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Le Club de Mediapart mer. 24 août 2016 24/8/2016 Édition de la mi-journée

La lettre à Gérard D. artiste radical...

Alors moi aussi je prends la plume pour vous écrire, cher Gérard D., je n'ai rien à vous dire personnellement mais vous êtes devenu l'épistolier le plus couru du moment. La lettre à Gérard D. est devenue un genre littéraire en soi ; artistes, journalistes, anonymes, tous vous écrivent ou s'écrivent entre eux pour vous dire combien ils sont choqués par votre déménagement, ou combien ils vous aiment... malgré votre déménagement. Il est vrai qu'il est difficile de défendre un geste qui apparaît, dans le contexte actuel, non pas comme un judicieux moyen d'augmenter votre capital disponible, ce que notre société libérale aurait globalement compris, mais comme une désertion en pleine bataille contre la dette, ce que notre société libérale ne peut accepter. Plus qu'accroître sa fortune personnelle, l'homme libéral aujourd'hui doit haïr la dette nationale (mais s'endetter personnellement pour compenser la faiblesse de son salaire), comme la dépense sexuelle dans la société victorienne, la dette est le diable et vous pactisez avec elle en nous laissant tous seuls, sans potion magique, devant sa gloutonnerie... Pas sympa !

Alors ce qui était le lot de nombreuses gloires nationales du tennis, des affaires ou de la chanson, ce goût élitaire pour le mode de vie frontalier, vous est reproché avec une virulence qui fait pratiquement l'unanimité... dans les médias, à l'exception du Figaro qui en fait le signal d'un exode de riches sans précédent... Dire qu'il y a quelques années, ceux qui vous maudissent aujourd'hui s'étaient précipités pour applaudir et acheter la chanson d'un exilé fiscal de Patagonie qui chantait avec malice contre l'impôt pour défendre sa précieuse liberté de penser (un trésor national) et en tirait de quoi régler son différend fiscal... Ah, que les choses ont vite changé... Un artiste ne peut plus tout se permettre, le succès ne donne plus de blanc seing... il n'y a plus de vache sacrée... On ne croit plus à la gentillesse des stars... je tiens là la première néologie de ce blog qui va s'amuser à les collectionner.

Si je vous écris, ce n'est pas pour vous parler de votre démenagement, mais pour vous remercier de ce que, en tant que grand artiste, avous avez su mettre au jour par ce geste radical et clair comme un coup de sabre. Un geste artistique magnifique et essentiel, fondateur d'une nouvelle ère... L'artiste autonome, l'artiste moderne, cette figure née au XIX ème siècle, qui tenait du génie romantique pour son inspiration et du moine-écrivain pour son sérieux et sa profondeur, celui qui se devait d'être éternellement porteur d'une âme juvénile et douce. Ce Chateaubriand, ce Flaubert, ce Rimbaud, étranger aux turpitudes des envies bourgeoises et capable d'incarner, de chanter, de dévoiler l'être tremblant d'une humanité traversée par des mouvements profonds et complexes... Cet artiste voué à son art comme à un sacerdoce, condition indispensable pour en acquérir le nom, se révèle magnifiquement, en vous, avec votre puissance d'être si particulière, un véritable épicier... la métaphore est magnifique... Vin, Poisson, Restaurants, moto, fournisseur des cours les plus sulfureuses, la Tchétchénie est forte avec Kadyrov ! Et maintenant à nous Néchin, dans un pavillon de petit bourgeois... parfait. Baudelaire, au bout de l'ennui, avait soupiré "Pauvre Belgique", Verlaine y était allé pour tirer sur Rimbaud et y faire de la prison, il manquait un épisode à la malédiction belge des artistes français... l'engloutisement petit-bourgeois et boutiquier est à notre époque ce que le crime passionnel était au XIX ème s. Vous avez su trouver la forme juste, l'exil fiscal, dernière figure esthétique avant la fermeture de l'Art...

Là il n'y a rien à dire, votre composition est parfaite... la robe de l'Art se soulève à point pour laisser apparaître la culotte des industries culturelles... L'artiste est un fournisseur, ses admirateurs sont aussi ses clients... Une situation qui pervertit l'acte créatif (ou plutôt inventif) et qui dévoie cette activité proprement humaine. Il faut bien vivre, certes, mais pourquoi vouloir s'enrichir à millions quand on est un artiste ? Sans adhérer illusoirement aux dogmes de la religion de l'Art, telle qu'elle s'est constituée au XIX ème siècle, il faut bien reconnaître qu'elle a fait vivre des hommes sincères qui ont su donner généreusement quelque chose de très précieux à leurs semblables, une part de la lumière des immenses ressources de la sublimation, de la créativité, de l'inventivité humaines... Le plus grand ennemi de l'artiste est-il le succès quand il prend les dehors de l'argent facile et du pouvoir économique ? Je le crois profondément... et vous avez produit dans ce simple déménagement une démonstration sublime. L'achat d'une maison à Néchin, à côté des grands fabriquants de voiture et des marchands de soupe, est le geste dadaiste le plus radical qui soit... Portrait de l'artiste en homme d'affaires... 

