De l'acteur-personnage à l'acteur-narrateur: réflexions autour d'un stage sur le théâtre de narration. Marseille 10-21 octobre.

Au dix-septième siècle en France, avec la mise en place d'un état centralisé, la coupure entre culture populaire et culture des élites a été violente et pour ainsi dire fondatrice de la nation moderne, bien au-delà de l'Ancien Régime. La culture populaire a été assimilée par le théâtre de cour -Molière- ou les conteurs policés -Charles Perrault- avant d'être réduite au silence ou substituée par les premiers avatars de la culture de masse -la littérature dite de colportage, sous-produit mercantile d'une élite culturelle en mal de domination.

La tradition des conteurs s'est ainsi perdue pour devenir l'apanage de quelques archéologues du littéraire comme Anatole le Braz, ou de hobereaux d'un genre par définition méprisée, la littérature "régionaliste". Il faut être français pour penser que la grande littérature doit forcément se confondre avec la capitale d'un pays. Du côté des élites, des auteurs comme Barbey d'Aurevilly ou Villiers de l'Isle-Adam, qui portent haut les couleurs du récit en plein dix-neuvième siècle, sont restés jusqu'à ce jour au purgatoire de la grande littérature. Pour différentes raisons, la contre-culture du siècle dernier n'a pas apporté de vrais changements à cet état de fait. Comme l'autogestion ou l'autonomie, la culture orale, d'origine paysanne et non ouvrière, est toujours susceptible de trahir un peu.

L'Italie est un pays où la révolution industrielle s'est produite avec un demi-siècle de retard sur la France, et de manière bien partielle -le Sud l'attend encore. Par ailleurs, la centralisation voulue à l'heure d'une unité tardive (1861) n'aura été qu'un voeu pieux. Aujourd'hui, une bonne partie du théâtre s'écrit toujours en dialecte, et la culture vient de chaque régions de la péninsule, avec une prédilection pour les terres les moins assimilées, la Sicile en étant le meilleur exemple.

Le théâtre de narration -ou théâtre-récit- a redonné vie ces vingt dernières années -on en trouve les prémices chez Dario Fo- à l'art du narrateur. Le comédien, qui peut être l'auteur du texte, ou son traducteur, vient seul sur scène raconter une histoire, il n'incarne pas un personnage, mais un récit, dont il porte l'expérience. Cette forme archaïque de théâtre était déjà celle d'Homère, elle peut être tragique ou épique, elle touche aux fondements même de la parole. Elle arrive en France et en Belgique par de belles expériences scéniques, qui je l'espère contribueront à briser quelques académismes: elle porte une tradition orale dont Walter Benjamin déplorait déjà la disparition, et nous rappelle qu'ailleurs, pas seulement en Italie, le théâtre n'est pas seulement une fabrique de personnages. Du théâtre de profération des cultures arabophones aux traditions contées de l'Afrique subsaharienne, c'est un monde qui ne fait pas de vraie différence entre théâtre, récit et poésie qui s'ouvre à nous, pour notre plus grand dépaysement.

 

Pour aller plus loin:

  • Théâtre de narration, théâtre citoyen. Formateurs : Massimo Schuster et Laura Curino (Italie) du 10 au 21 octobre 2011 à Marseille. Stage conventionné AFDAS organisé par le collectif La Réplique -inscription jusqu'au 23 septembre.
  • Sur le clivage entre culture populaire et culture des élites, on lira avec profit les livres de Robert Muchembled. Le texte de Walter Benjamin sur le "narrateur", à l'origine du théâtre-récit, est accessible en ligne.
  • La page consacrée au théâtre-récit sur le site on ne dormira jamais.
  • Laura Curino sera par ailleurs l'invitée du Troisième bureau à Grenoble en novembre et du Théâtre des Ateliers à Lyon en décembre, en présence de sa traductrice Juliette Gheerbrant.

 

 

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