The Grateful Hate : Daesh & Hollywood et la pornographie de la violence. Par Jonathan Nossiter

Voici la version intégrale de la tribune de Jonathan Nossiter que Le Monde a publiée récemment dans une version très réduite.

           

Quentin Tarantino brandissant une banane ("First as farce, then as tragedy" ?) Quentin Tarantino brandissant une banane ("First as farce, then as tragedy" ?)
Le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, affirme continuellement que la graine de la radicalisation se cultive avant tout sur le net avec la propagande de Daesh. L’ancien président Nicolas Sarkozy a déclaré, avec une candeur toute médiatique, que “quand on consulte des sites djihadistes, on est djihadiste”. Le président américain Obama exhorte le monde civilisé à trouver une réponse à la propagande de Daesh, qui séduit tant de jeunes. Horrifié par le succès de leur recrutement de par le monde, Obama proposait, avec une candeur américaine, la création d’une contre-propagande occidentale, civilisée.

 Pour ceux qui ont vu les vidéos produites par Daesh - celle du pilote jordanien brûlé vif en Syrie, celle des décapitations en masse sur les plages de Libye, ou la récente bande-annonce qui menace Paris de destruction, avec des images de l’effondrement de la Tour Eiffel -soit l’ensemble de leur production cinématographique - la question d’une contre-propagande devient fort troublante. Soucieux de ne pas tomber dans un voyeurisme qui répand encore plus la barbarie recherchée par ses auteurs, je ne suivais jamais les liens si facilement accessibles sur le net, surtout fournis par les médias les plus belliqueux et anti-arabes, comme le Fox News de Rupert Murdoch. Mais un sentiment de devoir professionnel m’a amené, en tant que cinéaste, à affronter, finalement, ces objets nocifs.  

             Le plus grand choc dans ces vidéos ne venait pas d’être confronté à une chose nouvelle, une violence «documentaire » inédite, mais bien de la découverte du grotesque si familier de leur mise en scène.  

            C’est dans un plan large de Western qu’on découvre le pilote jordanien. Il est dans un habit orange fluo, qui ressort, comme dans une bande dessinée, du décor des décombres syriens. Il marche lentement, regardant autour de lui : un comédien dans un film muet. Mais il s’agit bien d’un homme qui sera brûlé vif dans quelques instants, amené à « jouer » un rôle dans un moment manifestement « fictionnel ». « L’acteur » erre dans les lieux qu’il aurait bombardé, symboliquement, comme pilote. Soudain, un montage archi-rapide impose des images de civils massacrés par les bombes, montées en parallèle avec des plans aux axes multiples du prisonnier qui « contemple » son travail. Les effets sonores sont exagérés, hyperréalistes et surréalistes à la fois,  afin d’augmenter l’effet de peur mais aussi d’imposer la conscience de la stylisation de la mise-en-scène.

            On découvre le sujet –ou plutôt l’objet- du film, entouré d’hommes masqués, armés, impassibles et filmés avec révérence. Dans un montage toujours plus rapide alternant entre la victime et ses bourreaux exaltés -le tout souligné par une musique envoûtante- on voit l’homme enfermé dans une cage au milieu des décombres. On passe alors à l’acte de barbarie si soigneusement annoncé. Mais la mise à mort du captif semble moins importante que la manière de la raconter.

           En fait, nous sommes, nous-mêmes, spectateurs, captifs. Notre regard est prisonnier, comme dans la mécanique implacable des films de grand spectacle Hollywoodiens. Mais plus encore que dans le Spielberg de la Liste de Schindler et de l’orgie sanglante au début de Saving Private Ryan, qui mélangent si habilement jouissance et cruauté, on est sur le terrain -ou le terreau- plus contemporain de la génération Tarantino et celle du shoot’em up des jeux vidéos. On assiste définitivement à une mise-en-scène de “brio” baroque, ce troisième degré postmoderniste où le filmeur (ou joueur) est le héros et dont l’objet filmé n’est que nominalement le sujet.

