Olivier Esteves
Professeur des universités, Université de Lille. Il est notamment l'auteur de "The 'Desegregation' of English Schools : Bussing, Race and Urban Space (1960s-1980s)", Manchester University Press et "Inside the Black Box of 'White Backlash' : Letters of Support to Enoch Powell (1968-9)", à paraître chez Routledge en 2022.
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Billet de blog 14 févr. 2022

Cartographier la vague réactionnaire dans les universités françaises

(Enquête menée avec l'aide, décisive, de Kamel Badar et Sonia Koudri). Il y a un an jour pour jour, le 14 février 2021, Frédérique Vidal exprimait son souhait sur C-News que le CNRS enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, dans le but de cartographier « ce qui relève de la recherche académique » et « ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion».

Olivier Esteves
Professeur des universités, Université de Lille. Il est notamment l'auteur de "The 'Desegregation' of English Schools : Bussing, Race and Urban Space (1960s-1980s)", Manchester University Press et "Inside the Black Box of 'White Backlash' : Letters of Support to Enoch Powell (1968-9)", à paraître chez Routledge en 2022.
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Il y a un an jour pour jour, le 14 février 2021, Frédérique Vidal exprimait son souhait sur C-News que le CNRS enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, dans le but de cartographier « ce qui relève de la recherche académique » et « ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion». Un an plus tard, toujours aucune trace de cette enquête, et personne ne s’en étonne : personne au ministère, personne au CNRS, personne dans les universités.

On sait que ces déclarations d’une ministre par ailleurs inaudible sur les grands dossiers touchant à l’université en temps de COVID s’inscrivent dans un cadre bien spécifique, celui d’une Macronie où des coups réguliers sont portés à l’université et à celles et ceux qui la font vivre, le tout dans un contexte de sous-financement et de précarisation d’une partie croissante des personnels. Dans la foulée de l’effroyable assassinat de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer a avancé sur Europe 1 que « ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages », notamment à l’université. Quelques jours plus tard, des collègues publiaient « Le manifeste des 100 » dans Le Monde, signé en fait par 256 personnes en croisade universaliste contre « l’islamo-gauchisme » dans les salles de cours et les amphis.

Dans un ouvrage récent et très éclairant -De la défense des savoirs critiques, Quand le pouvoir s’en prend à l’autonomie de la recherche (La Découverte, 2022)-, Claude Gautier et Michelle Zancarini-Fournel évoquent justement « Le manifeste des 100 », et avancent l’idée qu’il « serait utile d’avoir une vision précise de la morphologie sociale de l’ensemble des signataires » (p. 243). Cela tombe bien : je propose dans cet article de cartographier précisément les profils biographiques, académiques et politiques de la petite minorité de collègues qui se mobilisent très activement contre « l’islamo-gauchisme » sur les campus.

Deux premières informations saillantes sont la distribution hommes-femmes et la géographie des institutions de rattachement. On compte parmi les signataires 183 hommes (71,5%) et 73 femmes (28,5%). Davantage qu’un radical right gender gap1, on peut penser que cette différence est imputable à des critères d’âge, évoqués plus bas, et qui renvoient à un moment où l’université française était largement dominée par des hommes. Néanmoins, le contraste hommes-femmes est intéressant en soi, et peut constituer une négation de la parité, comme on le verra aussi un peu plus loin.

Quant à la géographie institutionnelle de ce rappel à l’ordre réactionnaire, les informations qui en ressortent ne sont pas très probantes. Tout le pays est représenté, avec des pics pour la Sorbonne Nouvelle (15 signataires), Aix-Marseille (13), La Sorbonne (12), Lille (8) et Paris-8 (8), que l’on relativisera en ayant en tête que ce sont là de gros campus, accueillant des collègues en nombres beaucoup plus importants que, disons, Perpignan, Nancy ou Le Mans.

