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Billet de blog 10 juillet 2024

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Savoir lire: les bouillants et les froids.

Et aussi les tièdes, la meilleure des trois catégories. Le mieux étant l'ennemi du bien, peut-être est-il préférable de bouillir ou de froidir?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ou peut-être non. C'est une question de choix et de ce choix nul n'est responsable que qui le fait.

Cette référence vient tout droit du Livre, de ce livre qu'un grand nombre de personnes nomme Le Livre. Elle vient du dernier livre du Livre (ouais, c'est compliqué, aussi compliqué que la vie: un livre composé de plusieurs livres. Quant à moi j'ai renoncé à chercher à comprendre la vie, c'est trop compliqué, je me contente de vivre ma vie. Tiens ben, et ça, c'est pas compliqué? La vie je suis dedans et elle est en moi.

C'était une blague, tout ça est très simple.

Bon: les froids, les bouillants et les tièdes:

«Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises!
Écris à l'ange de l'Église de Laodicée: Voici ce que dit l'Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu:
Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche.
Parce que tu dis: Je suis riche, je me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies.
Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j'aime. Aie donc du zèle, et repens-toi.
Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi. Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône.
Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises!» (Révélation, 3, 13-22, trad. Segond 1910).

Quand on souhaite rendre difficile  la lecture (l'interprétation) d'un discours, on le masque. On place un truc juste devant, et ce truc va guider l'interprétation de ce qui suit. Par exemple, cette citation qui précède, référée comme partie d'un texte intitulé “révélation”. L'auteur (un auteur collectif même si cette traduction est reliée à un seul d'entre eux, mort vingt ans avant la parution de cette version de 1910) reprend pour ce livre, le dernier du Livre, la tradition ancienne de le nommer du premier mot du texte:

«Révélation de Jésus Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu'il a fait connaître, par l'envoi de son ange, à son serviteur Jean».

En France le nom le plus courant de ce livre est “apocalypse”, un calque du mot grec signifiant “dévoilement”, “révélation”. Entre le moment grec et celui actuel, “quelqu'un” a introduit cette tradition de conserver la forme du mot grec, avec pour résultat de masquer le discours qui suit. C'est un truc tout bête: le début d'un discours est ce qu'on peut nommer un déclencheur.

Le langage, tant écrit et gestuel qu'oral, tant tactile que visuel, se déploie dans un espace existant et use de l'existant,  de ce fait il ne se distingue pas de son environnement, le langage oral est un son qui se déploie dans un espace peuplé de sons, celui écrit se déploie dans un plan souvent parcouru de motifs, ou doit d'abord pouvoir déterminer si tel son ou tel motif sonore ou visuel est du langage avant d'interpréter, et le premier son, le premier motif identifié va aussi servir pour avoir une “clé d'interprétation”. Il est prudent de commencer un discours avec un segment court, plutôt neutre ou indéterminé, et de faible portée dans la suite du discours, l'idéal étant un pronom, si possible personnel, ou un article, “la/le/les“,“un/une/des”,  “je/tu/vous/elle(s)/il(s)”, sont des bons candidats. Disons, un mot qui ne réfère à aucune réalité déterminée par avance. On peut presque dire un mot vide, “sans signification”, ladite signification se déduisant de ce qui suit. Commencer un discours par un mot qu'on peut qualifier de plein, auquel on peut attribuer une signification immédiate, propage sa portée sur la totalité du discours: avec “révélation” on a tout de suite l'indication «ceci est un discours qui “révèle”», et tout lecteur y cherchera une ou des révélations. Des révélations mais lesquelles? C'est dit juste après et déjà mentionné ici:

«Révélation de Jésus Christ».

Possible que ce que l'auteur place sous l'étiquette “révélation” ne corresponde pas à ce qu'y placera son lectorat / auditoire, en fait c'est presque certain, nous faisons tous ça et rares sont ceux qui s'écartent de cette tendance – pour moi je n'en fais pas partie. Je veux dire: la présence de ce nom, “Jésus-Christ”, est une “clé d'interprétation” pour beaucoup des personnes de mon environnement, “la France”, et beaucoup de personnes francophones hors de France, mais une clé qui ouvre plusieurs portes.

Déjà, l'association immédiate “christianisme”, qui induit plusieurs positionnements, certains non exclusifs:

  • adhésion à ce courant idéologique ou non;
  • si non, adhésion à une autre idéologie du même type ou non;
  • si non adhésion à toute idéologie de ce type, acceptation ou rejet de toutes ou de certaines;
  • si adhésion à d'autres idéologies de ce type, acceptation ou rejet des autres, ainsi que de celles “sans idéologie”, sans idéologie du même type.

