Jouer à se faire peur avec la «cancel culture»

Il ne se passe presque pas un jour sans que soit évoquée avec crainte cette « cancel culture » qui constituerait un signe alarmant de l’emprise du politiquement correct qui « gangrène la société ». Face à la banalisation de cette expression, il est urgent de faire un pas de côté pour considérer ce qui est problématique, afin d’appréhender avec un minimum de sérénité ce qui se joue dans ce débat.

Il ne se passe presque pas un jour sans que soit évoquée avec crainte cette cancel culture qui nous vient des Etats-Unis, et qui constituerait un signe alarmant de l’emprise du politiquement correct, voire d’un islamo-gauchisme qui « gangrène la société », pour citer Mme Vidal. Face à la banalisation de cette expression, il est urgent de faire un pas de côté pour considérer ce qui est problématique chez elle, afin d’appréhender avec un minimum de sérénité ce qui se joue dans un débat hystérisé.

Nuancer un débat hystérique

  En octobre 2019, une conférence de la philosophe Sylviane Agacinski sur « l’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » est annulée à l’Université de Bordeaux-Montaigne.

La raison est que Mme Agacinski est opposée à la GPA et que des associations étudiantes ont milité contre son invitation.

Aussi regrettable que soit cette annulation pour la liberté d’expression sur les campus, elle n’empêche pas du tout cette personne d’avoir un accès privilégié aux médias, en tant que philosophe établie, proche de Derrida et par ailleurs épouse d’un ancien premier ministre, Lionel Jospin. En outre, et de manière beaucoup plus décisive, le battage médiatique autour de l’événement a sans doute ravi Gallimard, l’éditeur qui a publié l’opuscule L’Homme désincarné : Du corps charnel au corps fabriqué, sorti quelques mois avant l’annulation de l’université de Bordeaux.

Il faudrait demander à Gallimard le chiffre des ventes de ce petit livre avant Bordeaux et après. On peut penser que l’annulation du débat s’est avérée plus efficace et beaucoup moins coûteuse que des publicités dans les pages culture du Figaro ou du Point.  

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’avec la stigmatisation de la cancel culture, on brandit en France et aux Etats-Unis des exemples précis, anecdotiques, pour les ériger en règle, en problème systémique, reflétant une « culture » jamais définie par ailleurs.

En quoi la cancel culture constitue-elle une « culture » ?

N’y a-t-il pas dans ce choix lexical une lecture déterministe de mouvements protéiformes, sans accès privilégié aux médias et aux sphères du pouvoir ? Au final, les Zemmour, Finkielkraut et consorts continuent de jouir de douzaines d’heures d’antenne sur les grands médias. Et continuent de se dire muselés.

La première cancel culture est celle de l’Etat

Une partie de la rhétorique sur la cancel culture repose sur une inversion systématique du rapport dominant / dominé. Ainsi, dans l’histoire de la 5ème République, la plus puissante forme de cancel culture émane de l’État, c’est-à-dire de la censure gouvernementale.

Si on considère les manifestations culturelles empêchées dans la longue durée, que pèse l’annulation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne en 2019 au prétexte qu’on y voyait des acteurs grimés en noir face aux milliers de séances qui n’ont jamais eu lieu pour les films La Guerre d’Alger (Gilles Pontocorvo, 1966) et Les Sentiers de la Gloire (Stanley Kubrick, 1957), chefs d’œuvre internationalement acclamés et interdits en France pendant des décennies ? Rien, en fait.

Certes de manière indirecte, la cancel culture étatique, beaucoup plus récemment, ce sont également ces milliers de personnes qui ont préféré annuler leur participation à des manifestations à mesure qu’affluaient les informations dissuasives liées aux violences policières dans la Macronie : mains arrachées, gilets jaunes éborgnées.      

L’arsenal discursif de la réaction

Loin de décrire un système, un tsunami prohibitionniste reflétant une société gangrenée par le « politiquement correct », l’expression de cancel culture est un des derniers outils discursifs de la réaction.

À la fin des années 1960, lorsque des lois anti-discrimination timides et assez inefficaces furent votées en Grande-Bretagne, des sympathisants de la droite radicale utilisèrent les expressions de Gestapo State, de Race Relations Industry (« industrie de l’intégration »), pour parler de quelques douzaines de fonctionnaires chargés de faire respecter des lois assez largement symboliques.

Aux Etats-Unis, les premières mesures de nature analogue furent décrites par les mêmes groupes politiques comme de l’injustice faite aux blancs (unfairness to whites) ou de la discrimination à l’envers (reverse discrimination), expression aussi entendue en Angleterre. Un demi-siècle plus tard, parlez d’injustice faite aux blancs aux quelque cinq millions de noirs interdits de vote parce qu’ils sont passés par la case prison, et allez parler de « discrimination à l’envers » à la famille de George Floyd !

 Dans ce catalogue d’exagérations et d’inversions, la France n’est pas en reste.

Bien qu’universitaires de renom et associés à la gauche, Gérard Noiriel et Stéphane Beaud parlent de « gauche identitaire » comme si les Indigènes de la République faisaient 20 % aux élections. A l’autre bout de l’échiquier politique, il y a presque dix ans, M. Jean-François Copé dénonçait le « racisme anti-blanc », en pointant des anecdotes et des insultes de cour de récréation érigées (dans son imagination) en système. Malgré les douzaines de débats et éditoriaux sur la cancel culture, la culture canonique, « universaliste » au sens eurocentrée du terme, n’est pas plus menacée en 2021 qu’elle ne l’était en 2001. Elle est simplement remise en cause à la marge par des groupes peu organisés et à l’accès médiatique limité.

Enfin, la vraie cancel culture dans la France du printemps 2021, ce sont les cinémas, les théâtres et les musées anormalement fermés.    

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