Le pouvoir ou la présidence contre elle même....

Le documentaire de Patrick Rotman est chargé d’une contradiction interne, voire d’un lapsus logique, qui se révèle être un outil heuristique très fécond pour comprendre la nature et les évolutions contemporaines du pouvoir politique, et peut-être même du pouvoir en général, sujet que le cinéaste traque attentivement depuis des années à travers les films qu’il lui consacre.

Le documentaire de Patrick Rotman est chargé d’une contradiction interne, voire d’un lapsus logique, qui se révèle être un outil heuristique très fécond pour comprendre la nature et les évolutions contemporaines du pouvoir politique, et peut-être même du pouvoir en général, sujet que le cinéaste traque attentivement depuis des années à travers les films qu’il lui consacre. 935402.jpgL’affiche qui nous montre, dans une belle image-fente, la fine embrasure d’une porte donnant sur le bureau du président de la République, François Hollande, porte la mention : “Vous n’en avez jamais été aussi près”. Et l’image-fente utilisée vient ici renforcer la projection de ce désir imputé au spectateur d’être près du pouvoir, dans son intimité. Et par la même occasion l’illusion de pénétrer dans le secret de l’exercice du pouvoir… Le problème, c’est que dans cette intimité du pouvoir, il n’y a plus de pouvoir, il s’évapore quand on l’étreint, il n’est qu’une question de distance, comme ce film remarquable nous l’apprend… SurRMC.fr, Jean-François Achili se demande si cette proximité ne risque pas de “désacraliser” le président (comme s’il s’agissait d’un rôle religieux): “Cette intimité dévoilée relève d’un striptease du pouvoir, jamais nous ne l’avons autant approché, au risque d’une désacralisation de la fonction présidentielle.” et il conclut son court billet : “Le pouvoir est-il une interprétation, une fiction ? La question reste ouverte.” La proximité mène donc à la dissolution du pouvoir en tant que distance et représentation de cette distance … fût-elle une fiction. Le pouvoir réside ainsi dans cette distance qui permet au sujet qui le détient de fonder la fiction de sa puissance personnelle, de sa particularité humaine, de sa confiance suprême, de son infaillibilité, susceptibles de maintenir le rapport d’inféodation…

Mais cette distance ne doit aller que dans un sens, de l’inféodé à son suzerain, dans l’autre sens, le pouvoir doit être intrusif, rappeler qu’il tient dans sa main le destin de l’inféodé, droit de surveillance, renseignement, jugement officiel, menace de licenciement, évaluation… le pouvoir existe bien, de manière légale ou non, selon les cadres, comme forme brutale d’action sur l’autre, mais il a besoin de la distance pour s’exercer “humainement”, sans contestation, et même avec l’assentiment de l’inféodé, la distance lui permettant de trouver sa force imaginaire et son acceptabilité, cela le rend moins violent, moins brutal, moins inacceptable… On a pu voir comment l’absence de distance de Sarkozy avait rendu certaines de ses décisions plus inacceptables encore… Et François Hollande, pour d’autres raisons, rencontre la même difficulté… C’est pour cette raison qu’il ne cesse de répéter, en bon éléve de ses prédécesseurs, qu’il doit poser cette distance pour le bon fonctionnement de son pouvoir. “Prendre de la hauteur de vue”, “il faut qu’il y ait de la distance”, “il peut y avoir de l’amitié mais pas de la familiarité” dit-il à ses ministres… qui annotent leurs dossiers pendant qu’il parle. Il parle sans cesse de cette distance nécessaire à l’incarnation de sa fonction et l’on voit, presque à chaque plan, qu’il n’arrive pas à la tenir et que le principe du film, rapprocher les spectateurs de son pouvoir, va à l’encontre de son discours sur cette nécessaire distance pour le faire exister. Même si le documentaire essaie de nous montrer comment François Hollande chausse progressivement les pantoufles du monarque républicain, en le montrant de plus en plus cassant avec ses conseillers, de plus en plus seul et sûr de lui, l’image reste en contradiction permanente avec le discours qu’il tient sur la fonction. Cette contradiction est celle de François Hollande et de l’aporie d’une présidence “normale” sous les ors d’un palais qui a été conçu pour des habitants occupant une autre forme de pouvoir que le pouvoir démocratique dans une autre forme de société et de hiérarchie sociale. Est-il pertinent de situer la présidence en ce lieu ? Le pouvoir démocratique peut il habiter un tel palais, silencieux, doux pour les yeux et tourné vers le bon plaisir aristocratique ? C’est la question fondamentale que pose ce film qui est un film sur l’Elysée autant que sur François Hollande. Tout le paradoxe du système politique français réside dans cette situation architecturale, et François Hollande le dit très bien au début du film lors de l’accueil de ses collaborateurs de l’Elysée… “travailler dans un palais n’est pas facile… parce qu’on est loin du monde…”

