Comme en 14 : “De faibles lueurs dans la nuit”

L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d’à-présent.

Walter Benjamin

 

Comme l'a fait remarquer un historien sur BFM TV, le discours de François Hollande pour l'ouverture doublement anticipée du centenaire de la Grande Guerre le 7 novembre dernier n'a pas été celui d'un "Président de gauche".

En un peu plus d'un an, cet ancien candidat par défaut du "Parti socialiste" a mené une politique à l'image, rappelons-le, de son discours du 15 mai 2012Les symboles ont un sens, et sa référence inaugurale à Jules Ferry, un Républicain "modéré" et colonialiste, "opportuniste" comme on disait alors -vocabulaire d'une époque moins hypocrite sur les mots- n'était en rien le fruit du hasard. 

 

UNE DOUBLE ANTICIPATION

L'inconscient ferait-il bien les choses? François Hollande ne l'aura sans doute pas remarqué, mais si le 7 novembre n'est pas l'anniversaire de l'Armistice, il est bien celui de la Révolution d'octobre 1917 -décalage du calendrier julien oblige. Cette Révolution fut, il est vrai, la conséquence directe de la guerre, pressentie dès 1914 tant par Lénine -dont les propos ont été bien souvent déformés- que par Jaurès -dans son dernier discours du 29 juillet, généralement oublié.

Le même Jaurès qui au matin de sa mort, deux jours plus tard, ayant compris la duplicité des hommes du gouvernement français, s'en prit au neveu de Jules Ferry -Abel- lequel mourra dans les tranchées en septembre 1918- par des mots de colère et de désespoir:

Nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés.(1) 

En 1913, il y a cent ans donc, le 25 mai exactement, Jean Jaurès prononça son plus célèbre discours sur la colline du Belvédère au Pré-Saint-Gervais, contre la guerre et la loi des 3 ans. Le pacifisme battait son plein, depuis qu'en novembre de l'année précédente, s'étaient réunis à Bâle quelques 500 délégués socialistes de l'Europe entière, alarmés par la gravité de la crise balkanique et la menace d'une guerre imminente. Faire partir les "commémorations" de là, un an à l'avance, aurait pu s'avérer très pertinent.

Mais ce second "hommage" est tout aussi involontaire.

Dans "l'impérieuse nécessité de faire bloc si nous voulons gagner les batailles qui, aujourd'hui, ne sont plus militaires mais économiques, et qui mettent en jeu notre destin et notre place dans le monde", explique François Hollande. Le pacifisme des socialistes n'a évidemment aucune place.

Ce pacifisme fut, on le sait, trahi en bloc l'année suivante, ou pour mieux dire en "Union sacrée", non seulement par les socialistes eux-mêmes, mais par les futurs cadres communistes et la majorité de la CGT.

C'est cette histoire honteuse, l'histoire d'un déshonneur signant l'entrée dans un "siècle court" de violences et d'idéologies meurtières, qu'une fois encore, il s'agit de ne pas raconter.

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"Tu vas te battre" répète incrédule un poème de Marcel Martinet aux premiers jours de la guerre.


UNE EXPÉRIENCE INTRANSMISSIBLE

L'enjeu politique réel du centenaire -ou plutôt son non-enjeu- est d'autant plus clair que la surenchère médiatique semble tout entière destinée à éviter que le débat ne soit posé en des termes finalement acceptables.

Cette guerre fut crainte autant que souhaitée, par ceux-là mêmes qui la provoquèrent: les impérialistes ne savaient que trop bien combien le cycle "guerre-révolution" était un jeu dangereux. Elle fut aussi absurde et radicalement inhumaine. Pour l'essentiel, on y mourut sous les coups d'un "ennemi invisible".

"Dieu que la guerre est jolie" écrivait ainsi un poète-artilleur, qu'une mort précoce, le 9 novembre 1918, nous préserva d'une errance politique annoncée. Ses lecteurs, dont je suis, savent ce qu'ils doivent à la "grippe espagnole".

