Le piège des mots (première partie).

Parmi mes préceptes celui-ci: les mots n'ont pas de sens. Avec ce corollaire: mais les individus leurs en donnent. Ça fait un moment que je réfléchis à ce que je nomme “démocratie”, ce qui m'amène à devoir lui donner un sens à chaque fois que j'en écris. Ce qui est idiot.

Mon précepte n'induit pas qu'on ne peut leur attribuer un sens assez stable et assez consensuel dans un contexte donné, un mot a le plus souvent des sens divers mais on peut en employer certains sans trop d'équivoques. Pour d'autres en revanche ça n'est pas si simple. Le mot “démocratie” appartient à la classe des mots pas si simples pour cette raison qu'il désigne une réalité vaste, complexe et changeante, et cette raison seconde qu'il étaie de nombreuses idéologies plus ou moins compatibles. En outre, il existe trois sens nodaux au terme, à partir desquels se déploient ces diverses idéologies, telles à partir d'un des sens nodaux, telles à partir d'un autre, telles à partir du troisième, telles tentant de concilier deux de ces sens ou les trois. Quand j'y réfléchis pour moi-même, ce dont je veux discuter correspond peu aux diverses acceptions communes du terme. Je devrais plutôt nommer ça “bon gouvernement” ou “organisation sociale optimale”. Les mots n'ont pas de sens mais comme tout le monde je leur en attribue un, donc comme tout le monde je me laisse prendre au piège des mots.

Faut dire, pour discuter avec mes semblables j'use de mots, ça aide beaucoup. Mais pas toujours. La démocratie, nous dit le Trésor de la langue française, le TLF, est le «régime politique, [le] système de gouvernement dans lequel le pouvoir est exercé par le peuple, par l'ensemble des citoyens». Ce qui en peu de mots expose le problème: le régime politique et le système de gouvernement sont deux réalités différentes, le peuple et l'ensemble des citoyens ne sont pas des réalités équivalentes, ce qui donne le cas des trois sens nodaux: pour certains, la démocratie est avant tout un régime politique, pour d'autres, avant tout un système de gouvernement, pour d'autres enfin les deux sont indissociables. À quoi s'ajoute cette indétermination, est-ce le peuple ou l'ensemble des citoyens qui exerce le pouvoir? Dans son usage usuel, le citoyen est le «membre d'un État et qui de ce fait jouit des droits civils et politiques garantis par cet État», dans son sens général, le «membre d'une communauté politique organisée», dans son sens ancien, «celui, celle qui, jouissant du droit de cité, prenait part à la vie politique et religieuse de la cité». Dans l'acception ancienne il faut entendre “cité” comme un équivalent d'État et non de ville ou de commune: au sens actuel de cette acception du terme on peut être par exemple citoyen de Paris parce qu'on y réside sans être citoyen de l'État. Dans son acception générale, le peuple est l'«ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d'origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d'institutions communes», ce qui rapproche le terme de l'acception générale de citoyen, laquelle correspond plus à celle actuelle valant pour le résidant d'une cité que pour le membre de plein droit d'une communauté politique, d'un État. Mais le terme est beaucoup plus polysémique que celui de citoyen, du fait notamment qu'on l'assimile tantôt à son sens antique, l'ensemble des citoyens, tantôt à la seule part des citoyens qui composaient la plèbe, la classe de citoyens qui ne jouissaient pas de tous les droits civils et civiques, tantôt à «l'ensemble des personnes qui n'appartiennent pas aux classes dominantes socialement, économiquement et culturellement de la société» ou aux seules «personnes issues de la couche la plus démunie socialement et culturellement de la société», tantôt à l'ensemble des résidents d'un territoire, qu'ils en soient citoyens ou non, tantôt à ce qu'on nomme actuellement “ethnie” ou “race” ou “communauté”, l'«ensemble de personnes qui, n'habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d'appartenir à une même communauté», avec comme exemples «peuple basque, chrétien, palestinien, tzigane».

