Un citoyen américain présente ses excuses au peuple irakien. Par Jeffrey Ruoff

Jeffrey Ruoff, cinéaste et historien du cinéma au Dartmouth College (USA), a écrit une lettre d'excuses adressée au peuple Irakien pour l’invasion américaine d’Irak, publiée aux Etats-Unis en anglais et en Iraq en arabe. Je la publie volontiers sur Sens Critique en espérant qu'elle circulera

 

Les frères Bush, George & Jeb Les frères Bush, George & Jeb

« C'était à la moitié du trajet de la vie. Je me trouvais au fond d'un bois sans éclaircie, comme le droit chemin était perdu pour moi. » Dante Alighieri, La Divine comédie

 

Chers Irakiens,

 Je vous écris afin de vous présenter mes excuses pour l’invasion illégale de votre pays par les États-Unis en 2003. Vous avez vécu depuis lors l’enfer sur terre. Maintenant, les Parisiens la vivent aussi, grâce à Daesh, qui occupe le vide créé par la catastrophique occupation de votre terre ancienne. 

 Jeb Bush, candidat à la présidentielle américaine, l’a reconnu : avec ce que l’on sait aujourd’hui, il n’aurait pas autorisé l’invasion de l’Irak, contrairement à ce qu’a fait son frère. Un responsable politique intègre aurait dû faire suivre ce commentaire d’excuses auprès des Irakiens. Mais il vaut mieux ne pas ouvrir cette boîte de Pandore, surtout si l’on se présente aux primaires républicaines et que la campagne que l’on mène n’est pas reluisante.

 Un grand nombre d’Américains se sont opposés à cette attaque, notamment 23 sénateurs américains (entre autres, l’actuel candidat démocrate à la présidentielle, Bernie Sanders) et 133 membres du Congrès. Devant notre Sénat, James Jeffords (Vermont) a prophétisé : « Ce gouvernement est, peut-être involontairement, en train de nous précipiter vers un cycle infernal de guerres qui isolent notre nation sur la scène internationale et attisent la haine envers l’Amérique. » Ces dissidents peuvent à présent être reconnus comme des justes parmi les nations.

 Vous le savez, des Américains ont défilé dans les rues le 15 février 2003, comme des millions d’autres personnes à travers le monde, pour s’opposer à l’invasion de votre pays, en espérant sincèrement que le gouvernement Bush-Cheney écouterait le peuple. Mais, ayant déjà perdu le vote populaire en 2000, Bush et sa cabale n’étaient pas d’humeur à un compromis.

 Pour autant que je sache, depuis 2003, aucun Américain n’a explicitement présenté d’excuses.

 Pour la violence commise contre votre peuple, depuis la ‘domination rapide’ à l’occupation ratée, en passant par la partition de fait, la guerre sectaire prévisible et la montée, tout aussi prévisible, de l’extrémisme à la Daesh, je vous présente mes excuses. Il ne m’appartient pas de demander pardon.

 Pour le meurtre de vos enfants et des membres de vos familles, les mots me manquent. Que la paix soit avec eux.

 Pour la destruction injustifiée de votre capitale historique, Bagdad, de ses archives, ses bibliothèques, ses bazars, et ses quartiers, destruction décrite de façon inoubliable dans le documentaire réalisé en 2015 par Abbas Fahdel, ‘Homeland (Irak année zéro)’, mes regrets les plus sincères. Ce qui manque ne peut être compté.

 Quant aux journalistes américains qui ont fait de la propagande en faveur de l’invasion par les États-Unis, notamment Charles Krauthammer, William Kristol et Judith Miller, toutes mes condoléances pour leur imprudence.

 Pour ce qui est de la torture subie par vos fils et vos filles aux mains de membres de la CIA et des forces armées américaines, encore une fois, les mots ne sont pas assez forts pour exprimer ma peine. Je ne peux que vous faire part de ma tristesse et de mon indignation. Sachez que vous n’êtes pas seuls à éprouver de la colère et à désespérer après le bafouement de la Convention de Genève, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ainsi que des principes fondamentaux de la décence. Abu Ghraib, comme Guantanamo Bay, vivra dans l’infamie pour l’éternité.

