Guerre de positions et misère de position dans l’Université: Vidal et les menaces fantasmées

Pourfendeurs d'une supposée «cancel culture» et défenseurs d'un positionnement universaliste «bien de chez nous», certains collègues de l'Université vivent ce que Bourdieu aurait sans doute appelé «une misère de position», bien que confortablement installés comme fonctionnaires à l’université. Ils imaginent des hydres toutes-puissantes qui s’appelleraient intersectionnalité, approche post-coloniale et décoloniale, islamisation des campus. Des monstres de papier qu’ils appellent d’acier.

Le délire actuel autour de l’islamo-gauchisme sur les campus illustre la subalternité à laquelle on relègue les sciences humaines et sociales. Ce n’est pas un hasard si dans la pétition demandant sa démission publiée dans Le Monde du 21 février, parmi les 600 premiers signataires, seuls 39 ne sont pas des spécialistes de sciences humaines et sociales (S.H.S),soit 6,5 %.

On compte en effet quelques biologistes, informaticiens, mathématiciensOn trouve au contraire de très nombreux sociologues et spécialistes de sciences politiques, deux disciplines où historiquement, domine une solidarité vis-à-vis de groupes minorisés, stigmatisés, subalternes. Rappelons par exemple que le sociologue Emile Durkheim est un membre fondateur de la Ligue pour la Défense des Droits de l’Homme. Rappelons aussi que d’abord à l’Université de Nice et désormais au Ministère, Mme Vidal a toujours ignoré ou méprisé les sciences humaines et sociales.

La « misère de position » de certains collègues à l’université

Dans ce contexte où sur certains campus la gauche de gauche est influente, certaines personnes, parfois regroupées en associations pseudo-savantes, souvent des collègues vivant une sorte de déclassement réel ou symbolique, en viennent à leur tour à pourfendre le « politiquement correct », la « cancel culture », ou alors l’islam rampant sur les campus quand le nombre d’étudiantes qui portent un hijab est perçu comme un outrage à leur positionnement universaliste « bien de chez nous ». Parfois reconnus ou influents localement, peu connus nationalement et inconnus internationalement, ces collègues vivent ce que Bourdieu aurait sans doute appelé « une misère de position », même s’ils sont confortablement installés dans la classe moyenne en tant que fonctionnaires à l’université. `

Ainsi, dans la pseudo-enquête du Figaro sur laquelle se base J.P. Elkabbach pour interroger Mme Vidal sur C-News, ces collègues ont leur quart d’heure de gloire en étant longuement cités dans un quotidien national, même si leurs thématiques de recherche sont souvent totalement déconnectées des propos qu’ils tiennent et des menaces imaginaires qu’ils pointent du doigt. Le président de Vigilance-Université, qui se présente comme un « Réseau universitaire de veille contre le racisme et l'antisémitisme, contre le racialisme et le communautarisme, et pour la défense de la laïcité » a un profil aux antipodes de ces questions. Sur sa page personnelle de l’Université de Lille, il est dit : « Histoire et épistémologie de la physiologie et pathologie végétale, Histoire et épistémologie des sciences agricoles, Sciences et Mouvement des Lumières, Savoirs paysans et savoirs savants ». C’est un fait que certains de ces collègues se pensent poursuivis par des Indigènes de la République, que d’autres pensent que chaque hijab porté par une étudiante est téléguidé par l’Iran ou l’Arabie Saoudite.

De manière plus générale, et comme dans d’autres pays européens, ces collègues échafaudent un discours contre-hégémonique pour, fût-ce d’une autre manière, « liquider l’héritage de 1968 » eux aussi. Ils rejouent la promesse de Sarkozy mais sur un mode ethno-racial, en imaginant des hydres toutes-puissantes qui s’appelleraient intersectionnalité, approche post-coloniale et décoloniale, islamisation des campus, des monstres de papier qu’ils appellent d’acier.

Paradoxes de l’internationalisation 

La constante injonction à l’internationalisation dans l’université française - qui vire parfois à l’obsession - est complètement contradictoire avec ces crispations actuelles. Car si on nous demande de nous internationaliser, ce n’est pas pour écrire des articles dans des revues biélorusses, ou pour participer à tel colloque tanzanien, sans vouloir faire insulte à ces deux pays. Non, c’est pour prendre une part active dans des universités qui sont bankables au sein du classement de Shanghai. Donc, c’est multiplieles liens avec les Etats-Unis, le Canada, etc. Or, nous dit-on, il faudrait faire haro sur certains des concepts promus, discutés, débattus, contestés outre-atlantique.

Il faudrait savoir : qu’est-on censéfaire, alors ? On n’oubliera pas non plus qu’aux Etats-Unis « sévit » toujours, même en 2021, une francisation qui ne choque personne : pensons à l’influence sur les campus étasuniens de Bourdieu, De Beauvoir, Deleuze, Derrida, Fanon, Foucault, Lefebvre, etc.

L’Université réelle, la grande inconnue de la controverse actuelle

Ceux qui prétendent dans les médias que certains cours ou certaines recherches sont empêchés par les tenants de l’intersectionnalité, du post-colonialisme, etc., de toute évidence ne connaissent pas du tout l’université. Ceci est corroboré par la sociologie du journalisme elle-même : en effet, plus on est haut dans la hiérarchie médiatique, plus on est passé par les filières d’excellence comme la voie royale de Sciences-Po Paris. Enfin, certains lanceurs d’alerte universalistes bien connus, ceux qui il y a quelques mois soutenaient Blanquer et désormais soutiennent Vidal, sont déconnectés des campus massifiés dans lesquels on enseigne, donc de l’attribution des cours, de certains mécanismes de financement de la recherche dans nos équipes, etc.

Beaucoup sont des émérites qui n’ont de l’université que des souvenirs, à supposer qu’ils aient vraiment enseigné dans des salles de cours et des amphis qui ressemblent aux nôtresQu’est-ce que Gilles Képel connaît de Rennes-2, de l’Université de Lorraine, de Paris-8 ? Rien. Qu’est-ce que Pierre Nora connaît de Toulouse-2 ou Lyon-2 ? Absolument rien. Qu’est-ce que Pierre-André Taguieff connaît d’Aix-Marseille ou de l’Université de Bordeaux ? Absolument rien.

Dans Talkin’ John Birch Paranoid Blues (1962), Bob Dylan se gausse d’un militant ultra-conservateur dont l’anti-communisme l’amène à essayer de débusquer des « rouges » dans la cuvette de ses toilettes. Autre temps, autre contexte certes, mais certains seraient bien avisés d’écouter cette chanson en ce moment, à commencer par Frédérique Vidal.

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