 "Las du monde ancien", il chanta quatre ans durant ce que ce conflit avait amené d'irréversible: la mise à mort distanciée -et en quelque sorte privée de responsabilité- de l'"ennemi" tapi dans la tranchée adverse. Dans les conflits à venir, les victimes militaires feraient majoritairement place aux civils, femmes, hommes ou enfants. Ce n'était donc qu'un début, d'une certaine manière, et il fallut attendre 1917 pour qu'un autre poète, le pacifiste Henri Guilbeaux, décrive dans un texte visionnaire la Malédiction des "oiseaux guerriers". (2)

J'appartiens à la dernière génération de ceux qui ont connu quelques anciens combattants de cette guerre-là. Je me souviens en particulier d'un grand-oncle, un vieux monsieur très froid, qui ne parlait pas beaucoup. Ma mère me dit encore ses regrets de n'avoir pas su l'écouter quand, plus jeune, il lui venait de raconter "sa guerre". Ce souvenir est partagé par de nombreuses familles.

Les récits de cette guerre sont atroces. Ce qu'y virent ses acteurs écrasent tout entendement. Les premiers témoignages que j'ai lus, lorsque j'étais adolescent, furent ceux d'Erich Maria Remarque, en particulier son chef d'œuvre, Après [Der Weg zurück], publié en Allemagne en 1931. Pour le reste, on se lasse bien vite de cette littérature, alors même qu'elle est souvent bien écrite. Tragédie dans la tragédie, ces histoires dont les témoins n'auront jamais guéri se resssemblent beaucoup. Il leur manque une dimension épique que possèdent, par exemple, dans une variété de destins tout aussi tragiques, tant de récits de la seconde guerre mondiale.

Pensant aux combattants de 14-18, Walter Benjamin écrit:

Avec la Grande Guerre un processus devenait manifeste qui, depuis, ne devait plus s’arrêter. Ne s’est-on pas aperçu à l’armistice que les gens revenaient muets du front? non pas enrichis mais appauvris en expérience communicable. Et quoi d’étonnant à cela? Jamais expérience n’a été aussi foncièrement démentie que les expériences stratégiques par la guerre de position, matérielles par l’inflation, morales par les gouvernants. Une génération qui avait encore pris le tramway à chevaux pour aller à l’école se trouvait en plein air, dans un paysage où rien n’était demeuré inchangé sinon les nuages; et, dans le champ d’action de courants mortels et d’explosions délétères, minuscule, le frêle corps humain.

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Les fragments d'Antonin (2006), premier film à aborder en France le traumatisme psychique durant la Grande Guerre.

 

DES MILLIONS DE DESTINS BRISÉS

Quoi qu'ait pu en dire le plus que douteux Ernst Jünger, cette guerre fut une guerre sans héros. On pourrait s'étonner que notre époque si prompte à célébrer les victimes pour mieux fustiger l'engagement et la lutte, n'ait pas accordé une fois pour toutes ce statut aux 60 millions d'hommes qui y ont pris part.

Tous en revinrent moralement abîmés, avec ce "mélange de mauvaise humeur colossale, d’insensibilité ostentatoire, de manie d’avoir toujours raison et d’états d’excitation occasionnels mais incontrôlables", que décrit si justement Stephan Wackwitz dans Le Pays invisible (2007).

Beaucoup -oserais-je dire les meilleurs- en furent psychiquement détruits. Il a fallu attendre 2012 pour qu' un livre - au demeurant excellent- soit consacré en France à ces "traumatisés de guerre" que les autorités de l'époque s'obstinaient à décrire comme des lâches et des simulateurs.

L'un des auteurs, Laurent Tatu, me confia même lors de notre entretien:

À partir du printemps 1918, les autorités militaires commencent à changer de regard sur les traumatisés de guerre, surtout du côté français. Durant la deuxième guerre mondiale, il y a très peu d’excès sur les « simulateurs potentiels », les névrosés de guerre. Les blessés psychiques sont considérés comme des soldats malades, même par les médecins nazis. 

Parmi ces blessés psychiques, il me plaît à rappeler l'histoire de cet homme qui, lors des "préparations d'artillerie", se dressait au bord de la tranchée, applaudissant le feu d'artifice. André Breton le rencontra à l'hôpital de Saint-Dié. Il en fut si ému qu'il y revint par deux fois dans son œuvre.

Pour le psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis, par ailleurs grand amoureux de la littérature, cette expérience radicale du "déni de réalité" est l'origine profonde du mouvement surréaliste.

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Les traumatisés de guerre furent "traités" à l'électricité et renvoyés au front.


PACIFISTES DANS LA GUERRE

Les héros de cette guerre, s'il y en eut, furent ceux qui la refusèrent.