Et autres présupposés qui vont guider la lecture donc l'interprétation du discours. Un “bouffeur de curés” aura immédiatement une supposition de discours douteux et “maléfique”, un “cul-bénit” une supposition de discours crédible et “bénéfique”. Après bien sûr il y a tout l'acquis propre à chacun sur la compréhension et la représentation de la réalité. Bref, autant de lectrices et lecteurs, autant de lectures différentes. Mais vous savez quoi? Il y a moyen de régler ce problème: l'interprétation collective. C'est un truc très courant, par exemple dans les messes catholiques: toute messe commence et fini à l'identique de fois en fois, toujours les mêmes paroles d'ouverture, toujours les mêmes de fermeture, une partie de ces paroles étant commune à l'entrée et la sortie, et entre les deux un contenu variable et une forme fixe, avec à des moments prédéterminés une parole rituelle utilisée dans tout discours de type “messe”. Au début comme à la fin toute l'assemblée est requise de prononcer les paroles, parfois de les chanter ou de les cantiler, le but étant de les placer tous dans le même état de réception, “en harmonie”.

Dans une communion de ce genre ni la compréhension du discours ni l'adhésion à son contenu n'est requise, en fait il y en a pour tout le monde: ceux qui sont “dans la joie” y trouveront leur dose de joie, ceux qui sont “dans l'inquiétude” leur dose d'inquiétude et en même temps leur dose de joie car c'est une joie d'entendre confirmer ses anticipations, surtout quand c'est par une “autorité”; les sceptiques auront la joie de voir leurs a priori négatifs confirmés ou celle de les voir infirmés, et pour certains d'entre eux, sans même en avoir conscience il feront ce qu'ils croient impossible: communier dans la même joie avec n'importe qui. Car c'est une joie en soi de communier, ça fait du bien. Aussi bête: participer à une communion fait du bien. Et comme ça fait du bien on s'harmonise, nécessairement.

Bien sûr cette harmonisation est temporaire, d'où la nécessité de la renouveler souvent, une fois sorti du “lieu de communion” on retourne à sa propre harmonie, qui est parfois très dissonante par rapport à celle de la communion. Pas grave, quand il s'agit des adhérents à l'idéologie de base, dans mon exemple celle “catholique” mais ça vaut pour toute idéologie de ce type: dans la partie entre le début et la fin il y a toujours des éléments à destination des adhérents formels, pas vraiment très convaincus de tous les aspects de l'idéologie, spécialement ses préceptes les plus contraignants, des éléments du genre “carotte-bâton”, si on suit les préceptes récompense, sinon punition. Ça ne fonctionne pas toujours mais ça le fait suffisamment pour nettement réduire le niveau de division du “corps social” et le limiter à une hauteur tolérable.

Bien sûr ça fonctionne aussi très bien avec les idéologies d'autres types, genre “idéologies politiques” par exemple, ces objets informes et peu définissables, leur indéfinition étant leur force. Dans ma vie j'ai beaucoup plus souvent communié avec des groupes “politiques” qu"avec des groupes “religieux”, même si assez souvent les deux se mêlent en plus ou moins grande partie (en externe comme en interne on classe très souvent les adhérents d'une “religion” entre ceux “de gauche”, “modérés / opportunistes” et “de droite”), et je vous certifie que ça fonctionne pareil. Je sais que les observateurs de la société qui sont d'orientation “sociologie” / “ethnologie” sont peu crédibles, ce qui ne change rien aux faits: une réunion politique “entre membres” ou “entre sympathisants” (ce qui inclut une partie des “membres du parti”) on fait le coup de l'harmonisation initiale et finale. Dans les réunions entre peu de membres (au plus vingt à vingt-cinq) le schéma le plus courant est: rappel de l'ordre du jour et introduction des points à discuter par un orateur uniqu, ensuite débats sur les points à l'ordre du jour avec de loin en loin, aux moments propices, l'émission de slogans consensuels, et à la fin une fermeture des débats puis la discussion sur l'ordre du jour de la prochaine réunion. Ben ouais, en interne les partis politiques sont très formalistes, c'est la condition sine qua non pour parvenir à dégager des consensus durant ces débats, parce que dans les moments de débat ça peut s'énerver sévère entre membres sur des points qu'un observateur extérieur peut estimer de très faible importance, mais les débatteurs sont “sur la même longueur d'onde”, par exemple sur la ligne politique “LFI”, et ont une bonne connaissance du projet – à l'autre “extrême” c'est différent, le “programme” n'a pas une telle importance, on y privilégie la “stratégie de conquête du pouvoir” (là j'aurais pu me passer de guillemets), d'où une “harmonisation” basée sur la part plus proprement propagandiste du corpus idéologique, s'entendre sur les moyens plus que sur les fins.


Oh la la! Encore un billet trop longs, trop “théorique”. Je reviens aux bouillants, aux tièdes et aux froids, et à la dévoration des uns, au rejet (au vomissement) des autres, par “l'esprit”.

Par prévention: ce qui suit est un commentaire et n'explique pas le texte source cité auparavant, il s'agit d'une proposition d'analyse adaptée au contexte et valide uniquement dans le cadre de ce billet. Elle peut valoir ailleurs mais ça sera par accident.

