de la NSA, dont on peut penser objectivement qu’ils n’avaient pas pour but unique de protéger les américains du terrorisme, la Chine ou les dirigeants du G20 (espionnés par les services anglais en lien avec la NSA) n’étant pas spécifiquement une grande menace pour leur sécurité. Puisqu’il n’est plus possible d’effacer Snowden et ses fichiers et que la rupture semble être consommée entre Poutine et Obama, il faut maintenant justifier les programmes PRISM, XKeyscore et compagnie … Il faut s’adresser au peuple et non plus seulement aux dirigeants… il faut passer sur le terrain médiatique et donner un sens “anti-terroriste” à cet espionnage industriel, à cette violation totalitaire des libertés individuelles.

Le jeudi 1 er août 2013, le département d’Etat américain annonce la fermeture le dimanche suivant d’une vingtaine d’ambassades dans les pays du Moyen-Orient. Le lendemain, 2 août, il recommande aux ressortissants américains de ne pas se rendre dans ces pays : «Les informations actuelles suggèrent qu’al-Qaeda et ses organisations affiliées continuent à préparer des attentats terroristes dans la région, et au delà. Ils pourraient concentrer leurs efforts pour perpétrer des attaques d’ici la fin août», écrit le département d’Etat. Les médias diffusent les informations et les experts médiatiques, assermentés en terrorisme ou en politique américaine viennent étayer la menace moyen-orientale en décryptant l’information mais sans jamais mettre en doute sa sincérité. On apprend vite que ce sont des interceptions de conversations (l’écoute étant la figure type de l’espionnage) qui ont permis de comprendre qu’un attentat de grand envergure se préparait… CBS News nous indique que l’”U.S. intelligence has picked up signs of an al Qaeda plot against American diplomatic posts in the Middle East and other Muslim countries.”

Une semaine plus tard, le jeudi 8 août 2013, lendemain du jour où Obama a annoncé qu’il annulait le sommet bilatéral avec Vladimir Poutine, prévu en marge du G20 début septembre, à cause de l’asile accordé à Snowden, les drones américains attaquaient des membres d’Al Qaida au Yémen. Voici comment un article critique de 20 minutes raconte cette attaque : “Les attaques se sont passées à plusieurs moments de la journée de jeudi. La première frappe a lieu à l’aube. Elle vise deux voitures circulant dans le secteur d’Al-Chabwane dans la région de Marib, à l’est de la capitale Sanaa. Six membres d’Al-Qaïda sont tués. La deuxième prend pour cible «une voiture transportant deux membres d’Al-Qaïda près de Gil Bawazir», dans le sud du pays, selon un responsable tribal. Enfin, quatre autres «membres d’Al-Qaïda» ont été tués dans une troisième attaque de drone, jeudi soir, dans la même zone indique une source militaire. A chaque fois, ce sont des drones qui ont été utilisés.” L’article utilise des guillemets qui témoigenent de la transcription d’une information exogène et des pincettes avec lesquelles prendre ces informations émanant des services américains eux-mêmes et il fait remarquer plus loin que ces attaques sont habituellement tenues secrètes, étant illégales, mais que les Etats-Unis les médiatisent opportunément, cette fois-ci, pour des raisons politiques qui ne sont pas précisées. Il apparaît, dans notre perspective narrative, qu’il s’agit là d’une étape dans le contre-récit médiatique de l’affaire Snowden dont le vrai titre devrait être l’affaire de l’espionnage illégal.

A chaque fois que la situation de Snowden est susceptible de le faire passer pour une victime des services secrets américains dans l’opinion internationale, des informations tendant à justifier l’espionnage généralisé par ses fins anti-terroristes  sont lâchées par les services américains… C’est exactement le cas, une fois encore, avec cette médiatisation de la menace d’attentats dans les trains à grande vitesse européens, qui arrive des mains de la NSA suite à des écoutes clandestines, aujourd’hui même, au lendemain de la détention abusive de David Miranda, l’époux de Glen Greenwald, le journaliste du Guardian qui a le premier révélé le scandale planétaire. LeFigaro.fr le présente comme “le mari d’un proche de Snowden” alors qu’il s’agit surtout de l’époux d’un journaliste et qu’il a été retenu en Angleterre au nom de l’article 7 du TerrorismAct de 2000… Si vous n’êtes pas d’accord avec la lutte anti-terroriste c’est que vous êtes un terroriste !

Il ne s’agit pas ici de nier la menace terroriste, mais c’est de sa médiatisation servile qu’il est question. Est-elle utile à quelqu’un d’autre qu’aux gouvernements qui veulent faire peur à leurs concitoyens et s’octroyer ainsi des droits supérieurs sur leurs vies et aux terroristes qui veulent enx aussi terroriser les populations et amplifier ainsi leur oeuvre de mort ?

Est-il acceptable d'un point de vue éthique que les médias indépendants et démocratiques - en théorie, relaient sans conditionnel les dépêches de la NSA et se fassent ainsi les agents de la communication des espions ?

 

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