Gérontocampus : des gens qui ont du temps

Le trait de très loin le plus saillant dans cette cartographie, c’est l’âge. Car le fait est qu’un grand nombre des signataires se trouve assez largement déconnecté de l’université réelle en 2021-2. Deux tiers de ces personnes ont un âge vérifiable sur Internet et, si l’on se base sur une soutenance de thèse à un âge jeune (28 ans) pour les autres, on obtient une moyenne de 63,1 ans, ce qui est donc sans doute une sous-estimation. Le plus âgé est aussi un des plus connus : Pierre Nora, 89 ans en 2021.

Un des enseignements de base de la sociologie de l’action collective est que pour se mobiliser, il faut disposer d’une dose suffisante de ce que Doug McAdam appelle la « disponibilité biographique » (biographical availability)2. En la matière, il est très clair que la plupart des collègues en croisade universaliste contre l’islamo-gauchisme, le post-colonialisme, le décolonialisme, l’orthographe inclusive, l’intersectionnalité jouissent de cette disponibilité biographique. Il est par exemple très facile pour beaucoup d’entre eux de s’en prendre, en constituant des « Observatoires » de ceci ou de cela, aux jeunes enseignants-chercheurs qui, la tête dans le guidon, ont dû préparer et donner des cours sur Zoom en plein Covid, ont des responsabilités administratives dans leur département et rédigent des ouvrages ou lancent des projets de recherche avec des universités à l’étranger. Que l’on ne se méprenne pas : il ne s’agit aucunement de faire du jeunisme, mais bien de pointer une extraordinaire asymétrie en termes de disponibilité : cette guerre culturelle, ce sont avant tout des salves rhétoriques envoyées par des retraités qui s’en prennent frontalement à des collègues en activité, et dont les cours sont extrêmement difficiles à assurer en cette période de pandémie.

En outre, ces collègues jouissent de puissants relais médiatiques dirigés par des personnes elles aussi déconnectées des campus : Le Figaro, Marianne, Le Point, C-News, Valeurs Actuelles, etc. Enfin, pour les collègues émérites, combattre l’islamo-gauchisme, c’est aussi garder un lien symbolique avec une université qu’ils ont quittée il y a 2, 5, 10, 15 ans. On n’oubliera pas non plus que l’argument selon lequel les «islamo-gauchistes » empêchent les autres de faire cours ou imposent leurs thématiques de cours aux autres ne peut pas avoir de sens du tout pour beaucoup de ces signataires, lesquels ne font plus cours depuis quelques années déjà.

Un dernier détail est notable : au sein de ce groupe d’universitaires seniors, on compte sept collègues nés en Algérie coloniale, deux nés en Tunisie et trois nés au Maroc. Cette mobilisation réactionnaire notamment contre le post-colonialisme revêt donc une dimension empiriquement post-coloniale. On peut dire ceci sans faire du déterminisme du lieu de naissance, car n’oublions pas, par exemple, que Jacques Derrida est né en Algérie française.

Déconnexion disciplinaire, thématique et professionnelle

L’autre enseignement central c’est la déconnexion disciplinaire ou thématique. Parmi les signataires, moins d’un dixième travaillent sur des questions relatives à l’ethnicité, l’islam, l’immigration, les discriminations, etc. On est donc en face d’un cas d’école de faux équilibre (‘Bothsidesism’), au sens où toutes les opinions sont prises dans une sorte de symétrie fallacieuse. Que la plupart de ces collègues signent cet appel alors qu’ils travaillent -ou ont travaillé par le passé- sur Shakespeare, l’antiquité gréco-latine ou bien le moyen-âge français, voilà qui équivaut à demander à l’auteur de ces lignes son point de vue sur la physique quantique ou la vulcanologie.

