J'écrivais avant-hier à propos de l'étrange expérience de squadrisme virtuel à laquelle l'aventuriste Beppe Grillo -un terme "ni de gauche ni de droite" donc propre à le définir selon ses propres critères- a invité ses fidèles sur son blog.

Si une part des élèves ont dépassé les espérances du maître -au point qu'il a dû effacer nombre de commentaires- d'autres se sont empressés de condamner la démarche et ses résultats, rappelant quelques règles élémentaires sur la liberté d'expression: un journaliste -comme tout citoyen- a parfaitement le droit d'émettre des critiques sur un mouvement, des idées, des personnes, sans pour autant que ceux qui en ont été l'objet recourent aux insultes brutales pour lui répondre -insultes qui par ailleurs, comme l'a souligné Sabina Amboggi, portaient pour l'essentiel sur le physique de la journaliste, non sur ses propos.

Je concluais mon article par le souvenir de Francesco Misiano, député pacifiste et communiste -une immense figure de la politique et de la culture européennes des années 20, plus tard victime du stalinisme- que les squadristes justement avaient cherché à humilier publiquement, l'exhibant dans la rue affublé d'une pancarte. Cette épisode, ainsi que l'assassinat deux ans plus tard de Giacomo Matteotti, résument assez bien, pour réprendre la formule de l'historien Renzo de Felice, ce que fut le "fascisme-mouvement" -ou premier fascisme-: un insurrectionnalisme pervers, militarisé et politiquement sous contrôle, fait de violences ouvertes de rues et d'attaques clandestines ciblées, choisissant ses victimes parmi les plus farouches adversaires du système bourgeois soudain changés en produits du système -en tant que députés, journalistes, syndicalistes, intellectuels. La terreur du squadrisme, qui amena parmi des milliers d'autres mon grand-père à quitter l'Italie en 1924 -il venait d'avoir 16 ans- a été magnifiquement documenté sur l'instant par des auteurs comme Emilio Lussu ou Giacomo Matteotti lui-même, qui s'efforça en vain d'alerter l'opinion internationale sur la gravité des évolutions en cours.

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Mussolini, fraichement arrivé de Milan d'où il s'apprêtait à rejoindre la Suisse en cas d'échec du mouvement, est accompagné des futurs "hiérarques"dans cette célèbre photographie de la "Marche sur Rome" d'octobre 1922.

Il n'y a donc rien de secret ni de caché dans cette histoire, mais le mythe d'un "bon fascisme" dévoyé sur le tard -par l'alliance avec l'Allemagne nazie- a repris vie ces dernières années, un des fruits de la "mutation anthropologique" et culturelle annoncée aux Italiens par Pasolini en 1975 dans ses Lettres luthériennes, mûri sur l'arbre de la connaissance historique drastiquement appauvrie de ces vingt dernières années, en partie remplacée par une obsession "mémorielle" largement instrumentalisée et assortie d'une haine éperdue du communisme -lequel, rappelons-le, n'a jamais eu le pouvoir en Italie.

Ce mythe a été l'un des thèmes de prédilection de Silvio Berlusconi -avec un crescendo dans ses dernières années de carrière. Il déborde désormais le cadre de la droite traditionnelle, comme en témoigne un billet du blog de Roberta Lombardi en janvier 2013: deux mois plus tard, cette dernière devient la présidente de groupe du Mouvement 5 étoiles à la Chambre des députés. Invitée à s'expliquer, Roberta Lombardi déclare ne pas regretter ses propos et conclue sa mise au point aux "Grillini" par ses mots: "Merci pour m'avoir ôté la possibilité de nous parler librement. Tu es une merde, qui que tu sois." 

Ce mythe s'appuie en partie sur le souvenir d'un état fort, celui du "fascisme-régime" pour reprendre la terminologie de Renzo de Felice, pourvoyeur de grands travaux dont les reliques "rationnalistes" sous aujourd'hui célébrées avec plus ou moins de discernement par un nombre croissant d'Italiens: j'en ai évoqué quelques unes lors de promenades photographiques romaines cet été: le quartier de l'EUR bien sûr, mais aussi le siège de la Jeunesse fasciste dans le Trastevere, qui fait face au cinéma de Nanni Moretti -lui-même dans un ancien bâtiment des années 30, autrefois dédié aux loisirs des travailleurs- et surtout l'incroyable monolithe illuminé la nuit de "Mussolini dux" qui ouvre le quartier du Forum olympique.

Il s'appuie aussi sur une lecture ad litteram du Manifeste de San Sepolcro, premier programme du fascisme écrit en 1919 alors que ce dernier ne comptait qu'une poignée d'adhérents -ils seront nombreux par la suite à se targuer d'avoir été sansepolcristi-: programme éminemment social et féministe, dont on comprend sans peine qu'il n'est que pur enfumage publicitaire et le premier exemple d'un "transformisme" fasciste prêt à se glisser derrière les mots d'ordre les plus divers, pourvu qu'ils mènent au pouvoir ou permettent de le garder. L'un des auteurs, F.-T. Marinetti, riche bourgeois et expert en marketing culturel et politique -chacun fera les liens qu'il lui plaira de faire- est en effet connu pour sa mysogynie militante et son mépris de toute solidarité, des traits qu'il ne cessera jamais d'exprimer du Manifeste du futurisme en 1909 à sa mort en décembre 1944, fidèle parmi les fidèles à la République nazifasciste de Salò.

