Comment rendre par les mots l’effet merveilleux que m’a fait ce film qui n’en est pas vraiment un au départ et le devient progressivement, au fil des plans, nous délivrant au passage une des plus simples et belles leçons de cinéma qu’il nous ait été donné de suivre depuis longtemps. Le cinéma vit encore ! Il est aux mains des amateurs !  Il palpite encore et peut nous amener dans cette zone incertaine où l’on sent que l’image est moins que la chose elle-même mais plus qu’un simple signe… Elle y est une expérience du réel, vécue réellement par le spectateur. Emad Burnat revient aux bases de l’expression cinématographique, par la simplicité de son oeil candide, par la modestie douce de sa voix dans laquelle la langue arabe roule, coule,  permettant aux images de se faire à son flux comme les cailloux au lit du ruisseau…

Oui ! Le cinéma ça marche encore dans la forme spontanée/élaborée du montage des rushes prises sur le vif, compulsivement et avec distance… A condition qu’un sujet s’en empare et nous montre le chemin de son élaboration, place ses images subjectives et forcément partielles (mais pas partiales) dans le creux d’un propos qui montre son “je” et donc son “jeu”, sans amoindrir pour autant la puissance de l’évocation visuelle. Au contraire, les mots calment les images et les rendent à leur vocation expressive… c’est en tant que témoin visible, et même visé par son objet (tirs directs dans la caméra) que le filmeur confère à son image une force référentielle que l’image issue d’un oeil invisible, faussement objectif, n’a pas. Si ce n’est comme illusion. C’est que le crédit de l’image ne réside plus dans le signe cinématographique “documentaire” dont on connaît maintenant le manque d’objectivité, mais dans l’ethos du filmeur, dans sa frontalité avec l’objet cadré, dans la confiance qu’il gagne à travers son film. Or Emad Burnat est un homme délicieux et tellement mesuré, tellement juste, (aux antipodes d’un Michael Moore) qu’il est impossible de ne pas être en empathie avec son récit… Il est d’ailleurs si fin, évite si bien toutes les caricatures de ses adversaires, se retenant d’exprimer sa colère de manière brute, que son témoignage en prend une force indestructible et tragique … Que lui reprocher ? Les défenseurs forcenés de Tsahal auront du mal à attaquer ce film qui évite justement l’invective… et la victimisation…

Ce n’est pas du cinéma direct ni du cinéma-vérité, c’est du vrai cinéma tout simplement … Au départ, les choses sont simples, comme elles devraient toujours l’être. Un homme, Emad Burnat, le réalisateur, une naissance, celle de Jibril, son quatrième enfant, et une caméra vidéo. Le cinéaste naît en étant de nouveau père… Le lien est clair, il est courant… 5 caméras brisées commence donc comme L’amateur de Kieslowski. Une paternité nouvelle donne envie à un individu de prendre une caméra et de filmer l’histoire qui commence à l’aube d’une vie dont il est à la fois l’auteur et le témoin extérieur. Il va apprendre en filmant, découvrir son médium en l’expérimentant, revenant ainsi à la fraîcheur des premiers opérateurs du cinématographe… Mais le petit Jibril naît au moment où le gouvernement israélien décide d’ériger une barrière entre le village de Bil’in en Cisjordanie, où il cultive des oliviers et la colonie de Modi’in Illit où 150 000 colons motivés par leur orthodoxie doivent venir s’installer… sur des terres ultivées par les vilageois palestiniens. Cette installation est autorisée mais la barrière est illégale au regard de la loi israélienne et elle se dresse entre le village et les oliveraies que cultivent des habitants de Bil’in dont certains ont été expropriés pour l’occasion. La résistance s’organise, pacifique, mais très ferme, parfois inventive, drôle, comme lorsqu’ils imitent les colons israéliens en installant à leur tour des “caravanes” sur le terrain colonisé pour établir un fait qu’une décision de justice pourra ensuite légaliser… Mimétisme ridicule qui met au jour l’injustice… La résistance se poursuit, sans trêve, faite de manifestations, de soutiens internationaux, de soutiens de la gauche israélienne, de happenings et de démarches juridiques. La loi et le droit sont au coeur du film, ou plutôt la distance entre la parole et le fait…  il y a les textes référentiels et les actes, les derniers prenant souvent le pas sur les premiers… en attendant que les premiers viennent redresser les derniers, mais avec retard. Ainsi, une décision de la justice israélienne de détruire une clôture illégale ne sera appliquée qu’après quelques années, D’un côté, les villageois et de l’autre l’armée, au loin les colons…

Emad Burnat n’a rien fait d’autre que filmer, filmer et filmer encore, passant d’une caméra à l’autre, montrant dès le début du film les cadavres de ses cinq caméras brisées par l’armée israélienne. Au fil du temps ainsi étalé sur la table dans un plan liminaire, on voit que les caméras sont de plus en plus grosses et sophistiquées, de plus en plus professionnelles. Chaque destruction amène à passer à un autre cycle de résistance, à un autre chapitre, et à une nouvelle caméra. La caméra brisée est une figure emblématique de cette lutte violente entre un peuple désarmé, visiblement abandonné par son autorité qui ne peut qu’encourager de loin la résistance, et un Etat voisin, fort et organisé, dont la médecine et la justice sont les seuls recours viables pour ses opposants palestiniens. Un paternalisme dur et injuste. Emad sera ainsi sauvé de la mort dans un hôpital de Tel Aviv, qui lui enverra ensuite une facture énorme que l’autorité palestinienne ne couvrira pas au motif que son accident de camion, contre la barrière israélienne, n’était pas vraiment un acte de résistance. Qui a tort ? Le véritable ennemi est la situation absurde qui naît de l’absence d’un Etat palestinien capable de protéger son territoire et de défendre légalement ses citoyens… Et l’armée israélienne qui incarne l’Etat hébreux, prise, comme lui, entre la Loi (elle n’a pas le droit d’empêcher de filmer) et la force des faits (elle dérape régulièrement et brise les caméras) se retrouve à être violente puis salvatrice, légaliste et arbitraire, selon les jours et les situations, exerçant au quotidien une pression invivable sur des paysans comme Emad Burnat qui ne demandent qu’à cultiver leurs oliviers…