La possibilité même que ces faux équilibres soient audibles dans le débat public constitue une des faiblesses structurelles des sciences humaines et sociales, où quelques brèves de comptoir pseudo-savantes peuvent faire office d’analyse empirique. Dans les sciences dures ou cognitives, jamais on imaginerait de telles amalgames toxiques entre disciplines : par exemple, jamais un(e) chimiste ne s’immiscerait dans les travaux d’un(e) sismologue pour les juger. Ensuite, la plupart des travaux en sciences dures ne sont pas perçus comme ayant un impact sur le monde social, même si tel n’est pas le cas dans la réalité, et malgré la succession d’épidémiologistes qui défilent depuis deux ans sur les plateaux de télévision. A l’inverse, les travaux des sociologues, politistes ou historiens sont vilipendés en ce qu’ils « fournissent des excuses sociologiques », « bouleversent nos repères nationaux traditionnels » quand les statues de Colbert ou Napoléon sont remises en cause, « imposent des grilles de lecture raciales dans une république universaliste aveugle à la couleur », voire « légitiment le terrorisme » dans la plus fallacieuse des interprétations.

Parmi le petit dixième de collègues travaillant sur des questions peu ou prou liées aux thématiques mentionnées plus haut, on trouve presque exclusivement des personnes qui ont publié sur l’antisémitisme et la Shoah. Celle-ci est l’horizon indépassable du racisme, où « racisme » et « antisémitisme » ne peuvent être que synonymes, ce qui explique le rejet en bloc de l’islamophobie, ce « tiers-concept » au mieux théoriquement et / ou empiriquement contestable, au pire « invention » des mollahs iraniens dans une rhétorique bien huilée, et puissamment relayé dans la sphère médiatique (Caroline Fourest) ou politique (Manuel Valls), malgré sa fausseté empirique. Car si l’islamophobie est certes encore vaguement objet de débat ailleurs qu’en France, il est clair que notre pays est à la traîne dans la reconnaissance institutionnelle de ce type de stigmatisation, pourtant corroborée par un nombre croissant d’études quantitatives sérieuses, à l’image de la vaste étude de testing pilotée par Marie-Anne Valfort pour l’Institut Montaigne. Pour mesurer la myopie hexagonale en la matière, rappelons qu’il y a dix ans déjà, Brian Klug, professeur de philosophie à Oxford et spécialiste par ailleurs de l’antisémitisme, exprimait l’idée que « l’islamophobie est un concept désormais mature » (a concept comes of age)3.

La déconnexion thématique est aussi à appréhender à l’aune de l’islamo-gauchisme comme signifiant « fourre-tout », ou « gros concept »4 dans lequel des collègues projettent leurs détestations, leurs frustrations, leurs paniques morales ou politiques. Si on peut penser qu’aucun des signataires de ce texte n’ignore que l’assassin de Samuel Paty est un jeune tchétchène complètement étranger de l’université française, beaucoup, sans doute, projettent dans l’islamo-gauchisme leur haine de l’intersectionnalité, de la concurrence supposément importée des Etats-Unis entre le « racial » et le « social », de Me-Too, de l’écriture inclusive, « du » voile qui « envahit nos amphis », du « politiquement correct » qui gangrène des universités qu’ils sont pourtant nombreux à avoir quittées.

Début janvier 2021, j’ai moi-même été témoin, comme un certain nombre de collègues bien sûr, du caractère inflammatoire de ces amalgames. Abonné à une messagerie d’une société savante, j’ai, sur deux jours d’affilée, reçu des informations sur des publications de revues où plus de 90 % des auteurs étaient des hommes. Je me suis publiquement étonné, dans cette messagerie, de ce que la parité, requise pour les comités de sélection (qui procèdent au recrutement des enseignants chercheurs), ne semble pas hélas constituer un enjeu pour certaines revues universitaires. Un collègue pourtant pas investi dans l’une des deux revues visé a réagi derechef en ces termes :

Encore une remarque sexiste où perce la mauvaise foi… 

Sur quoi vous fondez-vous pour dire qu’il s’agit d’hommes?