En 1938, pour justifier les "Lois raciales" ouvrant la voie au "mauvais fascisme" -des persécutions antisémites et colonialistes qui précéderont de quelques mois la "Nuit de cristal"- Mussolini écrit à sa soeur avec un cynisme inchangé: "Si les circonstances m'avaient porté à un axe Rome-Moscou plutôt qu'à une axe Rome-Berlin, j'aurais sans doute préparé les travailleurs italiens [...] aux sornettes équivalentes de l'éthique stakhanoviste et du bonheur qu'elle promet." (in Marie-Anne Matard Bonucci, L'Italie et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007).

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Ciccio Franco, activiste néofasciste et futur député MSI, habile récupérateur de la révolte de Reggio di Calabria en 1970.

Pendant que j'écrivais mon précédent article, j'ai pris connaissance d'informations sur les manifestations du jour -9 décembre- qui ont traversé les grandes villes d'Italie: une foule où se mêlaient petits entrepreneurs, artisans, "précaires", ultras des clubs de football, groupes néofascistes... sur les films, peu ou pas d'immigrés, de représentations syndicales, des slogans nationalistes -"Italia, Italia!"- des poings levés, mais aussi beaucoup de bras tendus, une colère qui s'exprime avant tout contre l'état et ses impôts, avec une radicalité insurectionnelle. Le mouvement des Forconi -les "fourches"- présente quelques similitudes avec les récentes démonstrations de force des Bonnets rouges en France comme avec les troubles qui traversent actuellement l'Ukraine. « Ce que nous voulons, c'est dire “assez” à ce qui ne va pas, que le gouvernement s'en aille. Participer à une table ronde ne nous intéresse pas, ils doivent partir, c'est tout » explique à Turin un des porte-paroles du mouvement, cité par l'agence ANSA.

Des vidéos ont circulé depuis, largement reprises -ou en partie lancées?- par des sites d'extrême-droite, sur des fraternisations entre policiers et manifestants. Certaines sont probantes et ont été confirmées par le SIULP -un syndicat policier-, d'autres semblent fabriquées: les militants s'approchent-ils à dessein pour applaudir devant les caméras un simple moment de pause ou de relâchement? Au vu des regards placides, sinon étonnés, des celerini, on peut à bon droit se poser quelques questions. Quoi qu'il en soit, il n'est peut-être pas tout à fait inutile de voir ou revoir un film comme ACAB de Stefano Sollima (2012) -en attendant qu'un éditeur se décide à faire traduire l'excellent livre homonyme du journaliste Carlo Bonini- pour appréhender la culture politique d'une partie des forces anti-émeutes -sans même rappeler les événements de Gênes en 2001- comme celle ouvertement fasciste des "ultras", les hooligans italiens.

D'autres nouvelles me sont arrivées ce soir -11 décembre-  par l'ami journaliste Angelo Mastrandrea, du Manifesto: lui aussi parle de squadrisme en référence à un article à peine publié du Fatto quotidiano où l'on fait état, non plus seulement d'un assaut au siège régional des impôts à Turin -qui a marqué les esprits il y a deux jours- mais de tentatives d'intrusion dans les Bourses du travail  dénoncées par la CGIL -le principale syndicat de gauche- et de nombreuses intimidations à l'encontre notamment de militants syndicaux. Il me rappelle aussi les émeutes fascistes de 1970 à Reggio di Calabria.

D'une amie de la belle Libreria Griot me vient cet autre article: dans la ville de Savona, des manifestants ont fait irruption dans une librairie aux cris de "Brûlez les livres". Le 10 décembre, a été évoquée la possibilité d'une prochaine manifestation unitaire dans la capitale, aussitôt surnommée la "Marche sur Rome". Sur un article du Sole 24 ore, je trouve ces annonces de "référents" du mouvement des Forconi, "Quand nous irons à Rome nous arrêterons les politiciens." ou encore  "Nous irons de l'avant à outrance."

"Il faut encore faire monter l'adrénaline" ajoute l'un d'eux, renvoyant finalement le projet sine die. Un autre coordinateur a été vu arrivant et repartant en jaguar d'une manifestation .

Il est difficile à ce stade de savoir qui tire les ficelles d'un mouvement qui semble avoir surpris pareillement autorités et médias. En attendant, Silvio Berlusconi a appelé le gouvernement à rencontrer les protestataires qui à aucun moment n'en ont manifesté l'envie. Dans une lettre ouverte aux responsables de l'armée, des carabiniers et de la police, Beppe Grillo s'est ainsi exprimé: "La protestation de lundi peut être le début d'un incendie ou l'annonce de futures révoltes peut-être incontrôlables. Des agents de police et des douaniers à Turin ont enlevé leur casque, se sont montrés à visage découvert, ont regardé leurs frères dans les yeux. Je vous demande de ne plus protéger cette classe politique qui a mené l'Italie à la débandade, de ne plus les escorter avec vos voitures bleues ou au supermarché, de ne pas vous ranger devant les palais du pouvoir salis par le corruption et l'affairisme. Les forces de l'ordre ne méritent pas un rôle aussi dégradant. Les Italiens sont de votre côté, unissez-vous à eux. Dans les prochaines manifestations ordonnez à vos gars d'enlever leur casque et de fraterniser avec les citoyens. Ce sera un signal révolutionnaire, pacifique, extrême et l'Italie changera."

La paix mise à part, on ne saurait en douter.

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Au cœur de Turin le 9 septembre 2013.

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