Les bouillants et les froids sont les deux moteurs de la société, des moteurs contradictoires, l'un “ralentit”, l'autre “accélère” la société. Les tièdes sont à la fois le lien entre les deux et leur modérateur, ralentissant les bouillants et accélérant les froids quand nécessaire – il est rare d'avoir à ralentir les froids et accélérer les bouillants, ils le font par eux-mêmes puisqu'ils tendent vers ça. On peut remplacer “bouillants”, “froids” et “tièdes” par n'importe quoi,  tiens par exemple “révolutionnaires”, “modérés” et “réactionnaires”, par “gauche”, “centre” et “droite”, que ça vaut comme description. Quand une “division de la société” émerge on a toujours ces trois ensembles, avec dans les périodes qu'on peut qualifier d'ordinaires d'autres ensembles intermédiaires qui émergent assez vite; dans les périodes extraordinaires les “extrêmes” se détachent des fractions “modérées” puis de celles “non extrêmes” de “leur camp”.

En fait, au moment apparemment le plus critique la presque totalité de la société est déjà harmonisée: les “modérés” communient avec ce qu'on peut nommer de la sincérité (même si parfois ça n'y ressemble en rien), à une double détestation, celle des “extrêmes” en soi, un renforcement qui constitue aussi une détestation en soi, contre deux stigmates, l'un “à droite” (celui_là est toujours disponible, la “xénophobie” la peur de l'étranger, de “l'autre”), l'autre “à gauche” (un stigmate changeant selon les contextes; pour exemple, et mes contemporains de ce 10 juillet 2024 le savent, dans le contexte actuel c'est celui “antisémitisme”).

Tiens ben, j'y pense: vous n'avez pas remarqué la quasi disparition de ce stigmate “antisémitisme”? Eh! Si on veut pouvoir dialoguer avec un “adversaire”, les insultes mortelles on les met de côté, parfois définitivement. Par contre celui “racisme” persiste pour l'autre bord. Il n'a aucun mystère là-dedans: l'exclusivisme (qui se manifeste le plus visiblement dans son aspect “xénophobie”) est un élément de base de l'idéologie réactionnaire extrême, alors que ce qui peut prendre l'aspect de l'antisémitisme à l'autre bout s'appuie sur des tactiques dans le cadre de la stratégie globale de conquête du pouvoir; si les “extrémistes” de ce bord cèdent sur ce point, s'ils acceptent d'admettre que le positionnement excessif  de leur groupe sur les événements ayant suscité l'émergence du stigmate est une erreur stratégique moralement condamnable, alors ils “entrent dans l'arc”, ils deviennent acceptables, tout simplement parce qu'ils acceptent de discuter. Ça suffit.

Ai-je déjà dit ici que la sincérité n'est pas requise pour entrer dans la discussion? Je regarde ça vite fait. Pas trop, pas explicitement. J'ai même mentionné l'inverse il me semble. La sincérité est nécessaire pour l'individu et sa conduite ordinaire, en revanche elle ne l'est pas quand il s'agit de débattre au-delà du cercle des “adhérents à la cause”, le seul requis (mais de ça j'ai causé ici – je vérifie. C'est le cas) est la communion en ouverture et en fermeture, sans ouverture on ne peut pas même envisager un consensus, sans fermeture, la validation du consensus – car ne pas fermer par une “harmonisation” (poignées de mains, embrassades, signatures, discours conclusifs, formules rituelles, “hymne national”...) rend le consensus inopérant

Pourquoi “l'esprit” dévore-t-il les bouillants et les froids et vomit-il les tièdes? Ben ça me semble évident: “l'esprit” dans ce discours est, pour tous les auditeurs et lecteurs de l'époque où ce texte émerge, “la société”, la chose qui fait que tous ses membres “soufflent d'un même souffle” plus précisément. C'est à la fois symbolique et effectif, symbolique dans la compréhension “un seul souffle”, effectif parce que, et bien, toutes les personnes capables d'interpréter un discours doivent reconnaître une forme “discours dans ma langue” et qu'à l'époque même si la littératie avait pas mal progressé dans ces coins, le canal privilégié restait la parole oral. Non que ça aie vraiment changé depuis, cela dit la superposition de plus en plus fréquente dans le monde de l'écrit sur l'oral masque un peu cette persistance. L'exemple cruel de l'entre-deux-guerres à montré à quel point la puissance du verbe, de la parole plutôt, est autrement forte que celle de l'écrit ou même de l'image, une puissance augmentée si le geste aussi est perceptible. “L'esprit” dévore les froids et les bouillants parce que c'est nécessaire, il doit y en avoir mais jamais trop, il vomit les tièdes parce que c'est ce que deviennent les froids et les bouillants après dévoration. Certains ne sont pas vomis (inconvertibles, définitivement froids ou bouillants) et la société est beaucoup plus apaisé – jusqu'à la prochaine fois car les froids et les bouillants sont les moteurs de la société dont on doit reconstituer le stock en sachant d'avance qu'il y aura un problème à résoudre.

À résoudre plus tard. Genre après deux ou trois ou quatre générations.

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