Marcel Bigeard aux Invalides: les cendres et l'oubli.

L'apolitisme progresse. C'est du moins ce que l'on pourrait déduire de la présentation de l'Association amicale pour la Défense des Intérêts Moraux et matériels des Anciens Détenus politiques et exilés de l'Algérie française

L'apolitisme progresse. C'est du moins ce que l'on pourrait déduire de la présentation de l'Association amicale pour la Défense des Intérêts Moraux et matériels des Anciens Détenus politiques et exilés de l'Algérie française: «L'ADIMAD est absolument apolitique mais lutte de toutes ses forces contre les gaullistes, les communistes, les porteurs de valises, les gens de SAC et de corde et leurs épigones.» En reconnaissance d'une telle neutralité, son énergique président, Jean-François Colin, ancien élu FN et membre actif de l'OAS, s'est vu décoré en mai dernier de la légion d'honneur -avec pension, cela va sans dire.

 

Tout aussi neutre, on l'imagine, aura été l'élévation, il y a quelques semaines, au plus haut rang de la même distinction, d'Hélie Denoix de Saint-Marc, un des officiers putschistes de 1961, grâcié en 1966 et progressivement réhabilité par les présidents de la cinquième république. Tous auront suivi, François Mitterrand y compris, la première réaction du Général de Gaulle: « Ce qui est grave dans cette affaire, messieurs, c'est qu'elle n'est pas sérieuse ». Anachronique et grotesque il y a un demi-siècle, ce coup d'état, faut-il croire, est devenu avec le temps pas tout à fait indigne des grands honneurs, sous la présidence de monsieur Sarkozy.

 

Heureusement, la France n'a pas toujours à se tourner du côté de la subversion déclarée pour s'enorgueillir d'incontestables gloires. Elle est la seule démocratie au monde à veiller un peu partout à la mémoire du premier des dictateurs contemporains, jusque dans ses assemblées: ainsi des bustes de quatre "pères" reconnus de la nation, les maréchaux d'Empire Masséna, Lannes, Mortier et Gouvion-Saint-Cyr, qui trônent et encadrent l'hémicycle du Sénat républicain. Mais c'est au sein du musée de l'Armée, écrin d'un tombeau préfigurateur du meilleur des années 1930, que se collectent avec soin les dessous historiques de la «grande Nation». Ainsi est-ce très naturellement que la «BB des paras», l'un des maîtres de cette École française qui fait toujours des émules outre-atlantique, est amenée à rejoindre très prochainement dans la poussière le maréchal de Saint-Arnaud, son prédécesseur dans la «petite guerre» coloniale algérienne, et grand ordonnateur du coup d'état du 2 décembre 1851 -durant lequel il fit tirer aveuglement sur la foule pour qu'elle apprenne où se trouvait la terreur.

 

Le général Bigeard, décédé en 2010, a beaucoup œuvré pour sa postérité. À la différence de Trinquier ou Massu, il a toujours nié, malgré de nombreux témoignages, avoir ordonné et pratiqué la «question», ou s'être livré à des exécutions sommaires. Tout juste reconnaissait-il, durant la bataille d'Alger, l'existence de quelques laborieuses opérations de police, exécutées à la hâte et sans plaisir, «à la para». L'invention des dites «crevettes Bigeard», que la mer ramenait alors sur la côte les pieds figés dans le ciment, aura sans doute été attribuée un peu vite, par quelque admirateur exalté, à cet infatigable vétéran de Dien Bien Phu. Quoi qu'il en soit, sa célébrité fut telle que la mode s'en répandit jusque dans l'Argentine des années soixante-dix quatre-vingt. Silvio Berlusconi, dont l'humour désormais le dispute à la nostalgie d'une jeunesse révolue, y faisait encore référence, en 2009, à un congrès électoral: "Je ne ferai pas comme ce dictateur argentin qui liquidait ses opposants en les emmenant en avion avec un ballon, ouvrait la porte, et disait: "Il fait beau dehors, allez jouer un peu..." C'est drôle bien sûr, mais c'est aussi dramatique."

 

Ils sont nombreux, on le sent, à ne pas se consoler d'avoir perdu un homme qui avait tant fait, malgré sa modestie légendaire, pour le rayonnement mondial d'une autre idée de la France. Aussi vaudrait-il mieux peut-être répandre ses cendres dans la Méditerranée, afin qu'elles fassent parler à la hâte et sans plaisir, «à la para», les corps des ex-colonisés qui s'y noient désormais par milliers dans l'indifférence générale. Puisqu'il n'est plus lieu de revenir sur les heures noires du passé, nous pourrions en faire usage pour que naissent l'effroi chez les rescapés accostant les côtes européennes.

 

 

PÉTITION EN LIGNE: 

 

Non à un hommage officiel au général Bigeard

 

 

Trinquier-Alger-001.jpg

  Bigeard, Trinquier, Massu, Léger, à l'époque de la bataille d'Alger (1957).

 

 

Pour aller plus loin:

  • Sur quelques uns des maréchaux d'Empire cités dans ce texte et les origines de la "petite guerre" voir notamment François Mayle, Napoléon ou la folie espagnole, Tallandier, 2007.
  • Sur le maréchal de Saint-Arnaud, la biographie de François Maspéro, L'honneur de Saint-Arnaud, Points seuil (réédition), 2000.
  • Sous le burnous, un recueil de récits "sur le vif" d'Hector France attestant de la permanence de la contre-guerilla durant toute la période de l'Algérie coloniale. Totalement oublié, ce livre vient d'être réédité par les éditions Anacharsis
  • Le général Bigeard a largement inspiré, de l'aveu même du général Paul Aussaresses, le personnage du colonel Mathieu dans le film de Gillo Pontecorvo, La bataille d'Alger.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.