Pour Richard Mitou

Cher Richard,Un jour de 2009, j'ai reçu un appel de Marie Bataillon. À Montpellier, où était encore la Maison Antoine Vitez, elle venait de discuter avec un metteur en scène, Dag Jeanneret, qui s'intéressait à un texte que j'avais traduit quelques années auparavant, Radio clandestine, d'Ascanio Celestini. Il avait été intrigué par la force politique de ce récit, par son rythme, sa densité. J'ai parlé avec lui plusieurs fois au téléphone, il m'est apparu très enthousiaste, à la fois curieux et inquiet de savoir comment on pouvait monter en France cette forme si italienne, le théâtre de narration, que seuls les auteurs semblaient destinés à interpréter. En France, l'expérience n'avait jamais été faite. Très vite, Dag est devenu un ami, exigeant, lucide, fraternel, cet ami avec lequel, tout à l'heure, nous avons parlé de toi.

Cher Richard,

Un jour de 2009, j'ai reçu un appel de Marie Bataillon. À Montpellier, où était encore la Maison Antoine Vitez, elle venait de discuter avec un metteur en scène, Dag Jeanneret, qui s'intéressait à un texte que j'avais traduit quelques années auparavant, Radio clandestined'Ascanio Celestini. Il avait été intrigué par la force politique de ce récit, par son rythme, sa densité.

J'ai parlé avec lui plusieurs fois au téléphone, il m'est apparu très enthousiaste, à la fois curieux et inquiet de savoir comment on pouvait monter en France cette forme si italienne, le théâtre de narration, que seuls les auteurs semblaient destinés à interpréter. En France, l'expérience n'avait jamais été faite. Très vite, Dag est devenu un ami, exigeant, lucide, fraternel, cet ami avec lequel, tout à l'heure, nous avons parlé de toi.

Puis il y eut le chantier, j'étais à la deuxième de cet avant-spectacle, à Béziers, le 30 mars 2010. Ce jour-là j'ai fait ta connaissance. Devant moi, je me souviens, il y avait des adolescents, un groupe de lycéens un peu bruyants, et je me suis dit que ça n'allait pas être facile. Tu es entré sur scène et ils t'ont écouté, immobiles, sans un mot, absorbés. Pendant une heure vingt tu as raconté comme une fable l'histoire bien réelle des Fosses ardéatines et de Rome, une histoire de résistance et de mémoire bafouée. Je me souviens de tes gestes, de l'espace que tu parvenais à remplir, de ton grand manteau, de tes longs cheveux qui glissaient sur ton visage et que tu balayais d'une main moqueuse, des bonbons que tu puisais dans la poche, des bougies que tu allumais sur le sol au fur et à mesure que tu avançais dans ce qui semblait n'être plus désormais que ton récit. Quand nous sommes sortis, tu es passé par la loge et tu as repris des bonbons. Il y avait en toi quelque chose de dévorant et de légèrement fébrile, une énergie destinée, semble-t-il, à personnifier la vie.

Mais aujourd'hui, en repensant à toi, je me suis surtout souvenu de ta voix, je l'entends très bien encore, le texte avait pris un autre rythme et une autre densité grâce au long et beau travail que vous aviez fait ensemble. Comme il se doit, cette voix faisait jouer le texte non comme un personnage, mais comme l'ange d'une histoire qu'un autre avait écrite, et jouée, à Rome, dix ans plus tôt.

Dans sa forme définitive, le spectacle a été créé en novembre 2010. Je l'ai revu plusieurs fois. Je me souviens qu'un soir tu venais de devenir papa. Tu as joué et nous avons bu du champagne. Tu continuais à me poser des questions, sur l'histoire, sur ce qui se cachait derrière tel ou tel mot, et chaque fois je voyais la même fragilité, une légère et presque imperceptible fêlure qui, je crois, est la marque des grands acteurs.

Vous avez tourné dans tout le sud de la France, en Suisse aussi. Je notais les dates et j'ai été heureux de savoir que ce texte était passé parfois dans de toutes petites villes, dans des salles plus cachées où, me semblait-il, on devait bien entendre ce que peut dire une "radio clandestine".

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La dernière fois que j'ai vu le spectacle, c'était à deux pas de Paris, à Bagneux, au théâtre Victor Hugo. Une scène surélevée, d'où il fallait partir à la conquête du public, et tu t'es bien battu. Après la représentation, nous sommes allés en terrasse, et quand je suis parti il était déjà très tard. Votre nuit à tous, j'en étais sûr, ne faisait que commencer.

Il y a tout juste un an, tu avais pris la direction de l'école de Montpellier, l'ENSAD, ta carrière avait pris un nouvel élan. 

Aujourd'hui, en apprenant que tu as choisi de mourir, j'ai pensé que cette histoire, telle que vous l'aviez portée, Dag et toi, existait désormais dans le souvenir de ceux qui l'ont entendue. J'ai retrouvé le texte que j'avais écrit pour saluer votre audace, et ce qui demeure à mes yeux un immense moment de théâtre.

Il y en a si peu.

Ce texte, je n'arrive pas à le relire aujourd'hui en entier. Jamais je n'aurais pensé qu'il finirait par te rendre hommage en de pareilles circonstances. J'envoie malgré tout ces quelques lignes à ton souvenir:

"Richard entre, seul sur scène, il porte en lui un texte écrit par un autre, une histoire qui parle d’un autre pays, une histoire de résistance dans la Rome occupée du temps de Rossellini, une histoire qui pourtant fait écho à la nôtre, comme un conte, il était une fois des hommes qui n’ont pas cédé, d’autres qui ont trahi leur histoire, d’autres qui ont oublié. Et Richard regarde le public, fait naître les personnages dont il parle autour de lui, demande à ce qu’on éclaire un peu les yeux de ceux à qui il s’adresse, tous les yeux, parce que son récit, s’il veut qu’on l’entende, il doit le porter avec sa voix, avec ses gestes, son regard, il n’est plus le corps qu’on observe, mais celui qui, à la façon d’un artisan, vient donner corps au récit.

Le théâtre-récit n’est assurément pas le seul moyen de faire du théâtre aujourd’hui. Mais dans son archaïsme même, sa simplicité sereine, son refus du spectacle, nul doute qu’il porte une nécessité à laquelle le public peut répondre aussitôt. Le public est plus mûr qu’on ne l’imagine, et la question n’est pas de savoir s’il est populaire ou non. Chacun porte encore en lui l’enfant qui espère en l’histoire qui le fera grandir. Qui vient écouter, ce soir-là, par exemple, Richard raconter sa Radio clandestine. Et pour surpris qu’il puisse être par cette façon très ancienne mais depuis longtemps inédite de faire du théâtre, chacun donne au récit toute l’attention qu’il exige pour se faire entendre. En écoutant Richard, je me suis pris à rêver de ce qui pourrait être le début d’une révolution. Après tout, si ce mot a encore un sens -et pour moi, il en a un, c’est entendu- le théâtre se devrait de le faire exister. Dans cette révolution par exemple, des acteurs iraient de ci de là pour raconter des histoires clandestines. De ce soir-là, chacun se souviendrait d’une chose très simple, archaïque et oubliée: que durant une heure et longtemps par la suite, dans la mémoire et dans les mots échangés, on a pu retrouver ce que parler veut dire. "

https://www.youtube.com/watch?v=6tKxw4veQI4

 

 

 

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