La pensée a-t-elle des couilles?

La pensée doit-elle suivre des quotas sexuels-religieux-raciaux?

Qui vous a nommé directeur de conscience et législateur moral?

Un autre, à la retraite, a tout de suite salué la sortie de ce collègue, connu pour être un pourfendeur de l’écriture inclusive :

Tout à fait d'accord ! au début, la bien-pensance politiquement correcte était comique. Elle est devenue franchement lassante.

Que ce type de sortie s’insinue dans les échanges d’une société savante a de quoi surprendre. Tant sur la forme que sur le fond, on imaginerait davantage ces déclarations prendre leur place sur le plateau de Pascal Praud ou sur celui d’un talk show comme les « Grandes Gueules » sur RMC. Sans surprise, ces deux collègues ont signé l’appel des 100 de soutien au ministre Blanquer.

La déconnexion professionnelle vis-à-vis de l’université réelle est assez forte, notamment chez les noms les plus prestigieux qui sont signataires de l’appel. De campus comme l’Université de Lille, de Strasbourg, de Nantes, de Bordeaux, de Paris-8, etc. des gens comme Pierre-André Taguieff, Pascal Perrineau, Gilles Képel, Pierre Nora, Luc Ferry, Dominique Reynié ignorent absolument tout. Certes, Luc Ferry a été professeur à Paris-Diderot, mais en 2011 le Canard Enchaîné a révélé qu’il y avait été payé pendant quatorze années sans y donner de cours. Notons ensuite que dans le documentaire intitulé Islamo-gauchisme : la trahison du rêve européen et ficelé en quelques jours dans la foulée des déclarations de M. Blanquer, seuls deux intervenants sur 19 -Laurent Bouvet et Daniel Trom- sont liés à la recherche en sciences sociales et au monde de l’université.

De l’université comme lieu d’incubation de « l’islamo-gauchisme », en écho aux propos de M. Blanquer, il n’est en fait jamais question dans ce pseudo-documentaire, sauf lorsque, de manière extrêmement vague, Caroline Fourest parle d’« universitaires » fascinés par Houria Boutelja, ou des Indigènes de la République, lesdits Indigènes ayant organisé un « colloque interdit aux blancs », dit-on, « dans une université française ». Au milieu d’une description effrayée de Saint-Denis, il est fait référence à des « universitaires de Paris-8 ». Dans un document vidéo de presque une heure et demie, autant dire que le lien allégué entre « islamo-gauchisme » et « universités » n’est tout simplement jamais investigué.

Un déclassement réel ou symbolique

Sans vouloir psychologiser à outrance cette mobilisation réactionnaire, le dernier élément -le déclassement réel ou symbolique- est au moins aussi important que les autres. Beaucoup des signataires sentent que leurs thématiques « ne sont pas porteuses » car les tenants de l’intersectionnalité, du post-colonialisme, etc. qui ont parfois des positionnements de gauche affichés occupent « trop de place » à leurs yeux, alors que les soutiens publics à Blanquer et Vidal sont de droite, universalistes à la laïcité de combat chevillée au corps, enfin assez souvent liés au Printemps Républicain de Laurent Bouvet, lui-même signataire du manifeste des 100, et dont le décès assez soudain est survenu le 18.12.2021. On n’oubliera pas non plus que sa veuve, Astrid Panosyan, est elle-même cofondatrice de La République en Marche.

