La ruée vers l'Art, film touristique...

photogramme du film "La ruée vers l'Art" montrant François Pinault à Venise

La ruée vers l’Art a tout de la ruée, sur des stars du marché de l’Art, sur des personnalités comme Larry Gagossian ou François Pinault abordés à la hussarde durant des manifestations mondaines, mais elle n’atteint jamais l’Art, et surtout pas celui du documentaire.


On n’apprend que ce qu’on savait déjà, des artistes businessmen, des businessmen amateurs d’Art, tous spéculateurs, et dans le meilleur des cas on visite, comme des touristes, des lieux généralement difficiles d’accès : coffres-forts, ateliers, soirées privées, mais sans jamais y glaner la moindre information, ni en tirer la moindre critique… en dehors de quelques moqueries convenues par lesquelles les journalistes Danièle Granet et Catherine Lamour nous rappellent qu’elles sont comme nous… des touristes…

Voilà un bel exemple de documentaire qui passe à côté de son sujet et verse lui-même dans le ridicule qu’il cherche apparemment à dénoncer : la falsification de la création artistique et la spéculation irrationnelle : c’est une fausse enquête sur un faux Art… c’est, au fond, un bon moyen de renforcer la dimension spectaculaire de ce marché, et donc sa puissance spéculative qui repose entièrement sur le spectacle de l’Art. Elles ont beau utiliser la voix-off, au début, pour tenir des propos caricaturaux teintés de démagogie, disant en substance : “nous n’appartenons pas à ce monde et nous allons vous y faire entrer” pour compenser leur carence critique, elles ont beau se mettre en scène dans des bus ou des trains comme des enquêtrices “citoyennes”, allant de foire en foire, au rythme d’une saison du marché de l’Art, elles ne sortent pas du point de vue touristique. Et le recours aux gros plans répétititfs d’un marteau de commissaire priseur s’écrasant sur sa rondelle de bois, au début, nous indique le désir de produire un effet choc et par ce subterfuge un peu naïf, son échec complet…

Le principal défaut du film est que son propos ne porte que sur les cinq ou six artistes, galeristes et collectionneurs les plus connus, tous hommes d’affaires oeuvrant en partenaires des speculations les plus ébouriffantes, alors que le système lui-même n’est pas étudié… il en reste à la partie émergée de l’iceberg du marché de l’Art. Danièle Granet et Catherine Lamour s’amusent des extravagances des collectionneurs parcourant le monde, elles soulignent discrètement le côté enfantin des oeuvres, comparées à des jouets, le Pop Art et les productions d’un Jeff Koons, d’un Damien Hirst, d’un Murakami ou encore d’un Urs (ours) Fischer, étant déjà objet de controverse, pour leur prix, y font office de cibles faciles … mais le vrai sujet reste bien en retrait … y a t-il eu une révolution récente dans le marché de l’Art ? Y a-t-il une rupture structurelle entre le marché actuel et celui qui s’est mis en place à la fin du XIX ème siècle autour des impressionnistes ? La spéculation actuelle n’est-elle que son prolongement avec les moyens, les acteurs et le goût de l’époque ? Ou y a-t-il eu une véritable transformation du champ de l’Art, dont le marché est un élément mais pas le tout ?

Le film ne s’embarrasse pas de questions… il s’agit surtout d’aller flâner du côté des foires inernationales…

Ainsi, le rôle des institutions publiques (et des fonds publics) dans le processus de valorisation des collections privées, Jeff Koons à Versailles ou la collection Pinault à la conciergerie, n’est pas abordé, alors que c’est semble-t-il un élément important du système de création de la valeur marchande des oeuvres. Les relations entre la reconnaissance instituée par le marché et la reconnaissance instituée par les institutions culturelles sont savamment passées sous silence, établissant une sorte de séparation imaginaire entre le monde de la spéculation des collectionneurs privés, qu’il faudrait considérer comme artificiel, et celui des critiques, des historiens de l’Art et des curateurs institutionnels, protégés du marché… Dans ce documentaire, la seule valeur évoquée est celle que des collectionneurs narcissiques et peu cultivés, des néo-riches, prêtent à des artistes filous oeuvrant à la tête d’ateliers qui sont en réalité des usines (factories) (Yuan Chang qui fait travailler près de deux cents personnes…). Il aurait été intéressant d’interroger ce que le renforcement de la spéculation financière à partir des oeuvres d’Art avait changé dans le processus de création de la valeur symbolique des oeuvres, et quel rôle jouent les critiques et historiens de l’Art dans ce processus, or aucun d’entre eux n’est rencontré, et aucune analyse ne vient aborder cette imbrication entre institution culturelle et marché de l’Art, c’est-à-dire entre argent public et fonds privés. La première est bien oubliée quand l’autre est juste moquée… On ne parle que de prix mais pas de valeur…

Autre oubli très important ; les dispositifs légaux de défiscalisation ne sont jamais abordés, alors que le marché de l’art, au-delà de ses hautes sphères, est aussi largement nourri par des enjeux fiscaux et à un niveau bien plus commun que celui des gands collectionneurs… Aborder le marché de l’Art sans évoquer, en France, l’exclusion des oeuvres d’Art de l’ISF, inroduite par Laurent Fabius à sa création, et maintenue par Aurélie Filipetti, est un peu léger quand on est journaliste et qu’on prétend enquêter sur ce marché… C’est, de l’aveu des différents ministres de la culture qui ont eu à la défendre (Frédéric Mitterrand en 2011, Aurélie Filipetti aujourd'hui), la garantie du maintien de Paris comme quatrième place sur le marché… et une composante de l’exception culturelle française… et une aubaine fiscale pour des fortunes plus ou moins grandes… Y a-t-il des dispositifs semblables dans les autres pays ?

Enfin, le marché de l’Art est aussi peuplé de collectionneurs moins riches qui ne spéculent pas, ne défiscalisent pas, mais soutiennent des artistes, cherchent des émotions, et plus simplement s’adonennt à la manie de la collection dans ce champ là… De même qu’il existe nombres d’artistes qui produisent pour eux-mêmes et leurs amis et ne s’exposent pas au marché… Bref, autant de contrepoints qui auraient pu rendre cette enquête passionnante…

Dommage que les auteurs aient choisi la forme touristique… mais nul doute qu'elles seront réinvitées la saison prochaine…

 

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