Un régime politique ne s'identifie pas à un système de gouvernement, pour exemple le système républicain où les fonctions publiques ne sont pas détenues par une classe particulière de citoyens, voire sont dévolues à des non citoyens (dans la Grèce antique, nombre de fonctions publiques non exécutives, considérées comme des tâches basses, étaient exécutées par des esclaves, et en France contemporaine on divise les fonctions publiques entre celles dites statutaires, nécessairement dévolues à des citoyens français, et contractuelles, qui peuvent être dévolues à des non citoyens), peut être mis en place dans le cadre d'un régime aristocratique, monarchique, oligarchique, démocratique, voire autocratique ou tyrannique. Le gouvernement républicain est cependant incompatible avec certains régimes: dans une entité politique qui serait purement ploutocratique les charges publiques seraient nécessairement dévolues aux plus riches ou à leurs clients, et si formellement une tyrannie pourrait être républicaine, effectivement un tyran ne peut guère confier une charge publique à une personne qui ne lui serait pas attachée, donc hors de sa coterie, de son groupe de soutien. Et un peuple n'équivaut pas nécessairement à l'ensemble des citoyens d'une entité politique, qu'il excède cet ensemble ou qu'il n'en soit qu'une fraction. D'où les incompréhensions sans fin entre défenseurs de la démocratie. Là-dessus, on peut considérer que toute entité politique est une “démocratie” au sens restreint de régime politique dans lequel le pouvoir est exercé par l'ensemble des citoyens, voire par “le peuple” (même si cette notion est moins facile à délimiter). Comme l'ont relevé de nombreux auteurs, notablement Machiavel dans divers écrits, plus notablement encore La Boétie dans De la servitude volontaire (lequel, soit dit en passant, doit beaucoup à Machiavel), tout pouvoir “émane du peuple”, que les citoyens le mettent en œuvre, qu'ils le réclament ou qu'ils y consentent. Je ne parle bien sûr pas des cas où un peuple ou un État se voit imposer un pouvoir de l'extérieur, notamment à l'issue d'une guerre, y compris parfois d'une guerre civile (il n'est pas rare qu'une guerre civile se termine avec l'intervention d'une puissance extérieure, soit qu'elle soutienne une des parties, soit qu'elle profite du contexte pour intervenir, et que cette puissance impose un gouvernement qui soit en sa faveur ou gouverne elle-même), cas qu'on peut nommer “impérialisme” en ce sens qu'un État tiers impose son imperium, ses propres règles, à un État conquis ou soumis.

Comme je l'explique dans d'autres textes, le mouvement assez long qui mit en place les entités politiques actuelles, entre en gros le milieu du XVIII° siècle et début du XX°, se trouva confronté drastiquement à la question du régime politique et sauf rares cas, n'opta pas pour la démocratie. Le cas courant fut de mettre en place un régime mixte, avec une forte dominante aristocratique et oligarchique, le maintien tantôt réel, tantôt formel, d'un régime monarchique ou autocratique, et une dose plus ou moins forte de ploutocratie. Même si ce ne fut pas universel, sinon peut-être vers le milieu du XX° siècle, une large part de ces entités opta pour un gouvernement formellement républicain, même si ça n'est pas si clair: dès lors qu'on a des composantes oligarchiques et ploutocratiques une part importante, parfois prépondérante, des fonctions publiques est réservée à certains groupes, ceux qui ont déjà des positions de pouvoir ou les moyens de les acheter. Contrairement à ce qui s'en dit souvent, il y a beaucoup plus de convergence entre la démocratie et l'aristocratie qu'entre l'aristocratie et l'oligarchie, pour autant que l'aristocratie soit proprement ce qu'elles se prétend, “le pouvoir des meilleurs”, et non “le pouvoir de ceux qui ont le pouvoir” (oligarchie) ou “le pouvoir de ceux qui ont les moyens” (ploutocratie). Le nom actuel de l'aristocratie stricto sensu est ce qu'on désigne comme “méritocratie” ou “pouvoir des méritants”, lesquels “méritent” parce que supposément ce sont “les meilleurs”. Je ne sais pas ce que sont les critères déterminant lesdits meilleurs ou méritants mais du moins je comprends la logique: chaque personne occupant une fonction publique est choisie en fonction de ses compétences présumées à la réaliser au mieux et dans l'intérêt de tous et de chacun.

Dans un véritable régime aristocratique, la position des “fonctionnaires” n'est pas acquise et n'est pas héréditaire, ou du moins ne l'est pas au sens où on l'entend aujourd'hui. Le pouvoir étant dévolu aux meilleurs, les détenteurs de charges doivent en faire la preuve, sinon se démettre ou être démis. On le voit assez bien dans le système féodal initial, où aucune position n'était acquise: si le comte de Pétaouchnok ou le baron de Trou-sur-Mer ne faisaient plus l'affaire, on les démettait, souvent de manière définitive en les raccourcissant – en leur coupant la tête –, et on désignait un nouveau comte ou baron faisant mieux l'affaire, idem pour les princes, ducs et rois, et les empereurs quand il y en avait. C'est en un second temps que le système dériva vers l'oligarchie, ce qui signa assez vite sa fin puisqu'assez rapidement se mirent en place des régimes nouveaux, plus strictement monarchiques et oligarchiques. Quant à l'hérédité, et bien, tel qui occupait une certaine position, soucieux de la conserver dans, disons, sa famille, choisissait son héritier par un système d'alliance ou en adoptant une personne montrant des aptitudes certaines dans la charge, autant que possible dans la famille généalogique (en général un neveu – le fameux népotisme) mais si besoin ailleurs, souvent en le mariant à une personne de sa parenté pour l'insérer dans la famille généalogique. À noter que les régimes politiques tentent à se dégrader assez vite dès qu'on tombe dans l'oligarchie héréditaire stricte – assez vite signifie, en quelques générations, ce qui pour un individu constitue un temps assez long...