Ainsi, parmi les signataires, on croise un collègue angliciste qui a été communicant du premier ministre Raymond Barre en 1980, un an avant le triomphe électoral de Mitterrand. Face à un horizon sans doute bouché pour lui, il a ensuite dû « finir » dans une fac parisienne. On croise plusieurs collègues qui exercent des fonctions politiques locales dans des mairies de droite ou LREM, responsabilités qui les freinent considérablement dans leurs activités de recherche, laissées en sommeil depuis des années. Cela ne les empêche pas, bien sûr, ni de percevoir les mêmes salaires en fin de mois, ni de débusquer « l’islamo-gauchisme » dans les travaux de recherche de certains collègues. On croise aussi une épouse d’homme politique de droite, Charles Millon. On croise enfin un collègue recruté sur un poste de « sociologie financière » qui, dans une vie antérieure, a travaillé comme banquier d’affaire au Luxembourg et à Londres. Volontiers critique du populisme des gilets jaunes, il est hélas affilié à une équipe de recherche abonnée quotidiennement à l’Humanité. Car force est de constater que, contrairement au droit et à l’histoire par exemple, ce n’est pas facile de s’afficher de droite en sociologie et en sciences politiques.

Ce déclassement apparaît en filigrane dans certaines présentations ronflantes, et parfois mensongères, des signataires. Certains arguent d’une affiliation à Sciences-Po ou l’EHESS alors qu’ils y ont simplement été vacataires, parfois dans un passé assez lointain. D’autres travaillent dans le privé mais brandissent des affiliations à ces grandes institutions parisiennes comme des étendards de respectabilité académique. Pour se conférer un vernis scientifique, l’adjectif « associé à... » est ainsi assez commode. Vingt-cinq (un dixième des signataires) se présentent comme des maîtres de conférences « habilités à diriger des recherches » (HDR), donc potentiellement recrutables comme « professeurs des universités », soit le grade le plus élevé chez les enseignants-chercheurs. Hélas, faute de postes et / ou n’ayant pas un curriculum-vitae assez solide pour faire face à une concurrence désormais très violente, certains ne décrocheront jamais de poste de « professeur des universités ».

Certaines des manifestations pseudo-scientifiques organisées par ces collègues sont elles-mêmes la confirmation de ce déclassement, qui se décline ici en relégation spatiale. D’ordinaire, les maisons de la recherche des universités et les locaux du CNRS sont prévus pour accueillir colloques, journées d’étude, séminaires. Or il arrive que des événements organisés par certains de ces collègues aient lieu hors les murs de l’université plutôt qu’à l’intérieur. Ainsi, un « colloque » intitulé « Pour l’Universalisme : comprendre ce que signifient l’intersectionnalité, les communautarismes et le multiculturalisme » s’est tenu à la Maison des Associations de Lille en février 2020, sponsorisé par le magazine Marianne. Cette relégation géographique hors campus en dit long sur le déclassement de certains collègues, lesquels pensent sans doute que l’université ne veut pas « entendre la vérité » car elle est gangrenée par les thématiques prétendument explorées ici, par des collègues ne travaillant pas, il va sans dire, dans ces champs d’étude. Ainsi, le président de Vigilance-universités, qui est co-organisateur de l’événement de février 2020, a un profil aux antipodes de ces questions. Sur sa page personnelle de l’Université de Lille, il est dit : « Histoire et épistémologie de la physiologie et pathologie végétale, Histoire et épistémologie des sciences agricoles, Sciences et Mouvement des Lumières, Savoirs paysans et savoirs savants ».

Mais, on le sait, certains autres événements pseudo-scientifiques ont lieu dans des endroits plus rutilants. Tel a été le cas du colloque « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture » les 7 et 8 janvier 2022, qui s’est tenu dans le magnifique amphithéâtre Liard de la Sorbonne, et s’est ouvert avec une allocution de Jean-Michel Blanquer lui-même. Sans revenir sur le contenu de ce « colloque » abondamment commenté, rappelons un fait têtu : l’absence complète de parité parmi les intervenants : 76,12 % d’hommes, 23,88 % de femmes, dans un événement financé par l’argent public. En France, il ne devrait pas être possible de bénéficier d’argent public pour organiser de tels événements, où la parité hommes-femmes est foulée aux pieds à ce point. Un point qui, soit dit en passant, n’a pas semblé gêner Jean-Michel Blanquer, lequel avait peut-être l’esprit…aux Baléares.

