Olivier Hammam
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Billet de blog 3 déc. 2021

Plus tard. Ou jamais...

Ça se relie à mon plus récent billet. Et de nouveau aux Anglo-saxons, au matériel et au spirituel. Et aussi, quelque chose sur ma manière, disons, de penser, qui est aussi une manière de réfléchir.

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Je commencerai par le dernier point, une certaine manière de penser. Je distingue “penser” et “réfléchir” car, contrairement à ce qu'il m'arrive d'écrire, on peut penser tout seul, mais pour réfléchir c'est beaucoup plus difficile, voire impossible pour certains.

J'ai un cerveau. C'est avec cet organe que je puis penser et réfléchir. Pas seulement avec lui mais il y est pour beaucoup. Je suppose que pour vous il en va de même. Rien de certain cela dit, il paraît (et j'ai constaté plus d'une fois la validité de ces assertions) que certains pensent avec leurs pieds, d'autres avec un organe situé dans leur culotte, quand ils en portent une, mais de mon expérience le cas le plus fréquent est de penser avec son cerveau – quoique, les penseurs culottés ne sont pas si rares. On supposera pour le confort de cette discussion que “l'organe de la pensée” est en premier le cerveau.

Penser, et bien, c'est élaborer des idées avec l'ensemble des fragments de savoir épars, plus ou moins fiables et vérifiables, accumulés au cours de son existence. Réfléchir c'est en quelque sorte “penser avec les autres”, on utilise les mêmes processus sinon que ces autres en font autant, qu'on en discute et qu'il y a donc un “échange d'idées”. Si tout ce passe bien les interlocuteurs s'enrichissent des pensées des autres et ils auront élaboré ensemble des pensées nouvelles, qui n'appartiennent à aucune en particulier, qui appartiennent à tous. Le terme employé pour ce processus est celui qui désigne un phénomène physique, l'image qu'une surface lisse et opaque produit quand il y a une source lumineuse, ce qui rend assez bien compte de la chose, sinon bien sûr la présence d'une surface réfléchissante, on “projette une image” vers son interlocuteur et il la renvoie, assez similaire mais cependant différente, “inversée”. Les métaphores sont ce qu'elles sont, souvent assez pertinentes mais toujours inexactes, ici je me contenterai de la pertinence, il vaut aussi d'explorer l'inexactitude mais non dans cette discussion.

Après publication je relis toujours mes billets, par souci d'exactitude: corriger les erreurs d'orthographe, de syntaxe, d'expression, comme je viens de le faire à l'instant en remplaçant “faute” par “erreur”, car bien sûr je me corrige aussi en cours de rédaction, ajouter ou retrancher des mots, des phrases, pour mieux préciser mes propos. Je fais aussi un truc de maniaque, j'apprécie assez peu les alinéas dont la dernière ligne comporte seulement un à trois mots tels qu'ils s'affichent sur mon écran, du coup je retire ou ajoute quelques mots ou signes de ponctuation, substitue un mot par un plus court ou plus long, jusqu'à obtenir une longueur qui me convient. En général je retranche, et en outre ne suis pas d'une maniaquerie absolue, il se révèle impossible parfois de parvenir à ce résultat sans dénaturer mon propos, et je laisse tomber. Donc, je relis mes billets avant tout par souci formel, en toute sincérité je ne m'intéresse pas trop au contenu des trucs que je publie, ce qui est écrit est écrit, c'est du passé. Tout au plus, si un billet me semble franchement sans intérêt, et bien, je le supprime. C'est rare, beaucoup de mes billets me semblent de peu d'intérêt mais bon, c'est ainsi, la vie aussi est souvent d'un intérêt limité mais je ne vais pas me suicider pour ça...

Il se trouve que je nourris souvent mes billets de pensées et réflexions qui ne sont pas de moi et souvent qui ne sont pas de quiconque que je connaisse, des auteurs que j'apprécie, ou que je n'apprécie pas mais qui me sont utiles, des trucs et des machins récupérés un peu partout, dans la rue, dans les revues, à la téloche, à la radio, sur Internet, etc. Hormis le fait que, disons, ça s'insère assez bien dans la discussion en cours pour la compléter ou pour l'illustrer, ça m'aide à “réfléchir tout seul” puisque précisément ces “pensée”, “réflexions” et “idées” ne sont pas de moi. Et ça a une autre conséquence: me relisant, je découvre parfois “des pensées qui ne sont pas de moi”. Eh! En insérant ces fragments je modifie le cours de mon discours sous leur influence. Pour précision, ça m'arrive beaucoup plus souvent lors de ces moments de relecture en vue de correction que quand je relis ces écrits sans intention autre, comme je lirais un texte dont je ne suis pas l'auteur, en ces cas, bien qu'en étant le rédacteur je les parcours comme un lecteur naïf, je peux les considérer plaisants ou déplaisants, intéressants ou inintéressants, mais quel que soit le cas je les vois comme un bloc, une “pensée” compacte, tout au plus si je vois une erreur d'orthographe ou de syntaxe vraiment patente je vais la corriger mais sans proprement interrompre ma lecture.