Durant des années, à lire les écrits souvent teintés de pacifisme des années vingt et trente, je me suis demandé s'il avait existé en France des écrits pacifistes durant le conflit lui-même, en-dehors des articles du Prix Nobel Romain Rolland. À un siècle de distance, je suis au regret de vous dire qu'il n'existe aucun livre réellement satisfaisant sur la question. Et que nombre de questions essentielles, malgré l'écrasante bibliographie consacrée à la première guerre mondiale, continuent de rester en suspens.

Dès les premiers jours de la guerre, comme en témoigne par exemple ce poème de Marcel Martinet, les uns aidés par des convictions politiques, comme le déjà très engagé Henri Guilbeaux, les autres peut-être d'instinct, comme le laisse à penser un passage du roman autobiographique de Gabriel Chevallier, La Peur, paru en 1930, des hommes ont refusé la guerre qu'on leur donnait comme une fatalité : combien furent-ils, à l'instar de cet homme lynché dans la rue pour ne pas avoir ôté son chapeau devant les militaires, à payer de leur vie cette rebellion à la folie collective?

 D'autres encore furent fusillés non pour l'exemple ou pour avoir désobéï aux ordres militairement insensés de leurs supérieurs, mais pour avoir été des "objecteurs de conscience" -statut reconnu en France il y a juste un demi-siècle, en 1963- (3).

Cent ans plus tard, le "progressiste" François Hollande s'en tient pourtant à cette ligne:

Je souhaite au nom de la République qu’aucun des Français qui participèrent (sic!) à cette mêlée furieuse ne soit oublié.

Ceux qui refusèrent de se mêler au Grand Troupeau (Jean Giono, 1931) se retrouvent ainsi écartés d'emblée. Quant à ceux qui changèrent d'avis en cours de route, ou qui finirent tout simplement par l'exprimer, il vaudrait mieux leur trouver une excuse. C'était déjà la position du premier ministre Lionel Jospin, en 1998:

 Certains de ces soldats, épuisés par des attaques condamnées à l’avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, refusèrent d’être des sacrifiés. Que ces soldats, « fusillés pour l’exemple », au nom d’une discipline dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd’hui, pleinement, notre mémoire collective nationale.

Timide avancée, on en conviendra, jugée pourtant bien trop hardie par le président Jacques Chirac dont la réaction ne se fit pas attendre:

Au moment où la nation commémore le sacrifice de plus d’un million de soldats français qui ont donné leur vie entre 1914 et 1918 pour défendre la patrie envahie, l’Elysée trouve inopportune toute déclaration publique pouvant être interprétée comme la réhabilitation de mutins.

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Une image des Sentiers de la gloire[Paths of glory] 1957, de Stanley Kubrick. La critique porte essentiellement sur la violence hiérarchique. L'officier incarné par Kirk Douglas incarne une vision consensuelle du courage, bâtie sur l'acceptation de la fatalité de la guerre.


TROIS DÉPUTÉS À KIENTHAL

Parmi les échanges historiques de la Chambre des députés, de ceux qui devraient figurer dans tous les manuels, il y a un débat autour de la déclaration du député socialiste de l'Allier Pierre Brizon, le 24 juin 1916.

Avec ses camarades Jean-Pierre Raffins-Dugens et Alexandre Blanc, il revenait de Kienthal où venait d'avoir lieu la deuxième Conférence internationale pour la paix.

La première avait été celle de Zimmerwald en 1915, elle même préparée, soulignons-le, par la première conférence socialiste de la guerre, tenue à Berne en mars, à l'initiative de l'Internationale Socialiste des Femmes.

En pleine bataille de Verdun, Pierre Brizon annonça son refus de voter les crédits de guerre, s'alignant pour bien faire sur son camarade allemand Karl Liebknecht. Un livre aujourd'hui introuvable a été consacré aux lettres de remerciement, venues des tranchées et des hôpitaux de guerre, que reçut Pierre Brizon suite à ce vote historique (4). En toute fin, le discours est finalement reproduit: photocopies tronquées, quasiment illisibles. À ma connaissance, il n'est pourtant présenté dans aucun autre livre. Je l'ai finalement recopié pour le rendre accessible en ligne. Comme vous vous en doutez, Pierre Brizon ne fut pas réélu. Rejeté à la fois par les socialistes et les communistes, il mourut précocement en 1923.