Ce bras d’honneur institutionnel à la parité hommes-femmes n’est que le reflet de l’hégémonie masculine en Macronie : malgré une parité ministérielle de façade, tous les postes principaux -premier ministre, ministre de l’économie, ministre de l’éducation nationale, ministres de l’intérieur, ministre des affaires étrangères- ont toujours été occupés par des hommes depuis 2017.

Au sein de l’appel des 100, la distribution en disciplines, à certains égards, est assez édifiante. Parmi les 256 signataires du « manifeste des 100 », 58 sont historiens et 35 sont philosophes. Mais il y a (beaucoup) plus de collègues historiens que philosophes sur les campus. En effet, les sections CNU (Conseil National des Universités) comptent 45 membres en philosophie (section 17) et 140 membres pour l’histoire (sections 21 et 22). La présence des philosophes est donc beaucoup plus massive que celle des historiens en proportion. Sans oublier que, les disciplines étant perméables jusqu’à un certain point et la formation de certain.e.s collègues étant hybride ou double, certains signataires (parfois bien connus) auraient pu être inclus dans la catégorie des philosophes : J. L. Fabiani (répertorié ici comme sociologue), François Rastier (répertorié ici comme linguiste), P. A. Taguieff (répertorié ici comme politiste).

Les anglicistes sont au nombre de 28, dont 26 enseignants-chercheurs, soit des collègues qui ont un service d’enseignement deux fois inférieur à celui des enseignants dans le secondaire ou dans le supérieur, ce qui permet normalement d’avoir une activité de recherche et de publication soutenue. Parmi ces 26, la mesure du déclassement ou de ce que Bourdieu aurait appelé la « misère de position » est vraiment édifiante. La raison est somme toute simple : constamment enjoints de « s’internationaliser », les universitaires qui sont eux-mêmes anglicistes ont des aptitudes réelles à le faire car les revues ou maisons d’édition importantes sont dominées par l’anglais. Or, parmi ces 26 sur 28, on ne compte aucun(e) collègue qui a publié ne serait-ce qu’un ouvrage personnel chez un éditeur anglophone d’assez haut rang, disons de Routledge ou Palgrave Macmillan (chez qui il n’est pas difficile de publier) jusqu’aux Oxford, Cambridge, Harvard, Columbia University Press, les maisons réputées beaucoup plus difficiles d’accès. Seule une personne parmi ces collègues a publié une monographie chez Peter Lang, un éditeur au profil assez proche de celui de Routledge.

Chasse aux sorcières ?

Si ces quelques centaines de collègues sont très minoritaires, par exemple au regard des plus de 23 000 universitaires qui ont signé la pétition nationale demandant la démission de Frédérique Vidal, leur activisme au quotidien sur des thématiques qu’ils ne connaissent pas est à prendre très au sérieux. Surtout, leur association au sein de cette liste peut au départ avoir de quoi surprendre, tant certaines des oppositions idéologiques qui ont pu jalonner leurs carrières peuvent apparaître importantes. Parmi les philosophes, par exemple, on compte beaucoup de rationalistes, mais aussi des « cathos tradis », des positivistes spécialistes de l’histoire des sciences, des (ex-)Bourdieusiens, et des membres de la Franc-maçonnerie. Aussi ahurissant que cela puisse sembler, tout se passe comme si, face à un ennemi pourtant fantasmé, l’heure était désormais venue de mettre en place une sorte d’ « union sacrée républicaine » transcendant des clivages pourtant bien réels.

Malgré le contexte extrêmement pesant, il est -pour l’instant ?- très exagéré de faire des parallèles entre la chasse aux sorcières maccarthyiste et ce qui se joue en France autour d’un « islamo-gauchisme » fantasmé. Car dans les années 1950 aux Etats-Unis, la chasse aux sorcières brisa des centaines de carrière, provoqua des suicides, fit sombrer dans l’alcoolisme ou la dépression des collègues aux quatre coins du pays. Rien de cela actuellement en France. Cela n’empêche pas d’être très vigilants sur les libertés académiques dans des universités par ailleurs gangrenées -un mot qui prend ici tout son sens- par le sous-financement.