          Dans une vidéo lâchée sur le web peu après, on est sur une plage théatrâle de Lybie. Vingt-et-un égyptiens, tous en orange comme le jordanien (autant pour bien ressortir, style “pop”,  du paysage, qu’inversion symbolique des habits des détenus de Guantánamo) arrivent avec leurs bourreaux, tous vêtus de noir comme des ninjas. Cette fois-ci, la caméra se met en mouvement, glisse majestueusement le long de la file des prisonniers, puis flotte au dessus de la tête des captifs, qui semblent eux aussi avoir été coachés pour la caméra.

          On peut parler ici d’une camera obscura des horreurs qui renoue et réinvente  le spectacle cinématographique des origines. On y voit des mouvements de caméra sophistiqués, combinaisons de steadycam, grande innovation technologique de la génération Spielberg et des mouvements de grues télécommandées, dernier cri des cinéastes pointus et bien fournis. Les plans sont parfois tournés au ralenti, parfois en accéléré, rehaussés par une musique à la fois exaltée et ironique, de manière à bien montrer la maîtrise « terroriste » de l’esthétique dominatrice du cinéma occidental.

           Dans le meurtre du pilote, le montage entremêle le processus de l’assassinat avec des bombardements occidentaux des villes de Daesh. Sur les plages de Lybie, c’est le vengeur en gros plan qui nous fournit le pourquoi manichéen. On est devant un revenge movie. Il n’y a qu’une seule référence possible ; l’univers audiovisuel porté à son sommet par Quentin Tarantino. On y trouve toutes les marques de fabrique de la jouissance tarantinesque de la violence : gros plans des égorgements, axes multiples au ralenti sur le pilote qui meurt carbonisé devant nos yeux, ses cris entrelacés dans une musique exaltante. Mais on trouve aussi l’anesthésie psychologique et morale, l’exaltation purement formelle de l’acte violent.

            A peine la plus récente production Daesh est-elle sortie sur la toile, celle qui menace Paris, qu’un cinéaste cinéphile californien poste le lien sur Facebook, sans autre commentaire que celui-ci: “Ils reprennent tous les aspects de la bande annonce du nouveau film de Tarantino, The Hateful Eight.”

          Pour Daesh le but de la production des vidéos de propagande n’est pas de filmer l’acte criminel. L’objectif réel de l’opération est dans la mise en scène de la vidéo qui est ensuite vue par des millions de personnes sur Youtube et ailleurs. Cette mise en scène est faite pour produire chez le spectateur une jouissance de la violence, comme pour susciter une horreur. Les deux sont mêlées. Avec cette esthétique outrancière, ils visent exactement le même public que Tarantino et ses confrères du cinéma et des jeux vidéos ; des ados, des post-ados, des post-post-ados, qui vont être inspirés et aspirés par la légitimation vidéoludiques de la violence. C’est la meilleure manière de recruter des jeunes, ainsi que la meilleure manière de retourner la société du spectacle contre elle-même, de la détourner de manière si grotesque que le public de ces vidéos finit par s’habituer à l’horreur …

          A la première décapitation largement répandue sur le Net, celle du journaliste James Foley, en août 2014, tout le monde était plongé dans l’effroi. C’était à la une des journaux durant des semaines. Le professionnalisme de la réalisation et la qualité HD de l’image vidéo dépassaient les témoignages crus des barbaries précédentes, comme l’assassinat de Daniel Pearl en 2002. Mais déjà, dès la deuxième décapitation filmée, l’attention médiatique baissait. Il a fallu qu’ils passent à plusieurs décapitations en même temps, en intégrant des djihadistes occidentaux parmi les assassins, pour retenir les regards. Puis avec la mise en scène du pilote brûlé vif dans sa cage, ils sont entrés en concurrence directe avec le numéro un mondial du spectacle pour les jeunes.