Ce film est une grande réussite qui montre bien le chemin pour l’avenir d’un cinéma vraiment indépendant. Un mode de production familial et intime, qui ne se coupe pas d’un ancrage dans la réalité vécue, qui ne joue pas à l’objectivité du filmeur invisible, qui arrive au film par hasard, au fil des rushes. Et qui a quelque chose à dire et à montrer… Un film vernaculaire qui prend soudain, au moment de son montage, une dimension épique. Et une vie internationale dans les festivals… Et chose importante, c’est un film israélo-palestinien, en partie financé par des fonds nationaux israéliens, ayant remporté un prix à Jérusalem… Guy Davidi, documentariste israélien mobilisé contre le mur, a aidé Emad Burnat, l’amateur, à monter ses deux versions (une version de 52 mn. a été diffusée en octobre sur France 5) et à arriver au film à partir de bribes, de plus en plus poétiques, de cette réalité dure qu’il a vécue… des tirs de grenades contenant du gaz lacrymogène, des tirs de balles en caoutchouc, des tirs à balles réelles, des arrestations d’enfants de onze ans, un accident, des jours de coma, des jours de prison, des jours d’assignation à résidence et la mort de Phil, l’éléphant, l’ami activiste au regard d’ange, le vrai beau gosse du village, adoré des enfants, idéaliste, courant avec un cerf-volant le long de la barrière, et qui tombera sous les balles anonymes de l’armée à quelques pas d’Emad Burnat, qui le filme, avec colère, sans haine.

Tout est là… Jean-Michel Frodon dit que les images de ce conflit sont usées, qu’elles perdent de leur efficacité et c’est pour cela que l’armée israélienne laisse filmer… cette usure la servirait… Faut-il croire qu’une image va changer le monde ? On le saurait…  ce film bouleversant et juste nous montre que les images sont vaillantes si le filmeur l’est, et que c’est peut-être nos regards, et a fortiori celui des critiques, qui sont usés ! A moins qu’un amateur ne nous invite à résister, et pourquoi pas en filmant nous-mêmes ? C’est le message ultime du film… exprimez-vous ! Allez je fais un film !

Tout est juste dans ce film primé et en compétition aux Oscars, si ce n’est qu’il ne bénéficie que de 12 copies en France, un chiffre éloquent ! La diffusion reste le problème essentiel de ce cinéma qui a pourtant le mérite de ressusciter la passion de l’expression cinématographique… Tout le monde en dit du bien mais qui le diffuse ? Pas ceux qui diffusent avec cynisme des films qu’ils considèrent comme de la daube, mais qui rapportent de l’argent…

Espérons que la récompense éventuelle d’un Oscar lui offre un second souffle… En attendant, regardons ce film !

 

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Tous les commentaires

Je vais le REVOIR  Samedi soir dans le cinéma survivant et partiellement militant de mon petit bourg avec beaucoup d'appréhension quant au débat qui va suivre.

Car des faux-amis des Palestiniens patriotes, souvent "cousins" de leurs bourreaux (ce qui peut freiner l'esprit critique sans en faire des sayanim) ,   dans des livres  et des conférences, nous désinforment sur les origines juridiques du drame méconnues aussi de trop nombreux diplomés d'universités palestiniennes pour qui, par exemple, Henry Cattan est un inconnu

Et pour vous ?

Ils nous désinforment car ils n'entrent pas  dans les "détails aussi dérangeants qu'éclairants" qui prouvent l'inadmissibilité non seulement éthique , mais encore juridique de la création et de la perdurance de ce pseudo-état, de cette pseudo "seule démocratie du Moyen-Orient".

Précision : j'aime beaucoup de Juifs, même s'ils ne sont éventuellement que descendants de Khazars. Et en particulier  les sionistes « pacifiques » respectueux, eux,  des légitimes autochtones arabes

 Ils avaient prévu les drames qui suivraient  l’illégitime recommandation d’une recommandation seulement de partition non-conforme à la Charte de l’ONU et au vote trafiqué : le pionnier Ahad Ha’am  (pseudo du « Juif » russe Asher Ginsberg, mort en 1929) pour commencer et  d’autres clairvoyants intellectuels ayant peut-être une majorité de gènes de sujettes hébreuses du roitelet David, mais honnêtes et clairvoyants comme le rabbin Judah Magnes ou Chaïm Kalvarisky, ou Gershom Scholem, ou Hugo Bergmann, ou Martin Buber  ou   Ernst Simon ou Henrietta Szold ou Shmuel Yossef Shai Agnon  ou Anna Arendt. Tous ceux-là s'opposèrent évidemment  au programme dit de  (l'hôtel de) Biltmore de Mai 1942 à New-York du fanatique Ben Gourion.

 C'est pourquoi on ne devrait jamais écrire sionistes sans préciser avec un adjectif, s'il s'agit de fanatiques agressifs ou de démocrates pacifiques ne voulant absolument pas créer un état juif,  mais seulement vivre sur une terre qu'ils estimaient - à tort ou à raison -  celles de la majorité de leurs aïeules  personnelles à l'époque du roitelet David