Notre République n’a pas rompu, comme elle le raconte dans ses mythes fondateurs, avec l’ancien régime, mais elle a substitué une classe sociale dominante à une autre, une noblesse d’Etat (hauts fonctionnaires / hauts dirigeants en vue) puis une noblesse d’image (monde médiatique en vue) à une noblesse de sang qui s’est partiellement reconvertie,  en ne modifiant qu’à la marge les structures patriarcales du pouvoir…D’ailleurs, la structure est si bien restée en place – malgré les assauts égalitaires de périodes où le parlementarisme et l’ascenseur social fonctionnaient mieux (III et IV Républiques) – que la consanguinité est redevenue un mode majeur de transmission des places…  Ainsi, quand un homme réellement démocrate, intelligent et sympathique, issu de la noblesse d’Etat mais soucieux des principes de collégialité démocratique, en bon radical, un homme d’appareil raisonnable, comme l’est manifestement François Hollande, incarne la fonction de monarque Républicain, il ne peut que se trouver en contradiction avec la fonction. Déchiré entre son désir perceptible de dissoudre cette figure archaïque du pouvoir personnel et les structures anthropologiques du pouvoir qu’il est censé incarner et dont il ne peut que discourir savamment. Rapprochez-vous de moi pour que je vous montre la (nécessaire) distance de la fonction que je dois incarner. Je ne suis qu’un homme comme les autres, semble-t-il dire en souriant… mais attention ! Je suis le président se reprend-il alors d’un air grave… Dialectique tragique ! Il apparaît ainsi comme un ethnographe du pouvoir français, qui commente lui-même cette expérience suprême qu’il commence, et utilise Patrick Rotman comme témoin de cette expérimentation, dans une voix off réflexive, très complaisante où la véritable distance qui apparaît est celle qu’il entretient avec ce rôle.

Le pouvoir

Le pouvoir résidant dans la distance qui permet à autrui de fantasmer sur les capacités du sujet qui le détient officiellement, se dissout ainsi dans les images qui montrent François Hollande aller au contact systématique des gens qu’il croise, serrant la main comme un automate programmé à toutes les personnes qu’il croise, plaisantant sans cesse sur la disparition de son propre rôle, dans une réunion où il dit qu’il est en place pour cinq ans en précisant “et encore faudra-t-il le vérifier” ou lorsqu’il est assis à côté du jeune Gaëtan, très à l’aise à l’oral, et plaisante : “On demandera bientôt qui était assis à côté de Gaëtan”… Lorqu’il travaille à sa table, on a l’impression qu’il fait ses devoirs pour un exposé à l’ENA, il semble mal à l’aise et manque de renverser son jus d’orange, puis croise les bras pour être sûr de ne pas gaffer, devant un Fabius mâle et dominateur qui vient lui parler de la guerre civile Syrienne dont il semble être un des grands stratèges, et sur le plan de sa tenue vestimentaire, de la cravate qui a décidé de rester à gauche (il faut bien que quelque chose en lui résiste à la logique comptable qui est sa seule ligne directrice) à la manche de sa veste bien plus courte que celle de sa chemise, tout semble vouloir lutter en lui contre l’impérieuse image du pouvoir dont il souhaite s’émanciper tout en souhaitant l’incarner par devoir républicain. C’est finalement la tragédie du pouvoir démocratique à la française qui apparaît, l’Elysée jouant le rôle d’une cage réellement dorée qui assure la pérénité dun système archaïque…

Patrick Rotman s’était déjà intéressé à la question du pouvoir et en particulier à la figure qui l’incarne le mieux dans notre monarchie républicaine, à travers les films qu’il avait consacrés aux trois présidents de République qui ont précédé François Hollande. En 2000, il réalisait une biographie documentaire de François Mitterrand en deux volets, intitulée François Mitterrand ou le roman du pouvoir. Réalisé cinq après la mort de l’homme d’Etat qu’il peignait sous les traits d’un Rastignac qui serait son propre auteur, le film montrait la manière dont François Mitterrand avait construit son pouvoir dans la distance et le cloisonnement, et surtout dans l’élaboration de son mythe personnel. En octobre 2006, les deux volets du même exercice consacré à un Jacques Chirac en fin de règne avait su mettre en évidence la folie presque meutrière que provoque la promesse de l’Elysée chez un individu sans scrupule prêt à tous les coups et à toutes les déclarations pour y parvenir. Fiction de la parole et de l’action politiques. A quelques mois de la fin de son quiquennat, le film était en soi une première manifestation de la dissolution du pouvoir monarchique républicain dans le jus acide des ambitions pathologiques. Avec La conquête, le film de Xavier Durringer dont il a co-écrit le scénario, il avait franchi l’étape de la fictionnalisation du pouvoir alors encore en exercice, montrant encore une fois la fascination qu’il exerce sur les hommes qui le recherchent plus que leur propre bonheur, dans un film qui par son existence même en montrait le caractère fabriqué et fictif… la fiction du film redoublant parfaitement la fiction médiatique, le film ne semblait pas exister…

De la notion de roman avec un Mitterrand influencé par Balzac à un Hollande qui cherche à réduire dans sa propre chair la fiction du monarque républicain, Patrick Rotman a bâti une oeuvre qui agi sur deux niveaux contre la fiction du pouvoir. A la fois dans un propos qui en cherche les mécanismes de manière consciente, légèrement fasciné par la nature fugace de son objet… mais aussi dans la façon d’intervenir de plus en plus directement sur son objet en tant qu’entaille dans le pouvoir qu’il explore… Mais est-il possible d’aborder cet objet sans l’écorner ? Parler du pouvoir c’est déjà l’entamer.

Cette fois-ci, ils sont deux à le croquer vigoureusement !

Merci donc à François Hollande et à Patrick Rotman de nous montrer si bien qu’il est temps de vendre l’Elysée à un comédien français et d’aller fonder une vraie république dans un lieu plus adapté... 

 

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