Le futur d'une allusion: Guéant, Letchimy et la probabilité pour les nuls.

Quand un imbécile -il y en a beaucoup- s'efforce de prendre son envol dans l'analyse politique, il est bien rare qu'il ne finisse pas par évoquer la «loi de Godwin»: «Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s'approche de 1.» Les avantages d'une telle proposition sont au nombre de deux: d'abord cette «loi» ne s'assortit d'aucune analyse globale, ce qui permet, pour celui qui la cite, de s'offrir une caution intellectuelle à peu de frais. Ensuite, on peut toujours l'assortir de ce corollaire: «Plus une discussion s'approche du moment où sera fait une comparaison impliquant les nazis ou Hitler, plus la probabilité qu'un imbécile évoque la «loi de Godwin» s'approche de 1.»

Les réactions réveillées par la dernière déclaration de Serge Letchimy à l'Assemblée nationale n'ont pas manqué de vérifier cette seconde loi. J'aimerais ici revenir rapidement sur ce qui a motivé cette allusion provocatrice d'un député apparenté PS dont, pour le reste, je n'avais jamais entendu parler.

Les propos du Claude Guéant, et de nombre de ses collègues au gouvernement depuis cinq ans, sont régulièrement inacceptables. Les protestations polies que ne manquent pas d'éveiller chacune de leurs petites phrases plus ou moins contrôlées -celles de Claude Guéant le sont bien plus que leur inanité ne pourrait le laisser croire- n'ont pour ainsi dire aucune conséquence pratique -Jean-Pierre Raffarin se contentant de décrire le ministre de l'intérieur comme un «mauvais anthropologue». Qu'il n'y ait pas besoin de s'en reférer au nazisme pour s'opposer à un tel état de fait ne devrait pas nous faire oublier deux ou trois évidences.

La première, c'est que le contexte européen global depuis deux décennies est propice à la réactivation de pensées fascisantes et de plus en plus ouvertement fascistes à un niveau gouvernemental, un peu partout en Europe. Chacun a encore en mémoire les exemples italiens ou autrichiens, lesquels ne sont plus du tout des exceptions aujourd'hui. Il a fallu attendre que son action atteigne des sommets de non-sens économique pour que la politique de Viktor Orban réveille des réactions un peu vives en Europe, alors que la situation des Roms en Hongrie évoque des souvenirs qui eux sont parfaitement datés –comme en Italie, les tentatives répétées de stigmatisation n'ont eu pour seul précédent que les lois raciales de 1938.

En France, le débat sur l'identité nationale a réveillé de vieux fantômes, parmi lesquels celui de Maurice Barrès, et avec eux le vocabulaire d'une autre époque, celle où s'élaborait un «fascisme à la française». L'équation délinquance-immigration s'est officialisée tout récemment sur le site de l'UMP par des circonvolutions qui, publiées, ne peuvent plus être qualifiées de propos malheureux, involontaires ou maladroitement formulées -on appréciera même la rondeur de la formule: "Pour lutter plus efficacement contre les actes de délinquance commis par une frange de la population qui a fait de la violation de la loi pénale son mode habituel de vie, doit-on expulser les étrangers auteurs de tels faits ?"

Il faudrait être bien naïf pour ne pas voir un lien direct, à trois mois des élections, entre ces dérapages nauséabonds répétés et les gesticulations désespérées de la candidate du Front national pour obtenir ses cinq-cents signatures -passons sur le fait que leur anonymat serait un pur et simple déni de démocratie, une occasion inespérée de se livrer au marchandage, comme si chaque élection n'en faisait pas, déjà, suffisamment l'objet.

Ce qui est en jeu, c'est un scénario qui lui, ne rappelle en rien dans ses prémices les années 1930 et la résistible ascension du nazisme. Il ne s'agit plus d'appuyer la prise de pouvoir de l'extrême-droite ni même de s'allier avec elle, comme cela a été de nouveau le cas récemment dans de nombreux pays. Il s'agit pour la droite classique et républicaine, devant la peur panique d'une défaite, de s'approprier ses discours en écrasant s'il le faut le parti qui en porte, si l'on peut dire, naturellement les couleurs. Bien malin qui saura voir si ce jeu dégradant ne mène pas, non seulement au discrédit total de l'actuelle majorité, mais aussi à la libération d'une idéologie de haine, qu'on n'agite jamais sans dommage en apprentis-sorciers. Le départ presque inédit du gouvernement de l'Assemblée nationale ressemblait hier à un retournement sordide de la retraite sur l'Aventin, lorsque les partis démocratiques avaient quitté la Chambre des députés italienne, laissant le champ libre à Mussolini et ses alliés. Dans un tout autre contexte, remettre ainsi en cause la validité d'une institution élue par la Nation a pris les allures d'un coup de force. Elle dit assez combien une majorité désormais vacillante a accepté de jouer avec le feu.

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Raymond Barre et son ministre du budget Maurice Papon en 1979. Une référence bien de chez nous sur une amitié "malheureuse" et jamais démentie. Il est bon de rappeler combien certaines frontières ont toujours été floues dans la belle patrie des droits de l'homme.

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