Quel est le problème avec le terme “démocratie”? Et bien, les héritiers des personnes qui mirent en place les entités politiques qui se sont consolidées vers le milieu du XX° siècle ont décidé, pour diverses raisons, de nommer ces structures des “démocraties”. Factuellement, les régimes ainsi désignés sont de toutes sortes mais rarement des démocraties, par contre ils ont une chose en commun, le mode de gouvernement, globalement “républicain” avec selon les cas une dominante aristocratique (souvent pseudo-aristocratique) ou oligarchique, et dans tous les cas une composante ploutocratique. Dans les faits, ce que nos médiateurs et politiques nomment “démocratie” désigne donc, non pas un régime politique mais une organisation, une structure de gouvernement. Sur ma radio préférée (mon lectorat coutumier sait qu'il s'agit de France Culture) j'entends souvent parler d'entités politiques “en voie de démocratisation”, ce qui le plus souvent m'étonne car elles ne se dirigent clairement pas dans cette voie. Cette supposée démocratisation est simplement le constat que ces entités politiques créent les institutions qui établissent une structure de gouvernement formellement républicaine selon le schéma en vigueur dans les États qui ont déjà l'étiquette “démocratie”; dans les autres entités politiques qui, disons, ménagent un espace d'expression publique un peu plus libre mais qui ne se dirigent pas vers une organisation de type républicain on parle plutôt de “libéralisation” – cas par exemple de l'Arabie séoudite, du moins jusqu'à il y a peu, dont on ne peut supposer qu'elle se républicanise mais dont on supposait qu'elle restreignait un peu moins les libertés publiques. Je ne voudrais pas sembler médire des médiateurs et politiques mais de mon point de vue, prétendre qu'un État qui ne change rien à sa structure ni à son régime puisse “se libéraliser“, c'est au mieux être naïf (pour ne pas dire être con), au pire être malhonnête (pour ne pas dire être salaud). Remarquez, le mieux ou le pire en ces circonstances ça se vaut: être constamment “naïf” contre l'évidence des faits revient à consolider ou augmenter le niveau de saloperie, et faut être con même quand on se pense salaud pour croire ou prétendre croire que la réalité n'est pas la réalité...


Parlons de moi. Je suis comme vous, un con ou un salaud. Contrairement à ce que j'affirmais récemment à un contradicteur, tant qu'à être pris pour un con ou un salaud, j'aime autant qu'on me prenne pour un con. Ce que je suis. Mais fatalement, être con conduit à être salaud. C'est plutôt une question, disons, de rapport au monde: j'essaie autant que se peut de n'être ni con ni salaud mais entre ce qu'on souhaite et ce qui est il y a de la distance. J'essaie aussi, autant que se peut, de prévenir mes possibles lectrices et lecteurs qu'il ne faut pas prendre ce que j'écris ou dis pour vrai. Je suis comme vous, j'ai une et même, plusieurs idéologies implicites ou explicites qui sous-tendent mes propos. Le plus grand danger, de mon point de vue, est que mes idéologies soient ou semblent être convergentes avec les vôtres. Où je suis tendanciellement con: je sais que ça ne sert pas à grand chose de mentionner que ce que j'écris ou dis n'a rien de décisif, de “vrai”, mais je le fais quand même, avec le vague espoir d'être compris. Où je suis nécessairement salaud: je suis certain qu'un certain nombre (et j'ose espérer, non un nombre certain, non un grand nombre) de mes lectrices et lecteurs ne percevront pas mes préventions.

J'évoquais un contradicteur récent, je vous donne la référence: «Les Juifs, ou juifs», commentaires. Je suppose, sans le certifier, que Melgrilab@yahoo.fr est un salaud. Un “gentil” salaud mais un salaud. Comme je le mentionne plusieurs fois dans ces commentaires, mon contradicteur m'attribue des propos que je n'ai pas tenus. Pour y parvenir, il use d'un très vieux procédé, faire une citation tronquée ou faussée et y ajouter un commentaire qui “explique la pensée” de la personne commentée. Je ne suis pas un parangon d'honnêteté intellectuelle en ce qui concerne mes propres propositions, pour le redire j'ai comme tout le monde une approche idéologique de la réalité quand j'en discute, mais quand je crois relever chez un tiers un biais et que je lui en fais part, s'il m'indique une erreur d'interprétation, et bien, je vérifie et si ça se révèle exact je m'excuse de mon erreur. Je ne sais pas si j'ai raison quant au propos général que je tiens dans le billet commenté et à dire vrai ça m'indiffère, par contre je sais que j'ai raison en disant à mon contradicteur qu'il m'a lu inexactement; par la suite, lisiblement il n'accepte pas que je lui en fasse la remarque, d'où ses relances chaque fois moins liées à son propos initiale, d'où ma présomption d'une posture plus “salaud” que “con” de sa part, car ma pratique de la dispute me fait identifier chez lui des méthodes rhétoriques “à la salaud” plutôt que “à la con”, ce qui ne signifie rien dans des échanges indirects par écrit, il se peut que mon contradicteur soit un con qui puise ses ressources discursives dans un stock disponible de saloperies.

