Non-réponse à Guillaume Foutrier: pour en finir avec les fausses querelles.

Cher monsieur,Je n'avais pas le plaisir de vous connaître avant ce soir et ce que j'ai lu de vous me suffit amplement.

Cher monsieur,

Je n'avais pas le plaisir de vous connaître avant ce soir et ce que j'ai lu de vous me suffit amplement.

Si je feins de vous répondre, c'est moins pour discuter du fond de votre lettre ouverte que pour rendre hommage aux personnes que vous prétendez attaquer, en rappelant aussi, à toutes fins utiles, que l'heure ne se prête guère à ce genre d'escarmouches. Écrire est une responsabilité morale autant que politique, surtout quand on prétend, comme vous le faites, s'attaquer à bien meilleur que soi.

D'emblée, dois-je avouer, j'ai trouvé divertissant que votre attaque en règle de l'"Histoire universitaire" se pare, sur votre tout nouveau blog, de tous les attributs de la pensée autorisée. "Chercheur et professeur agrégé", voilà un homme, me suis-je dit, qui sait se présenter tout comme il faut, quelqu'un qui sait mener débat entre gens du même monde. 

Cette "Histoire universitaire", posons-le d'emblée, je n'en fais pas partie, mais je ne m'en demande pas moins quelle haine de soi vous pousse à l'opposer ainsi à Alain Decaux, défini par vos soins comme un "conteur humaniste", ou à un comédien raté qui aurait au moins ce mérite, dites-vous, d'annoncer "d'où il parle".

Avez-vous la faiblesse de croire -j'espère que non- que les centaines de milliers de lecteurs qui ont acheté, sur le conseil de médias à peu près aussi bien informés que la Mairie de Paris, les (peu) digests de Lorànt Deutsch, soient tout à fait au courant de ses présupposés idéologiques?

Si tel est le cas, je m'étonne que vous n'envisagiez pas, en Victor Hugo précoce de la vraie gauche bafouée, une demande d'asile politique dans les îles anglo-normandes, ou que plus simplement vous ne combattiez pas à nos côtés pareille épidémie, plutôt que de vous épuiser en attaques supposées fratricides.

La période que nous traversons, glauque et inquiétante nous sommes d'accord au moins là-dessus, génère quantité d'idiots utiles qui sont aussi, pour leur compte, de solides candidats à l'imposture médiatique, habiles pourvoyeurs de coulées rhétoriques, ne dédaignant pas quand il le faut aux notes de bas de page, comme d'autres aux pitreries, jouant du flou idéologique, laissant à de bien plus brillants esprits le soin de révéler leur vacuité et de défaire leur complexité apparente -pour qui confond les nœuds et le point de croix, cela va sans dire. Toute la misère du temps ne tient pas, et c'est bien triste, à beaucoup plus que cela. Paraphrasant Boris Cyrulnik, il me vient de conclure sur ce point que « le jour où les humains comprendront qu’un langage sans pensée existe chez les animaux médiatiques, nous mourons de honte de nous être enfermés dans leurs zoos et de les avoir laissés nous humilier par leurs rires… ».

Je ne suis pas universitaire, je vous l'ai dit, et je suis pourtant un membre discret du CVUH qui, étrangement, m'a réconcilié avec une discipline dont d'autres, qui vous ressemblent, m'avaient profondément et durablement écœuré. Nul ici ne m'y a demandé de faire l'état de mes diplômes, et si vous étiez un peu mieux renseigné, vous sauriez que ses membres ont en commun la passion de l'Histoire, non l'habilitation officielle à parler en son nom. Du reste, il faut être bien peu curieux pour ne pas savoir d'où parlent la plupart des auteurs que vous citez. Mais je vois que vous ne manquez pas d'humour, puisque vous les accusez en bloc d'"hollandisme" militant.

Ce qui me frappe à vous lire -permettez que j'entre un peu dans le trait saillant de votre pensée- c'est votre nationalisme blessé, obsédant, qui est aussi très vendeur -vous irez loin là où nous ne voulons pas aller, sachez être patient. J'ai du mal à saisir comment votre prétendu "marxisme" peut s'accommoder de vos défenses farouches de l'Histoire nationale -vous n'avez rien compris à Howard Zinn au passage, c'est vraiment désolant- sinon à éprouver quelque nostalgie coupable -on a les madeleines qu'on mérite- pour le "socialisme dans un seul pays" et les variantes qu'on connaît. Mais je vous fais volontiers crédit d'une très vague culture politique, qui est une autre marque de notre temps.

Tout cela ne serait pas très grave si ce temps-là justement ne nous poussait pas à allumer d'épuisants contre-feux face aux assauts réactionnaires, racistes, homophobes, antiféministes et négationnistes qui débordent largement le cadre de l'Histoire, mais dont l'Histoire, son enseignement et ses usages publics, sont un enjeu majeur, un enjeu qui réclame, ne vous en déplaise, la plus haute vigilance. Ce combat généreux est mené aujourd'hui, entre autres, par certains membres du CVUH et du collectif Aggiornamento, pour lesquels j'ai un respect et une admiration profonde, au détriment souvent de recherches plus apaisées que beaucoup d'entre eux aspireraient sans aucun doute à mener plus souvent. En cela, ils sont les héritiers et les héritières d'autres femmes et d'autres hommes qui surent parfois délaisser leurs chères archives pour prendre part à un combat public, et non médiatique, qui  par le passé s'est avéré déterminant.

Bref, puisqu'il est clair que vous transpirez l'ambition et le désir d'être reconnu, je trouve que mes camarades vous ont fait un bien grand honneur, et un trop grand plaisir, en vous répondant en commentaires sur quelques points. J'ai pour ma part, comme un certain révolutionnaire et internationaliste russe, une idée de l'endroit précis de l'Histoire où doivent finir des propos comme les vôtres, surtout, je le répète, dans les moments que nous traversons. Et je ne puis que vous encouragez à retourner à vos études si vous n'avez pas le courage de vous armer pour d'autres batailles, des batailles vraiment utiles, que nous sommes aujourd'hui trop peu nombreux à mener.

J'ai eu la chance d'enseigner, il y a bien longtemps, ce magnifique programme de seconde qui est un de mes plus beaux souvenirs de professeur. Je ne m'étonne guère des flèches que vous lui décochez. Il était inspiré, vous oubliez de le dire, par cette Grammaire des civilisations qu'un certain Fernand Braudel, dans une période fertile en utopies heureuses, avait tenté d'introduire au lycée. Fernand Braudel, en plus d'être un historien immense, était, lui, un "conteur humaniste", ou pour le dire plus simplement, un très grand écrivain. J'ai souvenir d'un beau débat entre Fernand Braudel et Pierre Bourdieu, à la télévision, imaginez un peu. Celle-là même qui aujourd'hui n'accueille plus guère que ces gens que vous ne pouvez vous empêcher de défendre, des fois qu'ils finiraient par vous remarquer. 

L'Histoire, voyez-vous, est aussi un sport de combat. Pas celle des "chercheurs et professeurs agrégés" qui ont besoin de le dire avant de prendre la parole.

L'Histoire, la vraie, est un savoir en cours qui fait peur aux pouvoirs. C'est cette Histoire qu'il faut défendre et réinventer sans cesse, dans l'inconfort culturel, politique et social, en luttant contre ses propres faiblesses, et surtout loin, bien loin des faux débats que des gens comme vous ont la prétention d'imposer.

9782081307933.jpg

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.