L'idée de ce billet me vint lors d'une relecture pour correction, ce que je fais presque toujours après publication. Son titre vient tout droit du billet «Les Anglo-saxons et la réification», c'est la toute fin de l'avant-dernier alinéa. Au moment de la relecture cet alinéa se terminait par

«La manière la plus simple d'y parvenir est de s'entendre sur le matériel, pour le spirituel on aura toujours le temps de voir, plus tard...».

Lisant cela je me suis fait cette réflexion: il me semble que les “Anglo-saxons” n'ont jamais tenté de s'entendre sur la question du spirituel. Je n'en étais pas certain, et ne le suis pas plus maintenant, d'où le maintien de “plus tard”, d'abord parce qu'une intuition ne fait pas une preuve, ensuite parce qu'on ne peut jamais préjuger de l'avenir, il se peut que les “Anglo-saxons”, ou une partie d'entre eux, y parviennent un jour. Anglo-saxons entre guillemets car comme mentionné dans le précédent billet, la strate de cultures et langues qui se sont accumulées en Grande-Bretagne excède largement ces deux seuls peuples, tant dans le passé que dans le futur du “moment anglo-saxon”. Factuellement, les deux ensembles fondamentaux, ceux qui, au-delà de la grande diversité des cultures qui constituent le fonds de cette culture britannique (tiens ben, un autre peuple non mentionné, qui portant donna son nom à ces îles, les “Britons”, mais ils font partie de la vague celtique), ont eu une grande influence sur la constitution de la langue et des institutions du Royaume-Uni, sont les Anglo-saxons et les Franco-Normands, on devrait plutôt dire “Anglo-normands”. pour nommer le plus ancien et le plus récent de ces quatre groupes. Pour des raisons historiques, les mêmes qui ont motivé les États-nations européens en cours de formation durant le XIX° siècle à se choisir des ancêtres mythiques, assez semblablement à ce qui se fit en France à la même époque, les Britanniques ont choisi un nom d'État référant à un certain groupe et un nom de nation référant à un tout autre groupe. Semblablement mais en miroir: l'État porte le nom de vaincus en Grande-Bretagne, de vainqueurs en France, la nation un nom de vainqueurs en Grande-Bretagne, de vaincus en France. En miroir “et en même temps” un choix en lien avec le plus grand passé mythique d'Europe centrale et occidentale au XIX° siècle et encore un peu aujourd'hui, l'Empire romain, mais toujours en miroir: l'État porte un nom “romain” en Grande-Bretagne, “post-romain” en France; la nation porte un nom “post-romain” en Grande-Bretagne, “romain” en France. Autre contraste, le nom de l'État est “celte” en Grande-Bretagne, “germain” en France, inversement pour le nom de de la nation.

Bien que ce ne soit pas le sujet de ce billet il vaut de comprendre comment tout ça se construisit. Entre les XIII° et XIX° siècles, La France et l'Angleterre furent des “ennemis héréditaires”, situation qui ne cessa qu'avec l'“Entente cordiale”, la seconde, assez vite après celle de 1833 ce fut plutôt la mésentente  hostile, qui ne put se résoudre qu'une fois les deux empires coloniaux stabilisés, à quoi s'ajouta la menace grandissante de la “puissance” en progression, l'Empire allemand qui poussa les deux nations à s'entendre – plus ou moins cordialement. La France ayant (là aussi pour des raisons idéologiques) opté pour un nom d'État “germain”, assez logiquement son vis-à-vis opta pour un nom “celte”, et réciproquement pour le nom de la nation. En outre, le nom “Anglo-normands” était exclu puisque la Normandie était “française”. Ceci pour dire que les choix d'ancestralité mythique sont avant tout idéologiques et largement dépendants de l'actualité, du temps présent.

La spiritualité plus tard ou jamais... Puisque je parlais de ces deux entités politiques, il y a une grande différence entre elles quant au rapport à la religion, donc à la spiritualité en tant qu'idéologie: l'unité de la France résulte d'une relation intime entre les groupes des “guerriers” et des “clercs”; même si ce titre est tardif, de quelque manière la France est bien la “fille aînée de l'Église”, de l'Église catholique romaine. L'Angleterre n'était pas moins “catholique” que la France jusqu'au moment même de la construction du Royaume-Uni qui fut aussi celui de la rupture avec la papauté et la création d'une Église “autocéphale”, pas moins catholique dans ses dogmes et dans ses rites au moment du schisme, sinon sur le point de son chef. On sait pourquoi eut lieu ce schisme, quelles en sont les causes politiques, mais par le fait à partir du règne d'Henri VIII d'Angleterre la religion d'État n'es plus la même dans ces deux entités. Problème: les autres “nations” qui furent annexées par l'Angleterre pour constituer le Royaume-Uni n'avaient pas suivi le même chemin, les deux principales restaient “catholiques”. À quoi s'ajoute que par la suite deux monarques notable étaient “catholiques”, ce qui la fout mal puisque nominalement le chef de l'État anglais est aussi chef de l'Église anglicane conjointement avec l'archevêque de Canterbury.

