De quoi Macron en Hitler à la une de «M», est-il le symptôme?

La une du magazine du Monde posait de nombreuses questions d'interprétation aux internautes qui en étaient bien souvent indignés ou amusés. Une intervention du Monde pour s'expliquer et une enquête collégiale ont fini par faire apparaître ce que beaucoup avaient perçu, une image de Hitler comme source probable de cette couverture. Lapsus ou geste intentionnel ?

Une de "M" le magazine du monde ... Une de "M" le magazine du monde ...

Le refoulé revient au lieu même du refoulement, à savoir sur les Champs Elysées. Lieu de l'affirmation de l'impérium du Prince le 11 novembre, ils sont devenus sa Roche Tarpéienne dès le 24. A l'image d'un homme seul sur les champs, a succédé celles d'une foule de plus en plus hostile à mesure que les forces de l'ordre la gazaient et lui tiraient dessus avec des balles en caoutchouc. C'est là que le Prince avait exhibé sa puissance (en privant la foule d'un accès à la cérémonie), c'est là que le Prince, par le truchement de Benalla, avait apparemment confisqué l'équipe populaire de football pour se la faire livrer avant 20 heures sur le perron de l'Elysée, c'est là qu'il avait refoulé son impopularité intérieure en donnant un joli spectacle commémoratif, et c'est là que la colère populaire s'est le plus exprimée. 

Le Magazine du Monde fait de cette bataille iconique et symbolique des Champs Elysées, l'enjeu d'un article écrit par Ariane Chemin et l'exprime synthétiquement dans une Une très ambiguë qui a manifestement déplu pour sa référence à l'iconographie totalitaire des années 1930 (voir le billet d'André Gunthert pour la chronologie de la réception). Les couleurs : le beige du papier vieilli qui renvoie au passé, le rouge et le noir qui rappellent les couleurs du drapeau nazi, le rapport foule-leader, et même, fort opportunément, le style gothique de la lettre M... initiale du président... qui n'a pas l'air très avenant sur la photo de Ludovic Marin utilisée ici par Jean-Baptiste Talbourdet. Certains y voient même un crochet de croix gammée... Selon cette approche l'image semblerait condamner le Président, le disqualifier en en faisant un "dictateur". Or on est encore loin de ça dans la réalité même si le libéralisme autoritaire dont parle très bien Grégoire Chamayou dans son essai La société ingouvernable, trouve toute une matière qui s'épaissit malheureusement au fil des interpellations "préventives" depuis le début du mois de décembre. Non, le trait est trop gros et mal ciblé pour le moment, si dictature il y a dans cette image, ce n'est pas comme objet de la dénonciation mais comme un appel, au sens où Hayek, père du néolibéralisme, parlait de Pinochet en 1981 : "Il est parfois nécessaire pour un pays d'avoir, pendant un certain temps, une forme de pouvoir dictatorial. (...) dans de telles circonstances , il est pratiquement inévitable que quelqu'un ait des pouvoirs presque absolus. DES POUVOIRS ABSOLUS QU'IL DEVRAIT UTILISER PRECISEMENT POUR EVITER ET LIMITER TOUT POUVOIR ABSOLU A L'AVENIR." (F. Hayek interviewé par Leonidas Salas, El Mercurio, 12 avril 1981 cité par Chamayou.) Comme si l'image portait un message : "Macron, retourne la foule ! Contiens la, elle qui était sous ton charme lorsque tu es arrivé au pouvoir ! Sois le chef ! C'est ce qu'ils veulent !" On peut d'ailleurs imaginer un choix éditorial de mettre en avant le rapport de Macron au peuple, sur les Champs Elysées, en donnant de lui une image de chef malheureux ou sévère ... ça aurait mal tourné. C'est à la lumière de cette remarque et comme indice d'une tentation autoritaire au sein de l'oligarchie qui a placé Macron sur le trône, et que viendrait formuler comme un lapsus cette Une servile, que je propose l'interprétation suivante : 