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M. Brizon. – « Nous regrettons le mauvais emploi des milliards perdus pour le peuple et nous votons contre les crédits de guerre, pour la paix, pour la France, pour le socialisme. » (Exclamations prolongées. -Bruit.)
MM. Alexandre Blanc et Raffin-Dugens. -Très bien! très bien!
M. Duclaux-Monteil. – Je constate que, dans la Chambre française, il n’y a que trois socialistes pour approuver de pareilles paroles! (Applaudissements.)
M. ALexandre Blanc. -Il y a beaucoup de soldats qui pensent comme nous! (Bruit.)

 

DES ŒUVRES OUBLIÉES

On sait que l'assassin biennommé de Jean Jaurès fit la guerre qu'il avait tant souhaitée sur le front carcéral. Il fut acquitté en 1919, contraignant la veuve du grand tribun socialiste à payer les frais de la partie civile.

Quatorze ans plus tard, Henri Guilbeaux, qui était devenu correspondant de L'Humanité après avoir été aux côtés de Romain Rolland pendant toute la guerre, revint à Paris pour affronter sa condamnation à mort pour Haute Trahison. Il fut acquitté lui aussi, mais les photos de l'époque nous montre un homme détruit, épouvanté par l'évolution bureaucratique de la Révolution soviétique et dix-neuf années de combats acharnés. Il mourra peu après, jeune encore, en chantre désespéré et profondément délirant de Benito Mussolini.

Ce traducteur de Zweig avait été pourtant l'un des hommes les plus lucides de son temps. En témoigne par exemple ce qu'il écrivait en mai 1914, dans un essai sur la "Poésie dynamique", somptueux balayage de la création européenne: 

Du futurisme (italien), je ne dirai rien, sinon que son initiateur, mieux, son impresario F.T. Marinetti, cultivant consciemment et avant tout le genre grotesque, s'attesta indiscutablement passéiste (on sait pourtant combien il prétend abhorer le passéisme!) en ajoutant à l'évangile futuriste l'éloge violent et la propagande active de la guerre.

D'autres conservèrent jusqu'au bout, mais furent également oubliés, la lumière d'un inébranlable humanisme. Ainsi René Arcos, qui dans son savoureux Récit d'avant-guerre, avait déjà tout dit du facile retournement des masses, et qui devint en 1923 le confondateur de la toujours très belle revue Europe.

"Tout n'est peut-être pas perdu", écrivait-il dans Le Sang des autres,

 (...) puisqu’il suffit
Qu’un seul de nous dans la tourmente
Reste pareil à ce qu’il fut
Pour sauver tout l’espoir du monde.

Ainsi Luc Durtain, qui ne fut pas un auteur engagé, mais dans Le Retour des hommes en 1920 n'en fait pas moins son Adieu à la patrie:

Qu’est-ce qui sort de lui? On dirait

Que les vagues s’échappent de son âme,
Une cataracte de casques bleus
Qui repousse cette terre là-bas, au loin.

Des vagues. Des vagues.
Ça passe. Ça passe.
Et la patrie, là-bas, n’est plus qu’une poutre,

Et la patrie, là-bas, n’est plus qu’un cure-dents.

Et voilà qui viennent du large,
Du ciel, du soleil,
Des milliers, des milliers,
Des mille de millions
De vagues brillantes, diamantées,
Libres, libres comme des lumières.
Elles dansent, elles chantent.

Il leur tend les bras et il pleure.

 Ainsi Léon Werth, qui, dans Clavel chez les majors (1919), écrit bien plus violemment:

Je tiens dans cette époque la lâcheté militaire pour une vertu, c’est la plus belle vertu de l’époque, la plus rare. J’entends l’aveu de cette lâcheté. Car s’il suffisait d’être lâche, pour être méritant, quelle belle époque serait la nôtre. Lâches, ceux qui s’embusquaient en affirmant leur patriotisme; lâches, ceux qui font triompher leurs conceptions diplomatiques ou leur foi patriotique par la mort des plus jeunes ou des plus exposés; lâches, ceux qui se font un mérite d’un risque auquel ils ne peuvent se soustraire; lâches aussi, s’ils l’acceptent comme une nécessité supérieure; lâches alors, parce que trop bêtes. Lâches, les femmes qui envoient leurs enfants à la belle gué-guerre et qui sont prises du même émoi que la maîtresse du toréador quand elle le voit face au taureau. Lâches, les femmes qui portent glorieusement le deuil de leurs enfants, comme si la suprême lâcheté n’était pas de remplacer par une comédienne attitude le deuil qu’on n’a pas sur le cœur. Lâches… parce que sont lâches les femmes qui ont, si leur fils meurt, une autre sentiment que la révolte, un autre mouvement que le sanglot. Lâches… oui, lâches, tous lâches, les femmes, les civils et les soldats…

Ainsi de tant d'autres, et je n'évoque bien sûr que ceux qui écrivirent et parvinrent à se faire publier, déjà bien plus nombreux qu'on ne le pense à ne pas avoir cédé contre le peuple à la tyrannie du grand nombre.