 Les médias soi-disant libéraux, en particulier le New York Times, portent une lourde part de responsabilité pour le journalisme dépourvu d’impartialité qui a précédé et suivi l’invasion. Pour ceux que l’on a trompés et qui ont cru aux obstructions du régime de Bush, notamment David Remnick, le rédacteur en chef du New Yorker qui, je crois, n’a jamais désavoué publiquement son erreur fatale, mes regrets les plus sincères. Un rédacteur en chef digne de ce nom aurait donné sa démission et aurait fait vœu de silence.

 Pour sûr, les États-Unis ne sont pas la seule superpuissance à envahir d’autres nations :  il suffit de regarder ce qu’a fait la France en Algérie et l’URSS en Afghanistan ou, plus récemment, la Russie en Ukraine.

 L’Irak est en ruines et les pervers ne pourront pas être remis dans le droit chemin. Mais ils peuvent être poursuivis en justice. Les Alliés, rejetant la notion de responsabilité collective au Procès de Nuremberg après la Seconde guerre mondiale, ont demandé : « Qui est responsable individuellement ? ».

 En ce qui concerne l’Irak, nous connaissons la réponse à cette question. Richard Perle. Paul Wolfowitz. Dick Cheney. Donald Rumsfeld. George W. Bush. Elliot Abrams. Colin Powell. Douglas Feith. James Woolsey.

En réponse à la politique de torture sans précédent pratiquée par l’administration Bush, le candidat démocrate à la présidentielle, Martin O’Malley, a demandé la nomination d’urgence d’un procureur spécial pour que ses propagateurs rendent des comptes. Aux États-Unis d’Amérique, la torture a désormais des noms et des visages :  Bush, Cheney, Rumsfeld, Condoleezza Rice, John Ashcroft, George Tenet, les conseillers juridiques Alberto Gonzales, David Addington, William Haynes, John Yoo et John Rizzo, ainsi que les psychologues employés par la CIA, James Mitchell et Bruce Jessen.

Illustration originale © Eva Munday 2015, avec autorisation de l’auteur. Illustration originale © Eva Munday 2015, avec autorisation de l’auteur.

S’il y a une justice sur cette terre, les idéologues néo-conservateurs qui ont comploté pour planifier l’invasion, qui ont monté de toutes pièces la preuve de l’existence d’armes de destruction massive, qui ont attribué à tort à Saddam Hussein les attentats du 11 septembre orchestrés par l’Arabie saoudite, qui ont menti et induit le peuple américain en erreur, qui ont, en particulier, conçu, approuvé et appliqué notre politique de torture, ceux-là seront jugés pour crimes de guerre.

 Mais, comme les Irakiens le savent trop bien après avoir vécu sous Saddam et sous l’invasion américaine, il n’y a peu de justice en ce monde. Les néo-conservateurs américains, qui ne sont actuellement pas au pouvoir, ne comparaîtront apparemment pas devant une Commission vérité et réconciliation qui permettrait à notre pays d’expier ses péchés.

 La Divine comédie de Dante nous enseigne des notions médiévales catholiques de l’enfer, où la punition est un moyen de rendre une justice poétique contre les pécheurs.

 Dans les fosses du huitième cercle de l’enfer de Dante se débattent ceux qui se sont rendus coupable de fraude, en particulier les responsables politiques corrompus et les conseillers mal intentionnés. Faites de la place, pour demain. Donald, Dick, Richard et Paul, on vous attend là-bas.

 Que les néo-conservateurs lisent ce qui était écrit : mene , mene , tekel , parsin. « Dieu a mesuré ton règne et en a marqué la fin. Tu as été pesé dans la balance et l’on t’a trouvé trop léger. Ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux Perses. » Les empires prospèrent et chutent, les bibliothèques disparaissent sous le sable.

 Bien entendu, je ne suis pas habilité à présenter des excuses officielles au nom de qui que ce soit ou d’une quelconque organisation. Je ne suis pas un élu, je ne parle pas au nom de mon pays, de mon état, de ma ville, de mon université, de mes collègues, de mes étudiants, de ma famille ou de mes amis.

Cela prouve simplement qu’une superpuissance n’a pas à dire qu’elle est désolée. 

 

Jeffrey Ruoff, cinéaste et historien, réalisateur de STILL MOVING : PILOBOLUS AT FORTY (2012), éditeur de COMING SOON TO A FESTIVAL NEAR YOU : PROGRAMMING FILM FESTIVALS (2012), et auteur de TELLURIDE IN THE FILM FESTIVAL GALAXY (à paraître 2016). Il participe aux Etats-Unis au « Op-Ed Project Public Voices Fellowship. »

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