Premier point pour soutenir qu'il ne s'agit pas d'une caricature : Cette Une renverse radicalement le sens de la foule hostile et levée contre un seul homme (pour ne pas dire contre un homme seul, tellement les autres se planquent), elle vient ici composer, constituer, habiter, trouver une incarnation dans le portrait du président façonné sur un air visuel de leader charismatique des années 1930 (Voir plus haut). Au lieu d'un face à face avec la foule, au désavantage d'Emmanuel Macron, mais qui ressemblerait davantage à la situation réelle du moment, c'est l'absorption de la foule idolâtre, ou au moins sa contention, son retournement, tour de force des grands orateurs, qui est évoquée. Miracle qui se produit parfois et dont rêve probablement l'oligarchie qui possède la plupart des grands journaux. Voir comme le 30 mai 1968, une foule descendre les Champs Elysées pour défendre le pouvoir en place. Ou comme le 16 juillet 2018... jour où la photo semble avoir été prise (les arbres sont pavoisés, il y a du monde sur l'Arc de Triomphe qui arbore un Drapeau sous son arche et les champs sont densément remplis par des gens brandissant des smartphones en tee-shirts.) On voit ici un rappel de ce triomphe perdu, de ce jour de Gloire, dernier éclat avant que la Macronie ne bascule dans sa part sombre, quelques jours plus tard, avec le début de l'affaire Benalla (déjà Le Monde et Ariane Chemin, qui n'avaient sûrement pas mesuré l'ampleur des dégâts, un peu comme pour cette Une)... 

Photo des Champs Elysées le 16 juillet 2018, jour de la descente des Bleus. Photo des Champs Elysées le 16 juillet 2018, jour de la descente des Bleus.

 Cette image est une incantation qui reprend la force de l'adversaire (image du peuple renvoyant aux Gilets Jaunes) pour en changer l'orientation (ce ne sont pas les Gilets Jaunes) : On est dans les années 1930, le seul danger est la peste rouge-brune populiste qui affecte le décor et l'esthétique de cette image et sature l'air, le peuple veut du sang, le drapeau républicain a perdu ses couleurs, dans ces conditions, le face à face prévu entre les nationalistes-populistes et les libéraux n'est plus de mise... il faut changer de terrain (d'autant que le terrain républicain-démocrate est bien occupé par les Gilets Jaunes qui militent essentiellement pour une vraie démocratie) alors rêvons un peu qu'Emmanuel Macron, le président néolibéral, devienne le leader charismatique du peuple, qu'il capte les formes du populisme pour les mettre au service du néolibéralisme, qu'il soit paradoxalement celui qui saura contenir la foule et apaiser le désir de dégagisme et de vengeance dont il est lui-même l'objet... Comme dans un rêve où s'échangent les places de sujet et d'objet, cette image règle le problème en sublimant les contradictions, en devenant un "accomplissement de souhait" selon la formule... L'oligarchie rêve qu'il soit le dictateur gentil, le dictateur libéral, instaure une forme de gouvernement autoritaire pour un homme libéral, jeune et moderne... Ce serait commode... Et c'était ça normalement En marche ! En avant marche ! dans le mythe initial qui n'a pas résisté à la première ordonnance... un mouvement parti d'en bas, au ras du peuple, composé d'élus issus de la société civile, porteurs de cause ... (non cette dernière expression fait partie de la nouvelle version...) C'est ici une ligne de défense qu'on voit apparaître en plusieurs points, le pouvoir contesté reprend les arguments de la contestation et les fait siens, en disant qu'en fait les Gilets Jaunes sont les petits frères des marcheurs, que la pétition contre l'inaction du gouvernement en matière d'écologie est une réponse aux Gilets Jaunes qui se sont soulevés contre les taxes "écologiques" ... Que tout le monde va dans le même sens mais que certains ne seraient pas assez intelligents pour le comprendre. Vous voulez cela ? Et bien nous le sommes ! On s'est mal compris ; démocratie participative, horizontalité, écologie, populisme, dictature ... tout ce que vous voulez... c'est nous ! 

Quelque part, cette image vient peut-être renforcer l'aspect le plus inquiétant et le moins commenté de l'intervention télévisée d'Emmanuel Macron le 10 décembre : la mise en jeu de l'identité nationale comme coeur du problème a régler... La réduction médiatique des Gilets Jaunes à leur minorité d'extrême-droite ne sert peut-être pas qu'à les disqualifier, elle peut aussi servir d'interprétation-projection bien commode pour anticiper une politique encore plus autoritaire... sachant que nous aurons peut-être bientôt à choisir non plus entre démocratie et régime autoritaire mais entre deux styles de régimes autoritaires... libéral ou nationaliste ... A moins qu'une refonte constitutionnelle et qu'une redéfinition des modalités de la vie politique (ce qu'on pourrait appeler une révolution constitutionnelle) ne vienne remplacer le bateau de Thésée qu'est devenue la V ème République...