Lors de l'émergence des Églises réformées et protestantes la situation est déjà bien compliquée en Grande-Bretagne, le premier des rois “catholiques” qui succèdent à Henri VIII est formellement “anglican”, ce qui ne lui convient pas trop, et pour contrer la puissance de cette Église, il fait un truc pas très catholique en tolérant les calvinistes – car si Henri VIII rompit avec la papauté il n'appréciait pas plus que le pape les réformés et protestants – de manière à pouvoir le faire aussi pour les catholiques. Après ça il y a du va-et-vient mais de toute manière, une des conditions pour maintenir l'unité du tout nouveau Royaume-Uni était l'acceptation d'un tolérance large envers les catholiques d'Écosse et d'Irlande. Par après tout se complique, Marie Ière est beaucoup oins tolérante, y compris envers les anglicans, les suivantes, Élisabeth Ière et Jacques Ier varient tout au long de leurs règnes entre tolérance et poursuite des “hérétiques” selon leurs rapports avec la papauté et surtout, le Saint-Empire; avec le suivant, Charles Ier, ça ne s'arrange pas, et pour lui ça finira mal avec la République de Cromwell, franchement pas tolérante – mais Cromwell aussi finira mal.

Je passe sur les louvoiements ultérieurs, reste que le Royaume-Uni s'orienta, par la force des choses, vers une tolérance religieuse à géométrie variable, d'autant que les monarques successifs, tous nominalement anglicans lors de leur désignation, ne l'étaient pas tous la veille encore, par contre tous ou presque, partagèrent jusqu'au XVIII° siècle une saine (ou malsaine) détestation des réformés et protestants. La constitution des premières colonies d'Amérique du Nord, excepté le Canada, eut pour principal motif, au départ, de constituer des déversoirs pour emmerdeurs de tout poil religieux, y compris certains anglicans un peu (et même beaucoup) trop rigoristes. Il est difficile de dire qu'avant le XIX° siècle la Grande-Bretagne fut réellement tolérante en matière religieuse mais elle dut “faire avec”: on peut se permettre, comme en France, de massacrer, mettre aux galères et pousser à l'exil les dissidents religieux sans conséquences irréversibles s'ils forment une minorité relativement faible, mais quand l'ensemble de ces dissidents forme une majorité c'est moins évident, après la séquence catastrophique Charles Ier - Olivier Cromwell, valait mieux calmer les choses.

La principale entité politique “anglo-saxonne” actuelle est de ce point de vue dans la continuité, mythiquement c'est une nation WASP, “White Anglo-saxon Protestant “ (“Anglo-saxonne protestante blanche”), factuellement c'est un melting-pot religieux dès l'origine et depuis ça s'est accentué avec l'arrivée de plus en plus nombreuse de population ni “blanches”, ni anglo-saxonnes, ni protestantes, même pas chrétiennes. Résultat, les deux principales nations nominalement anglo-saxonnes en restent au même point: on s'arrange sur la question matérielle, et pour celle spirituelle on verra plus tard.

Ou jamais...


Addendum. À propos de ma petite manie: entre mes débuts de polygraphe du Net et aujourd'hui les normes d'affichage en matière d'écrans d'ordinateurs ont beaucoup évolué, en 2002 c'était en général 800×600, parfois 1024×768; depuis ça n'a pas trop changé en hauteur mais en largeur si, du fait que les écrans ne sont plus à la norme 4×3 mais à celle 16×9, sur celui dont je dispose j'affiche en 1440×900. Et du coup, quand je tombe sur des textes de la période proto-historique, d'avant les écrans plats et larges, mes efforts anciens pour obtenir des alinéas formellement de mon goût sot ruinés.

Je fais avec, tant pis. Corriger le passé est un effort vain et sans fin, je laisse ça aux Sisyphe et aux Danaïdes du Net...


Addendum 2. Ah oui! Cette maniaquerie a ses avantages: écrivant au fil du clavier j'ai tendance à truffer mes textes de formules toutes faites sans grande utilité, du genre “on peut dire que” ou “d'un sens”. Lors de ces corrections formelles elles disparaissent en masse...

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