Ils furent ces "Faibles lueurs dans la nuit" qu'évoquait Alfred Rosmer et dont le président François Hollande, comme bien des Français, n'aura sans doute guère entendu parler. Comme le neveu de Jules Ferry, ce dernier regarde aujourd'hui le souvenir de Jean Jaurès avec un mélange de stupéfaction et de peur, pour le bonheur de ceux qui pensent que la social-démocratie est toujours prompte à trahir.

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Le groupe de l'Abbaye avant-guerre. Un vivier de futurs pacifistes.

 

SOCIALISTES, COMMUNISTES, ANARCHISTES POUR OU CONTRE LA GUERRE

Qu'on ne s'y trompe par pour autant. En 1914, la droite voulait la guerre et elle était dans son rôle -il y eut bien sûr quelques exceptions. À gauche cependant, en France comme ailleurs, ceux qui résistèrent tout comme ceux qui trahirent venaient de toutes les sensibilités. Ce serait d'ailleurs un grand et beau débat à mener à un siècle de distance, un de ceux qui, très probablement, seront minutieusement évités, du moins auprès du "grand public".

En effet, parmi les députés de la SFIO qui votèrent les crédits de guerre en 1914 -tous autrement dit- il y avait le futur communiste Marcel Cachin. En 1915, il fut chargé d’approcher les socialistes italiens afin de les convaincre d'abandonner leurs positions pacifistes. Fier de ses bons offices, il réitéra en Russie en 1917, pour persuader cette fois Kerensky et le gouvernement provisoire de continuer la guerre.

En Italie, l'anarchiste Errico Malatesta rompit avec son camarade Piotr Kropotkine, devenu soudain belliciste. Le Parti Socialiste Italien en fit de même avec le bouillonnant Benito Mussolini, passé du pacifisme intransigeant à l'"interventisme" agressif. En ce temps-là, l'Italie avait une gauche combattive et respectable.

Parmi les pacifistes, on trouvait deux futurs antifascistes qui paieraient leur courage de leur vie: le très social-démocrate Giacomo Matteotti et le communiste hétérodoxe -forcément hétérodoxe- Antonio Gramsci.

En Italie toujours, celui qui devait écrire l'un des plus beaux livres contre la guerre, Les Hommes contre [Un anno sull'altipiano], après avoir été un officier "interventiste" en mai 1915, écrivait du député communiste Francesco Misiano, menacé de mort par les fascistes en 1921:

 Il était connu [...] en Italie comme déserteur de guerre. C'est surtout en vertu de cela qu'il avait été élu député. Les fascistes considéraient le fait comme incompatible avec la dignité nationale. Beaucoup d'entre eux avaient été élus députés seulement parce qu'ils avaient tué des socialistes. [..] J'ai toujours cru pour ma part à la moralité de chaque conviction. Et j'étais persuadé que les raisons idéales qui avaient poussé Misiano à déserter ne furent en rien moins respectables que celles qui m'avaient poussé à prendre part à la guerre. Il m'avait toujours semblé que [...] la désertion demandait un plus grand courage que l'héroïsme de guerre. 

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L'affiche du film Uomini contro (1970) de Francesco Rosi, librement adapté du livre d'Emilio Lussu.


NOTES

(1) Abel Ferry, Carnets secrets 1914-1918, Préface de Nicolas Offenstadt, notes et texte établis par André Loez, Paris, Grasset, 2005

(2) Voir sur la question l'excellent texte paru en mai 2012 sur Article 11 autour du livre de Sven Lindqvist.

(3) On rappellera que l'objection de conscience est reconnue aux États-Unis depuis 1776.

(4) Thierry Bonzon, Jean-Louis Robert, Nous crions grâce : 154 lettres pacifistes juin-novembre 1916, Éditions de l'Atelier, 1989.

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