Un théâtre de situations: Emmanuelle Pireyre et Myriam Marzouki à la Maison de la Poésie de Paris, du 7 au 25 mars 2012.

C'était peut-être, qui sait, le dernier endroit pour le découvrir. Mais début 2006, je travaillais dans une grande librairie parisienne, où, sous l'avalanche des nouveautés de la “rentrée littéraire”, des “sorties de Noël” et de “la petite rentrée de janvier” -je partis avant Pâques-, j'eus sous les yeux, tout frais sorti d'un carton, comme je m'apprêtais à y glisser un de ces antivols qui tenaient lieu de raison d'être pour la plupart de mes collègues, respectueux en diable des règles du marché, un livre d'Emmanuelle Pireyre.

C'était peut-être, qui sait, le dernier endroit pour le découvrir. Mais début 2006, je travaillais dans une grande librairie parisienne, où, sous l'avalanche des nouveautés de la “rentrée littéraire”, des “sorties de Noël” et de “la petite rentrée de janvier” -je partis avant Pâques-, j'eus sous les yeux, tout frais sorti d'un carton, comme je m'apprêtais à y glisser un de ces antivols qui tenaient lieu de raison d'être pour la plupart de mes collègues, respectueux en diable des règles du marché, un livre d'Emmanuelle Pireyre. Il s'appelait Comment faire disparaître la terre, était édité au Seuil, dans la collection Fictions et Compagnie, dont Bernard Comment venait de prendre la direction.

Ce titre, je l'avoue, faisait un peu écho à mes désirs les plus sombres. Quant au texte, il s'associa dès lors à d'autres qui m'ont suivi dans des moments semblables, quand le monde alentours a une odeur de vestiaire sale et d'argent fatigué, et qu'il se met vraiment à manquer d'intelligence féminine.

Durant ces quelques mois, je fis mon possible pour la gloire locale du livre que je venais de découvrir, auquel je joignis quelques souvenirs adulés, comme les romans des regrettées Barbara Comyns et Leonora Carrington. Il me donna aussi l'idée d'envoyer au dit Bernard Comment le manuscrit de Pascale Petit, Manière d'entrer dans un cercle et d'en sortir, texte subrepticement sauvé d'un comité de lecture dont j'avais été durant d'autres mois l'unique et jusque là inutile lecteur. Le manuscrit parut au Seuil, dans une collection dirigée par François Bon. Bref je parvins à faire de ce temps peu joyeux un terreau à souvenirs, de ceux qu'on est heureux plus tard de raconter. Et qui donnent, bon an mal an, un peu de sens à la vie.

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Une ordonnance du roi dans le livre de Pascale Petit.

J'ai appris l'an dernier que Myriam Marzouki avait entamé une collaboration, “au fil de l'eau”, avec Emmanuelle Pireyre pour sa nouvelle création. J'apprécie le travail de Myriam Marzouki, que je suis depuis quelques années, et non, bien sûr, parce qu'elle est la fille d'un homme dont la droiture morale nous rappelle ce que doit être un président, et que son nom évoque aujourd'hui un peuple qui, l'an dernier, a fait une vraie Révolution. Un peuple généreux pour lui-même, qui a su aussi l'être pour un pays voisin, plus mal loti encore, d'où hommes, femmes et enfants affluaient par milliers. Au même instant, gargarisés d'austérité, nous laissions dans la rue quelques centaines de malheureux que la mer n'était pas parvenue à noyer.

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John Jordan était l'invité du quatrième épisode de l'Université Populaire organisée dans le beau Théâtre au fil de l'eau à Pantin, sur une proposition de Myriam Marzouki et Emmanuelle Pireyre, comme une suite d'antécédents au spectacle.

J'apprécie son travail parce que ce qui se passe sur la scène se nourrit toujours de rencontres, d'échanges, de lectures -c'est toujours un bonheur, par exemple, de voir ce qui se trame sur les tables d'une vraie librairie à la sortie de ce qui n'est jamais tout à fait un spectacle. J'apprécie son travail parce qu'il nous dit très simplement que la réflexion s'ouvre précisément au moment où les lumières s'éteignent. Quand les acteurs acceptent de nous rendre à nous-mêmes, et à nos interrogations. J'apprécie son travail parce qu'à l'entendre, je me lave aussitôt du théâtre-sermon et des postures ostentatoires. 

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Le théâtre de Myriam Marzouki joue de l'essai, de la poésie, du collage, il mêle discours, dialogues et narration. En ce sens il rompt avec l'idée de spectacle pour construire des situations. Ses deux précédents travaux étaient construits autour des textes de Patrick Ourednik Europeana, une brève histoire du XXè siècle (2009) et de Jean-Charles Masséra, United probems of couts de la main d'oeuvre (2008). Tous deux ont été présentés à la Maison de la Poésie de Paris. Ci-dessus: la comédienne Charline Grand photographiée par David Schaffer.

Le texte d'Emmanuelle Pireyre s'appelle Laissez-nous juste le temps de vous détruire. Il y est question, on l'imagine, d'écologie politique et de loi du marché, du monde qui peu à peu s'énonce comme une tragédie commune. Pour autant, tout prend une autre lueur, triste et drôle, mais surtout profondément humaine, quand on questionne ce qui se passe de l'autre côté de la haie d'un jardin, entre voisins qui, comme nous, ont perdu leur innocence. Qui ne se demandent plus “Que faire?” à la façon du vieux Lénine, mais très prosaïquement “Comment faire?”. Pour ne pas faire disparaître la terre. Et pour sortir, tiens donc, d'un cercle où personne ne se souvient d'être jamais entré.

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Une image du monde globalisé. Un membre de la tribu Mursi, sud de l''Éthiopie. Photo: Hans Silvester.

 

 

Renseignements pratiques.

LAISSEZ-NOUS JUSTE LE TEMPS DE VOUS DÉTRUIRE.

Du 7 mars 2012 au 25 mars 2012, Grande salle de la Maison de la Poésie de Paris.

Passage Molière - 157, rue Saint-Martin - 75003 Paris - 01 44 54 53 00 - M° Rambuteau - RER Les Halles

du mercredi au samedi à 20h00 - dimanche 16h00
durée 1h20

d'Emmanuelle Pireyre
mise en scène Myriam Marzouki
scénographie Bénédicte Jolys
costumes Laure Maheo
musique Toog
lumière Ronan Cahoreau-Gallier
dramaturgie Isabelle Patain
avec Johanna Korthals Altes, Stanislas Stanic, Pierre-Félix Gravière et Charline Grand

Rencontre 

Dimanche 11 mars à 17h30, "Comment faire théâtre à partir des questions de l'écologie? "
Débat animé par Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart, avec Myriam Marzouki, metteur en scène, Frédéric Ferrer, auteur, metteur en scène et acteur et Claude Guerre, directeur de la Maison de la Poésie.

En savoir plus

Emmanuelle Pireyre sur Remue.net

 

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