Des Ruines, de Jean-Luc Raharimanana, à Paris jusqu'au 12 février.

À l'heure où la famine qui a dévasté, dévaste et dévastera encore cette année la Corne de l'Afrique, menace à présent, accueillie par une même aboulie médiatique, plusieurs pays d'Afrique de l'ouest, les mots de l'écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana traversent nos consciences rassasiées: "L’inacceptable dans mes territoires est vite effacé par d’autres inacceptables, et tout s’annule, c’est le lieu où le monde rejette sa honte, la poubelle de l’âme humaine, l’endroit où l’on peut accepter qu’il y ait l’inacceptable, car il faut bien qu’un tel lieu existe, pour que puisse s’envisager l’idée d’une possible pureté en nous…"

Lors de sa création l'an dernier, j'avais constaté avec colère que ce texte fulgurant et implacable n'avait eu droit qu'à trois représentations au Forum du  Blanc-Mesnil et à une demi-douzaine d'autres à Nantes et Saint-Nazaire. Sa reprise à la Maison de la poésie de Paris, parallèlement à celle, dès le 22 janvier, des Excuses et dires liminaires de Za, est l'occasion, entre la foire et le sondage, de reprendre contact avec la véritable actualité du monde. Au travers d'un long discours, dont les caractérisitiques sont infiniment proches du théâtre-récit italien, puisant lui aussi aux sources d'une oralité préservée, c'est la place d'un continent, l'Afrique, qui est restituée plus qu'interrogée dans sa mémoire meurtrie, mais aussi et surtout dans l'urgence et l'intolérabilité du présent. En 1947, dans un des premiers livres consacrés à la Shoah, Primo Levi écrivait: "Considérez si c'est un homme/ Que celui qui peine dans la boue, /Qui ne connaît pas de repos, /Qui se bat pour un quignon de pain, /Qui meurt pour un oui ou pour un non." Cette même année 1947, selon les estimations de l'armeé française, 89 000 Malgaches perdaient la vie lors de la répression coloniale française -entre 40 000 et 60 000 en réalité, ce qui a réveillé par la suite des ardeurs correctives qu'on jugerait révisionnistes en d'autres cas. "N'oubliez jamais que cela fut", invoquait Primo Levi au moment de rouvrir l'inapaisable blessure de sa déportation à Auschwitz. Face aux horreurs du jour, Jean-Luc Raharimanana pourrait faire sien ces mots-là, mais il les corrigerait sans doute ainsi, pour notre plus grand et nécessaire inconfort: "N'oubliez jamais que cela est et sera."

 

 

Jean-Luc-7479-605x453.jpg

Jean-Luc Raharimanana, Nanterre, mars 2011. Photo: Olivier Favier.

 

Informations pratiques:

18 janvier - 12 février 2012
du mercredi au samedi à 20h00 - dimanche 16h00
Maison de la Poésie de Paris Passage Molière 157 rue Saint Martin Métro: Les Halles, Rambuteau, Étienne Marcel, Arts et métiers.

Textes Raharimanana
Mise en scène Thierry Bédard
Création sonore Jean-Pascal Lamand
Lumière Jean-Louis Aichhorn
avec Phil Darwin Nianga

Rencontre avec Jean-Luc Raharimanana le samedi 21 janvier à 16h
à la bibliothèque Marguerite-Audoux (et le soir-même au théâtre à l'issue de la représentation)
10, rue Portefoin - 75003 Paris
Tél. 01 44 78 55 20

Pour aller plus loin:

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.