          Certains diront que tout cela est présent depuis le cinéma de Sam Peckinpah dans les années 1970, par exemple… Certes, Peckinpah portait l’effet de la violence explicite à un niveau jusqu’à alors jamais vu. Mais la différence avec Tarantino et la génération contemporaine est déterminante.  Dans Wild Bunch, Cross of Iron, ou encore Straw Dogs, il n’y aucun acte de violence qui ne soit encadré par une profonde question morale et un contexte social et historique complexe et ambigüe. Par contre, la violence ludico-jubilatoire chez Tarantino et dans la production hollywoodienne qui suit son filon est sciemment contrefactuelle (antihistorique) et  sciemment vidée de sens moral. Que ce soit la transformation des victimes désarmées de la Shoah en commandos juifs, ultra-armés et sadiques, vengeurs réussis contre Hitler dans Inglorious Basterds, ou le fantasme préadolescent (pré-historique) qui transforme les victimes également désarmées de l’esclavage américain en bouchers-vengeurs. Il s’agit toujours du droit fantasmatique des victimes à devenir à leur tour des bourreaux. Et c’est ce fantasme vengeur que réalisent dans la réalité les cinéastes de Daesh, fédérant dans leurs films ceux qui se considèrent comme les victimes de l’occident.

          La promesse des films et des jeux vidéos est devenue celle des médias occidentaux et même celle des hommes politiques. Incapables de penser les événements, ils surjouent les vengeurs. Toute la société du spectacle repose sur une soif de sacrifices humains et de jouissance devant la violence. Au cinéma, dans notre culture, nous n’avons pas voulu la considérer comme autre chose qu’une source de plaisir et elle nous est maintenant renvoyée en retour, en un acte vengeur, mais sous une forme bien réelle cette fois, celle de notre plaisir visuel. Ce que l'occident montre sous le régime de la fiction avec une fausse candeur, Daesh le prend au pied de la lettre sans aucune candeur, une répétition de la fiction en vraie violence, en vraie horreur.

          Le snuff movie comme extension logique de notre production.

          Avant tout, chacun peut devenir une star dans ce Daeshwood. Un jeune déjà fragile, se sentant démuni de la moindre possibilité d’exercer un pouvoir sur son propre destin, pourrait s’imaginer, plutôt que star de Hollywood, devenir un héros devant des millions de spectateurs dans un film tourné par Daesh, en train d’égorger ou de brûler quelqu’un, ou devenir l’objet de la soif médiatique mondiale suite à un attentat spectaculaire.

          Deux révélations médiatiques récentes soulignent la dimension grotesquement ironique à cette confusion tragique. Aux Etats-Unis, suite à sa présence dans une manifestation à New York, Quentin Tarantino devient le porte parole du mouvement qui dénonce la violence des policiers, devenant ainsi le néo-héros de la gauche, néo-traître de la droite américaine. Ensuite le leader du groupe Eagles of Death Metal, Jesse Hughes, survivant du Bataclan, ardent défenseur des droits à porter les armes, explique dans un entretien que « La culture pop nous a apporté Internet, la pornographie de masse et la pornographie de la mort de Quentin Tarantino. Tout est ténébreux et diabolique. » Hughes, s’est révelé également admiratif de la candidature de Donald Trump, celui qui a déclaré qu’il faut fermer les frontières à tout musulman, dont « la haine pour les Etats-Unis défie la compréhension ». Pour le combattre, « on doit affronter d’où vient cette haine et pourquoi. »

Jonathan Nossiter, cinéaste et essayiste, auteur notamment de Sunday (Grand Prix Sundance en 1997), Mondovino (Cannes, compétition, 2004) et de Résistance Naturelle (Berlin, Panorama 2014) et auteur des essais Le Goût et le pouvoir  (Grasset 2007) et Insurrection culturelle, co-écrit avec l’auteur de ce blog, chez Stock, en 2015.

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