Il y a bien des vaches sacrées comme Johnny H. , ou Delon A., qui viennent "travailler" en France et paient leurs impôts en Suisse, et qui vendent bien d'autres choses que leur seul art, sur la célébrité de leur nom, et bien d'autres encore, à capitaliser sur les produits dérivés, mais leur activité purement commerciale a toujours été perçue comme marginale et surtout étrangère à leur Art... Enfin, Johnny c'est des concerts mémorables où des fans viennent réellement communier dans la chaleur de sa voix guturale... même s'il se trompe de ville lors de son salut d'entrée en scène... Delon, c'est Visconti, ce magnifique Rocco, c'est Melville... Et il est entendu que tout le monde s'en tient là... Vous, cher Gérard D., vous avez été l'égérie du cinéma d'auteur de Duras à Resnais, Truffaut et Pialat, vous êtes aussi le comédien populaire qui prend un max. pour les grosses productions, vous avez aussi été un grand pédagogue national en incarnant Cyrano ! Mais de plus en plus, vous avez su être aussi celui qui s'associe à Bernard Magrez pour faire des affaires dans le vin... qui achète des restaurants et des magasins, qui fait du business... Rien de différents de que ceux qui vivent tranquilles et cachés dans les Alpages, mais vous avez fait de très juteuses et très visibles affaires et surtout vous avez enfreint une règle d'or des industries culturelles, ne pas montrer que dans ce circuit économique, les intérêts des artistes entrent souvent en conflit avec ceux de leurs admirateurs qui sont leurs clients et les enrichissent de manière incroyable... Cet argent est le fruit d'une spéculation... Ces derniers veulent de l'émotion, une chanson, un film, un livre, et ce plaisir esthétique (au sens large) c'est un bien que tout le monde, dans le champ de l'Art, présente comme gratuit par essence, comme don fait à l'humanité par une âme généreuse... un pur "produit" de l'esprit et de la main... mais pour les autres, les artistes, et surtout ceux qui les produisent, il faut tout de même le faire payer dans sa matérialité de CD, de DVD, de place dans une salle, de codex, ou maintenant de fichier numérique... seul moyen de capter financièrement les effets de la prosécogénie d'un bien culturel, d'une oeuvre d'Art, gratuite dans son essence... il n'est de beau que ce qui est inutile nous disait Gautier, père de l'Art pour l'Art... le miroir aux alouettes qui a fondé la morale généreuse d'une économie impitoyable... Or, le lecteur, le spectateur, l'auditeur, le fan, se soucie de moins en moins de la matérialité de l'oeuvre, habitué à cette corporéité faible qu'est la numérisation, et il ne soupçonne pas son artiste préféré de vouloir simplement s'enrichir, il croit en sa générosité, celle qui est si bien mise en scène dans le cadre de la promotion... Il pense que son amour seul va réconforter et satisfaire l'artiste... qui pourtant, petit à petit, en vient à préférer des preuves tangibles et trébuchantes de cet amour... un amour puni par la loi s'il ne met pas la main à la poche pour respecter les droits (financiers) de l'auteur... En allant planquer votre argent en Belgique, vous avez dit en substance que si vous vouliez bien recevoir de l'argent des français, vous ne vouliez plus leur en redistribuer votre quote-part. Vous avez trahi votre clientèle... Comme d'autres, certes... mais vous faites ça juste après avoir encaissé un gros chèque en incarnant un symbole national... juste après une fête cinématographique où les français en pleine inquiétude sont allés oublier la crise en vous enrichissant un peu plus... 

C'est là le problème, les comédiens, comme d'autres artistes, sont aménés à gérer un argent très encombrant... et, certes, il n'y a pas de raison qu'ils ne soient pas associés aux bénéfices que les producteurs et les distributeurs pourraient retirer du succès d'une oeuvre à laquelle ils ont largement contribué dans le circuit des industries culturelles... Mais ce succès et ce système font d'eux des produits, et ce n'est plus dans la création elle-même qu'ils peuvent retrouver de la subjectivité... au bout d'un moment tout se réduit au fric qu'elle génère... leur travail se mesure en euros... ils ont une côte, un prix, une stratégie financière, un agent, des conseillers, leur art, surtout chez les commédiens, se transforme vite en espèces sonnantes et trébuchantes... et c'est dans les affaires qu'ils finissent par s'exprimer... le mieux... en vrai... quand la toile est usée, la mécanique apparaît... et c'est là que la créativité se réfugie... fort logiquement.

Au fond, il n'y a plus que les amateurs, et parfois les indépendants, qui soient engagés et sincères dans leur créativité... et vous en êtes un... au fond... cet excès d'affairisme relève de l'amateurisme... C'est le calcul qui annule tous les autres... En mettant un terme à une illusion, en posant ce geste radical d'emménager à Néchin, vous avez démasqué tout le monde et manifesté aussi la fusion de l'artiste et de l'homme d'affaire...

Merci pour ce beau geste d'Art parfaitement gratuit ! 

 

 

 

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"Créativité" est encore une notion issue de cette mythologie (artiste = créateur = dieu). Je préfère parler d'expressivité. Comme internet en témoigne chaque jour, celle-ci n'est évidemment pas l'exclusivité des génies désignés par la critique (première production des industries culturelles), mais est assez largement distribuée, y compris parfois par l'effet du hasard ou de lectures opportunistes. Voir de l'ambiguïté dans les industries culturelles n'est-il pas encore continuer à penser en termes de distinction, qui présuppose l'étanchéité de l'art et du marché? S'il n'y a rien de transcendant dans l'exploitation de l'expressivité, alors je ne crois pas qu'il y ait dans les IC d'autre ambiguïté que celle de la persistance de la mythologie (pas si abimée que ça finalement… ;)

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L'auteur

Olivier Beuvelet

Enseignant, critique, essayiste ...
Paris

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