MàJ : 30 décembre : Le Monde s'est fendu d'un communiqué pour calmer les remous provoqués par cette Une, déniant toute intention de comparer l'image de Macron à celle d'un dictateur des années 1930. L'argument avancé est que le graphiste qui a réalisé cette Une, Jean-Baptiste Talbourdet, s'est inspiré du constructivisme Russe des années 1920 et des travaux récents de Lincoln Agnew qui a déjà travaillé sur quatre Une du Magazine M, qui sont données en exemple... Excuse intéressante qui nous amènera fortuitement à une image de Lincoln Agnew, qui rappelle beaucoup celle-de "M" : 

Lincoln Angnew, illustration d'un article de Harpers datant de juillet 2017 Lincoln Angnew, illustration d'un article de Harpers datant de juillet 2017

 

Elle provient de cet article  de Harper's Magazine datant de juillet 2017  ... l'imitation est claire : 

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On peut voir à quel point les deux images fonctionnent sur la même idée et le même dispositif. Il semble peu probable que ce geste soit le pur fruit du hasard, mais il semble tout autant inenvisageable qu'il soit intentionnel et conscient. On peut plaider la ruse de la mémoire... ou le lapsus même si la servilité de l'imitation est très troublante. On peut aussi se demander pourquoi tant de monde a perçu l'analogie graphique que la référence à Lincoln Agnew, (sans parler de cette image précise) donnée par Le Monde lui-même, vient montrer en toute candeur ... L'association de Macron à Hitler n'est pas courante dans les médias, c'est un traitement que la presse réserve plutôt aux hommes qui incarnent la poigne et l'autoritarisme ou qu'on veut rendre dangereux sur le plan politique par référence aux mouvements populistes des années 1930... Macron incarne plutôt, par son libéralisme affiché, ce qui s'oppose officiellement à eux. Pour Macron, c'est plutôt l'iconographie de la monarchie et du mépris altier qui sont mobilisés dans les caricatures de presse. On peut donc penser qu'ici, cette analogie constitue une nouvelle proposition, dont l'ironie est incertaine, plus qu' une caricature... le recours à des images d'une foule heureuse en communion avec son président au retour des héros bleus, plutôt qu'à une foule de gilets Jaunes incite à y voir une forme d'appel aux belles journées qui ont précédé l'affaire Benalla... ou alors le graphiste (ou le Directeur Artistique) a lu La société ingouvernable de Grégoire Chamayou et voulu exprimer visuellement la thèse qu'il défend ... En tout cas cette Une en forme de lapsus associe de manière inédite, choquante pour certains, lumineuse pour d'autres, et "inconsciemment naturelle" le libéralisme incarné par Emmanuel Macron à l'autoritarisme manifesté par cette référence formelle, graphique, à l'esthétique des années 1930 (années souvent mobilisées dans la période actuelle, mais pour replacer Macron dans le champ de la démocratie libérale aux prises avec le populisme)... et par le recours mal dissimulé à une image de Hitler utilisée dans un montage récent par l'artiste Lincoln Agnew. Dans cette image, un mariage d'idées se fait, qui nous paraissait hier encore incohérent, celui du libéralisme et de la dictature. 

Il faut bien se dire une chose. Si la casse n'a pas détourné l'opinion publique de son soutien aux Gilets Jaunes, la répression, moins médiatisée il est vrai, ne la choque pas plus. La société française et occidentale est en train de s'habituer à un niveau de violence bien plus élevé que ce qu'elle a connu auparavant, le Flashball utilisé contre Joachim Gatti en 2009  avait suscité un scandale, aujourd'hui on n'a plus le temps de compter les mutilations de manifestants et la vue de flaques de sang dans les rues les jours de manifestation devient banale, et je n'évoque pas comment les images venues de Méditerranée nous habituent malgré nous à la mort des migrants...  cette Une, non caricaturale, cette Une sérieuse, dont l'ironie supposée s'effiloche au fil de son analyse, en est l'expression complexe et onirique. 

PS : In fine je propose trois hypothèses : 

Seuls ceux qui ont participé à cette construction peuvent dire comment cette image est née, mais on ne sera pas forcément convaincu...

Reste la manière dont l'interprétation peut construire le sens de cette image en laissant la porte ouverte à la multiplicité des pistes... trois hypothèses : 1) c'est voulu par l'auteur de la Une qui plagie consciemment Agnew contre l'intérêt du journal, 2) c'est inconscient donc c'est un lapsus (réminiscence non identifiée mais qui se révèle ensuite - ça parait quand même très précis) ou 3) c'est une bourde conjoncturelle due à un auteur peu regardant qui reprend cette image en urgence en faisant abstraction du fait que ce soit une image de Hitler qui lui serve de source par négligence, parce que l'idée lui plaît et parce que cette image du diable s'est finalement banalisée dans la culture visuelle actuelle...

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