Beppe Grillo ou la coprolalie au pouvoir

C'est depuis février 2013 le second parti à la Chambre des députés et le troisième au Sénat. Nous avons été quelques uns depuis la France à tenter d'alerter dès la fin de l'année dernière sur les conséquences attendues de la montée fulgurante en Italie du Mouvement 5 Étoiles de Beppe Grillo

C'est depuis février 2013 le second parti à la Chambre des députés et le troisième au Sénat. Nous avons été quelques uns depuis la France à tenter d'alerter dès la fin de l'année dernière sur les conséquences attendues de la montée fulgurante en Italie du Mouvement 5 Étoiles de Beppe Grillo, l'un des traits les plus marquants de ces élections. Elles devaient marquer par ailleurs le déclin définitif de Silvio Berlusconi comme homme de pouvoir, et sa consécration symbolique dans le vide généralisé de la pensée politique, celui-là même qu'il avait tant œuvré à creuser durant ses vingt années de pouvoir, presque ininterrompues. "À présent je peux mourir tranquille, avait confié un jour l'ex-Cavaliere. Parce que je sais qu'après moi tout cela restera."

À la suite de ces élections en effet, l'Italie a mis plusieurs mois pour former un gouvernement dont le Mouvement 5 Étoiles a choisi de s'exclure, et qui a consisté en une alliance gauche-droite absolument inédite. Loin du "compromis historique" Démocratie-Chrétienne Parti communiste que s'apprêtaient à faire vivre Enrico Berlinguer et Aldo Moro le 16 mars 1978, quand ce dernier fut enlevé par les Brigades rouges, il s'est agi au contraire, comme je l'ai entendu dire par un ami italien, "di una schifezza storica", une horreur historique, et plus clairement encore d'un non-sens démocratique.

Ce gouvernement incarne en effet l'alliance fantasmée par Beppe Grillo dans son schématisme complotiste le plus débridé, celle des vieux partis qu'il appelle obstinément à "aller se faire foutre". Cette expression choisie, avant-goût de son programme populiste 2.0, a libéré chez ses partisans une coprolalie débordante qui tient lieu de liberté d'expression -les décisions politiques restant soumises, elles, à la stricte validation des deux maîtres absolus du mouvement, Beppe Grillo lui-même bien sûr, l'autre étant son associé et éminence grise, Gianroberto Casaleggio.

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Le mouvement est aujourd'hui dans l'impasse politique au niveau national, mais il ne connaîtra pas comme son lointain ancêtre, le parti de "l'homme quelconque", un déclin rapide aux prochaines élections. Si l'on en croit les derniers sondages, il continuera probablement à séduire entre un cinquième et un quart des votants italiens, assez pour paralyser toute orientation claire du Parlement, surtout si Beppe Grillo refuse toute alliance, au mépris de ses quelques propositions de gauche, avec un Parti démocrate qui probablement du reste ne lui tendra plus la main.

Pour accepter un tel accord, il faudrait que les deux milliardaires Grillo et Casaleggio aient l'envie curieusement masochiste de défendre sérieusement, je veux dire au-delà du marketing politique, des idées de transparence et d'égalité. Fidèles à leur irresponsabilité politique, ils continueront bien plus probablement à jouer un pourrissement qui leur barrera le chemin d'un pouvoir dont on ne sait pas s'ils le veulent vraiment. Ce jeu dangereux pourrait bien en revanche conduire le pays au bord du chaos politique, obligeant les autres partis en présence à une nouvelle alliance contre-nature, ôtant de fait tout sens aux élections.

Or l'insurrection qui pourrait naître ici comme ailleurs de ces impasses sociales, politiques, économiques, se mûrit dans un contexte où une majorité de la gauche est démobilisée -en large partie d'ailleurs, comme je l'ai laissé entendre, par la pseudo-contestation des "grillini"- et où l'extrême-droite vient encore de prouver sa capacité à occuper du terrain, se joignant aux "manifestations des fourches" qui hier ont fait 14 blessés. Les propos entendus à cette occasion ont été d'une rare violence, à la hauteur d'une détresse, rappelons-le, d'un pays qui présente avec la Grèce le plus haut pourcentage en Europe de population menacée de pauvreté -et le plus bas pourcentage du budget réservé à la culture et à l'éducation.

Trois jours plus tôt, le 6 décembre, à la suite d'un troisième"Vafanculo-day" -le premier depuis les élections, avec une faible mobilisation de 40 000 personnes- Beppe Grillo s'en est pris sur son blog à une journaliste du quotidien de centre-gauche L'Unità, Maria Novella Oppo, laquelle avait publié le même jour un article critique à l'égard du Mouvement 5 Étoiles. Il a invité sympathisants et militants à "signaler" les journalistes "style Oppo". Puis il a relayé son billet sur facebook, l'accompagnant d'une photographie d'identité. Sur le réseau social, le lien a recueilli plus de 3000 commentaires. Un groupe de journalistes de Modène a eu l'idée d'en rassembler un certain nombre, et d'en faire la lecture à haute voix. La vidéo dure trois-quarts d'heure. Voici la traduction des deux premiers commentaires:

Visage de psychopathe grosse conne de merde toi et toute ta famille de traînées tu ne sers à rien tu me dégoûtes tu ne sers même pas à tailler des pipes visqeuse ferme ta bouche qui pue la merde salope putain sale garce vive le mouvement 5 étoiles

Tu as une têtes de brigadiste [membre des Brigades rouges] sale laide vieille communiste de merde, t'es une putain d'entretenue, une connasse, une pute, tu te passes de commentaires, quelle tête de bite...

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Bien entendu, les très nombreux commentaires de cet acabit ont été effacés depuis et d'autres sont apparus, opportunément ou sincèrement gênés et indignés, affirmant comme il se doit que cette journaliste a le droit d'exprimer une opinion contraire à la leur, appelant encore, comme souvent par le passé, le chef de file à plus de vigilance. Qu'importe au fond... Il ne s'agit pas de faire un procès d'intention à l'ensemble des sympathisants ou activistes du Mouvement 5 Étoiles, ni même de mettre en cause, pour ce fait et tant d'autres, l'aspiration qu'individuellement nombre d'entre eux peuvent avoir pour un débat démocratique réel et efficace, à l'exact opposé de la caricature qui en tient lieu depuis tellement longtemps, comme de celle qu'ils proposent en échange.

Ce qui est bien plus grave en effet, c'est précisément la libération effrénée d'un défoulement verbal que les plus avisés d'entre eux ont justement qualifié de "squadriste", en référence aux bandes armées fascistes qui semèrent terreur et violence avant de mener Mussolini au pouvoir. Cette violence, qui s'exprime déjà depuis plus de vingt ans dans les rangs de la Lega Nord -un parti de pouvoir ouvertement d'extrême-droite- a fini de passer avec le Mouvement 5 Étoiles dans la normalité du "débat" politique.

À la place de madame Oppo, dont le visage et l'article ont inspiré un tel défoulement de haine, chacun peut penser aujourd'hui qu'il aurait peur de sortir chez soi. Et peut-être se rappeler ce qui arriva en 1922 au député Francesco Misiano, "communiste et pacifiste de merde", exhibé dans les rues de Rome, une pancarte infamante autour du cou, par des hordes de Chemises noires hilares et lassées des simples invectives, qui avaient joint les actes à la parole. 

 

Tutti hanno diritto di dire ciò che vogliono. Ma anche noi di chiamarla Troia! © Officine Tolau

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