Ce problème s’ajoute à la déconnexion thématique, qui prend parfois la forme d’un billard à deux bandes. En effet, lorsque Xavier Laurent-Salvador, médiéviste spécialiste du texte biblique s’en prend à Nonna Mayer car elle a osé avoir recours au concept d’« islamophobie », il le fait en tant que cofondateur de l’« Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires ». Or ni l’un ni l’autre ne sont spécialiste du « décolonialisme » et des « idéologies identitaires », sans que d’ailleurs cette dernière soit jamais sérieusement définie. On imagine mal, en France, l’effarement que ce type de polémique peut avoir à l’étranger, où la qualité des travaux de Nonna Mayer fait autorité. Cela ne peut que nuire à la réputation internationale de l’université et de la recherche françaises, qui devraient normalement préoccuper le ministère.

Au final, le jeu des faux équilibres et l’espace médiatique accordé à une minorité vociférante permettent aussi de jeter par dessus bord, dans le fracas des anathèmes, deux qualités qui devraient être cardinales chez les universitaires : l’humilité, et la conscience de la place qu’on occupe en tant qu’individu dans un champ disciplinaire. Sans oublier que, de manière beaucoup plus décisive, pour le commun des mortels ces querelles autour de « -ismes » qui ne sont jamais définis et qui n’évoquent rien au plus grand nombre confirment un préjugé très profondément ancré : celui de la tour d’ivoire universitaire, supposément déconnectée du monde réel. Ou, pour le dire crûment : a-t-on déjà entendu des gilets jaunes parler d’intersectionnalité, peut-on les imaginer, sur les ronds-points, écrire des posts sur Facebook en recourant à l’écriture inclusive ? A-t-on déjà entendu Cyril Hanouna ou Pascal Praud parler de post-colonialisme ou de décolonialisme ?

De fait, la séquence sur l’islamo-gauchisme a confirmé aux yeux de beaucoup de Français que l’université est surtout un lieu où l’on travaille sur des questions qui ne « servent » à rien, où des gens coupés du monde donnent des cours qui ne débouchent pas sur de « vrais » métiers, et que, au pire, dans la perception d’un certain nombre de personnes, les campus fournissent des excuses sociologiques au terrorisme. Pendant ce temps, les « vrais » étudiants apprennent des « vrais » métiers sur les bancs de classes prépas à la fois sur-financées, plébiscitées par M. Blanquer et où l’islamo-gauchisme, cela n’existe pas.

Tout cela s’inscrit dans un contexte international marqué par un anti-intellectualisme exacerbé par les populismes de droite radicale, qui pourfend des approches toujours présentées comme des « théories » -critical race theory, théorie du genre, etc.- supposément déconnectées du réel. Que M. Macron, qui fut un temps assistant du philosophe Paul Ricoeur, ait pu dans ce domaine précis compter parmi les alliés des Trump et Bolsonaro en dit très long sur son cynisme politique.

Olivier Esteves (assisté de Kamel Badar et Sonia Koudri) 

1 Voir Terri E. Givens, “The Radical Right Gender Gap”, Comparative Political Studies, Vol. 37 (1), 2004, p. 30-54.

2 Voir son article “Recruitment to High-Risk Activism”, American Journal of Sociology, Vol. 92 (1), 1986, p. 64-90.

3 Brian Klug, ‘Islamophobia : A Concept Comes of Age’, Ethnicities, Vol. 12 (5), 2012, p. 665-681.

4 L’expression est utilisée par Gilles Deleuze dans « À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général», Supplément de Minuit, no. 24, mai 1977.

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