Vive le libéralisme !!!

Mais le vrai, 100% pur! Et non cette caricature supposément économique qu'on nomme ces temps derniers néo- ou ultra-libéralisme, que je nomme néo-soviétisme: la planification mais au service de quelques-uns plutôt que de tous, la privatisation de la loi et du droit. On peut aussi dire, système de castes et de corporations, ce qu'en France l'on nomma Ancien Régime après la rupture de 1791.

Un jour, des personnes intelligentes mais pas très sympathiques comprirent le parti à tirer d'un mot assez fourre-tout, “liberté”, et du rapprochement qu'on pouvait faire entre deux usages distinct du mot “libéral”, celui politique et philosophique s'articulant sur le concept abstrait de liberté, et celui idéologique et pragmatique s'articulant sur la notion d'homme libre, par opposition à l'homme servile, spécialement dans son emploi pour désigner les “arts libéraux”, opposés aux “arts serviles”; par la suite émergèrent les notions d'arts mécaniques et plus tard encore de beaux-arts; les arts mécaniques dérivent des arts serviles mais ont acquis avec le temps un statut social plus élevé; les beaux-arts sont aussi, au départ, des arts serviles, mais leurs corporations acquièrent peu à peu une certaine autonomie et un certain renom, et une surface sociale certaine, au point de s'annexer au XIX° siècle certains arts libéraux. Certains arts mécaniques ont acquis entretemps un quasi-statut d'arts libéraux, notamment la médecine. Au XIX° siècle a lieu un basculement: si la tradition académique maintient formellement la classification élaborée du milieu du Moyen-Âge à la fin de l'époque moderne, certaines des “nouvelles corporations” qui se sont constituées ou reconstituées assez vite après que furent formellement abolis les privilèges inventent une nouvelle catégorie, les “professions libérales”, tantôt reliées aux arts libéraux, tantôt aux arts mécaniques. Quoi qu'il en soit, pour leurs inventeurs il est clair que ce nom réfère au mot “libéral” dans son acception de “propre aux hommes libres”. Car dès le Premier Empire et plus encore avec la Restauration les privilèges, les classes et les corporations sont reconstituées; par après, à partir de la III° République elles sont censément abolies mais ça n'est pas si simple ni si tranché, entre autres on a entretemps réinterprété les notions de “liberté” et de “libéral” pour confondre les deux aspects, “liberté personnelle” et “libertés publiques”, et “propre aux hommes libres”. Aujourd'hui quand on parle des professions libérales on les présente comme les professions des personnes qui sont “libres”, au sens d'indépendantes de toute autorité publique, alors que ce sont précisément les professions les plus réglementées et les moins indépendantes de l'État, au sens ancien ce sont de corporations. Il est d'ailleurs intéressant de constater que les structures corporatistes jusque-là plus ou moins formelles mais établies fermement par la loi durant la triste période de l'État français, les “ordres”, ont persisté, d'autres “ordres” s'étant créés depuis, avec les mêmes caractéristiques, la plupart dans des professions dites paramédicales.

Je suis pour la liberté. Je ne suis pas trop favorable aux corporations. La médecine par exemple, ancien art servile puis ancien art mécanique, la profession d'avocat, qui se rattache aux arts libéraux mais qui comme profession s'en détache, sont des professions réglementées qui dépendent pour leurs revenus de l'État, directement pour les médecins, en partie directement et en tout cas, du fait de l'existence des institutions judiciaires, pour les avocats. La question est simple: quand on a un employeur qui finance vos études et duquel vous retirez l'essentiel ou la totalité de vos revenus, qui doit décider de comment et où vous travaillerez: vous et les membres d'une association d'anciens élèves, ou l'employeur? Qu'il y ait des organisations professionnelles se comprend, qu'une profession dispose d'une organisation la plaçant en dehors du droit commun se comprend moins. Les “ordres” sont des sociétés dans la société, avec leur propre droit et leur propre juridiction, ce qui m'ennuie fort: accepterait-on aujourd'hui que sur certaines questions qui ne sont pas d'ordre réglementaire et “de bonne gestion” interne l'Église catholique continue de disposer de tribunaux ecclésiastiques et d'un droit canon? Pourtant on l'accepte pour les médecins et les avocats, les infirmiers et kinésithérapeutes “libéraux”, et même la magistrature, qui sur certaines questions a une pratique corporatiste, et en ces cas est à la fois juge et partie. Mais du moins n'est-elle pas “libérale”, ici il s'agit d'un autre problème.

Autre question qui m'intrigue et m'ennuie, les “écoles libres”. Je n'ai rien contre, sauf sur un point: leur financement public. La liberté sans le risque n'est pas la liberté. Je précise: ne l'est pas pour ceux qui en sont exclus mais dont on requiert qu'ils y participent par leur travail. Je veux bien travailler pour financer les écoles libres, mais alors je dois pouvoir les contrôler, avoir des représentants qui les administrent. Il ne s'agit pas en ce cas de délégation de service public mais de gestion privée d'une obligation légale, il existe un service public pour l'exécuter, toute personne qui n'en a pas l'usage doit assumer par ses propres moyens l'entretien de ce service, si elle ne le fait pas il entre alors dans le cadre du service public et doit être soumis aux même obligations et aux même contrôles, notamment aux contrôles de gestion financière et aux règles de la laïcité: je ne vois pas la moindre raison légitime pour que les écoles confessionnelles sous contrat puissent s'affranchir de la neutralité en matière religieuse qu'on impose au service public.

Conclusion: oui pour la liberté, non à la pseudo-liberté qui réduit l'autonomie de la majorité au seul profit d'une minorité: dès lors que les humains ne sont plus égaux en droits ni égaux devant la loi il n'y a plus de liberté.


Remarque incidente: j'utilise systématiquement le mot “humain” pour tout ce qui concerne l'espèce entière, “hommes libres” s'applique uniquement, dans des temps anciens, aux seuls mâles de l'espèce – et à une partie d'entre eux seulement. Pour autant qu'aujourd'hui ça ait tellement changé...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.