On peut reconnaître au moins une chose à Paul Aussaresses: celui d'avoir beaucoup dit, de n'avoir pas menti, d'avoir contribué en fin de compte à empêcher qu'un nouveau négationnisme ne s'installe, lorsqu'il s'est confié aux caméras inspirées de Marie-Monique Robin (Les Escadrons de la mort, l'école française, 2004) et de Patrick Rotman (L'Ennemi intime, 2001).

Les raisons de cette parole importent peu -on les imagine assez confuses- mais je suis de ceux qui pensent qu'elle ne devait pas entraîner, surtout dans ce cadre, un recours en justice -sinon, comme cela a été fait, pour un retrait des "honneurs" qui lui avaient été indûment prodigués, nonneurs qui en disent long, au passage, sur l'hypocrisie de l'état à l'égard de ce genre d'individus. Ceux qui connaissent par exemple l'Italie des années 1970 savent bien -et ce qui s'y est passé était beaucoup moins grave- combien le justicialisme acharné n'a fait que maintenir fausses pistes et affabulations, réduisant parfois à néant, en instiguant la peur chez qui parlerait librement, les chances de connaître un jour clairement la vérité sur les actes commis pendant les dites "années de plomb".

Paul Aussaresses était du reste un cas d'école. J'ai souvent pensé que s'il avait été tué en opération en 1945, lorsqu'on l'avait parachuté en Allemagne derrière les lignes, on le célébrerait aujourd'hui en héros. C'était un guerrier -plus qu'un combattant- qui très jeune avait choisi les premières lignes et les opérations spéciales aux côtés des Forces Françaises Libres et qui avait fini par confondre, comme tant d'autres, la guerre avec l'aventure. Comme Marcel Bigeard, qu'il connut durant cette période, ce n'est qu'après, mais dans une surprenante continuité de motivations, qu'il s'enfonça dans l'horreur.

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Paul Aussaresses

À cet égard, j'ai souvenir d'une image de l'immédiat après-guerre et de son regard qui disait beaucoup. Un regard qui ressemblait, par exemple, à celui de l'égorgeur de la Cagoule, Jean Filliol, dans la seule photographie que nous en ayons. Ce dernier choisit la Milice -d'autres cagoulards, minoritaires, préférèrent très tôt la Résistance, très peu se tinrent à l'écart du conflit.

L'un et l'autre étaient des hommes moralement détruits par la guerre -dans le cas de Filliol, celle de 14-18- ou pour dire mieux, des hommes chez qui la guerre avait révélé la part sombre, assassine, laquelle n'attendrait plus dès lors qu'une autre "bonne occasion" de s'exprimer.

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Jean Filliol

Les guerres de décolonisation -Madagascar, l'Indochine, le Cameroun, l'Algérie- ont permis le grand "recyclage" d'une génération d'hommes qui s'étaient fait connaître par la violence, était-elle légitime, les entraînant souvent à commettre à leur tour ce qu'ils avaient combattu face aux armées de l'Axe. La continuité était d'autant plus évidente que les violences fascistes et nazies s'inscrivaient dans la suite de violences coloniales, qui leur furent souvent entièrement comparables dans l'horreur.

La "carrière" de Paul Aussaresses, on le sait, ne s'arrêta pas là. Comme d'autres hommes de la Bataille d'Alger (1957), il enseigna en Amérique ce que la "sale guerre" lui avait appris en Afrique du nord et en Asie du Sud-Est. Grâce à des hommes comme lui -il ne fut pas le seul, loin s'en faut- la France peut s'enorgueillir de responsabilités importantes dans la mise en place et le maitien des dictatures d'extrême-droite qui ont marqué l'histoire de l'Amérique latine dans les années 70 et 80.

L'ironie du sort veut qu'il meurt en ce quarantième anniversaire du coup d'état au Chili, le 11 septembre 1973, la même année que Margaret Thatcher, l'indéfectible amie d'Augusto Pinochet et de son conseiller économique Milton Friedman, que l'inoxydable Giulio Andreotti, pièce majeure de la toile "anticommuniste" en Europe, qu'Erich Priebke, l'un des bouchers des Fosses ardéatines devenu dès l'après-guerre, et sous son véritable nom, un confortable notable argentin. L'année encore de la mort politique de Silvio Berlusconi, sous-produit monstrueux de cet immense réseau tissé durant la "Guerre froide".

Le monde, on le sait, est profondément injuste. Erich Priebke est mort à l'âge de cent ans, plus d'un demi-siècle après ses 335 victimes, dont certaines tuées de ses propres mains. Paul Aussaresses en avait cinq de moins, les cinq peut-être qu'il a passées à combattre pour une cause juste, entre 1940 et 1945, et qu'il aura tout fait ensuite pour trahir, salir et effacer.

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Je viens de lire cet excellent portrait -bien plus complet et fouillé que le mien- que je vous invite à décrouvir.