J'en parle sans rancœur ni malveillance, je ne sais rien d'autre de mon contradicteur que cette brève dispute, très sincèrement, si une seule fois dans nos échanges il avait admis son erreur de lecture et ajouté à ça un reproche quant à ma façon péremptoire et parfois agressive d'écrire, et bien j'aurais admis le fait, me serais probablement excusé, et ma perception de lui aurait été plus positive. Cela dit, je suis tout aussi intransigeant même si plus aimable avec les personnes qui font des interprétations erronées de mes propositions quand elles semblent aller dans le sens de mes idéologies, par contre elles me sont d'une aide certaine, ça me permet le cas échéant de mieux exprimer mes propos, pour tenter d'en limiter les interprétations fausses.

Je précise qu'il ne s'agit pas pour moi ici de me présenter comme le ”gentil” et le raisonnable et mon contradicteur comme le “méchant” et l'inconséquent, juste d'indiquer comment je réfléchis dans le cas de certaines interactions et plus largement comment je réfléchis, pour le reste et bien, c'est mon point de vue et je le partage mais n'en réclame pas autant de mon possible lectorat.


Je parlais de moi dans cet aparté pour bien cadrer cette discussion: je ne tente en rien de dire ici ce qu'est la démocratie, ça m'indiffère. Le terme même est d'usage récent dans le discours public sur les institutions politiques, du moins dans son usage massif. Il existe un instrument précieux pour savoir ça, Ngram Viewer. Il n'est pas exhaustif mais du moins très indicatif car s'appuyant sur un ensemble très large de documents, pour l'essentiel ceux produits depuis le XIX° siècle, pour la raison mentionnée dans l'article, «on ne peut faire de recherches en plein texte fiables dans des ouvrages datant d’avant 1800». Malgré les limites indiquées dans l'article, l'outil est utile pour observer l'évolution de l'usage d'un terme depuis 1800. Et bien, en français, ou en anglais avec “democracy”, on observe la même évolution: jusqu'au début du XX° siècle il est relativement peu usité puis connaît une plus forte incidence au cours de ce siècle; on voit des pics intermédiaires un peu différents liés à des contextes locaux (par exemple, un pic vers 1850 en France, clairement en lien avec l'agitation politique alentour de la Révolution de 1848, et un pic plus marqué en anglais qu'en français vers 1920, époque où se mit en place un premier discours propagandiste justifiant l'interventionnisme de certains États supposément “en faveur de la démocratie”, ce qui ne fut pas toujours avéré. Même si c'est moins marqué en français qu'en anglais, l'usage du terme est très corrélé avec les périodes de forte tension, que ce soit les périodes de guerre ou de tensions internationales ou de forte évolution des institutions. On peut le dire sans ambages, le terme est en premier, dans le débat public, un instrument de propagande. Je me réfère souvent aux médiateurs de profession, en tout premier les journalistes, les éditorialistes et les commentateurs, qui tendent à reprendre le terme et les slogans qui s'y articulent sans trop les interroger. Plus significatif que “démocratie”, le terme qui en dérive, “démocratisation”, en anglais “democratization”: ici on a une courbe parallèle dans les deux langues, presque absent avant 1880, un premier mais modéré pic vers 1920, puis une forte progression à partir de 1940, une accélération à la fin des années 1980; il est bien installé à l'orée de l'an 2000.

La démocratie est un état, la démocratisation un processus. Censément (ce n'est pas avéré mais on l'acceptera pour le moment), un certain nombre d'entités politiques sont supposées démocratiques, un certain nombre supposées ne l'être pas, et un certain nombre “sur la voie de la démocratie”. Pour le dernier cas, et bien, il faut des signes qui indiquent si une entité connaît un processus de démocratisation. Or il y a un premier problème, au moins jusqu'en 1990 environ: la moitié des démocraties ne reconnaît pas l'autre moitié comme telle. C'est que, on a d'un côté le Monde Libre, de l'autre le Monde Libre, et que chaque Monde Libre ne reconnaît pas l'autre comme libre, donc démocratique. Les vaincus ont toujours tort donc on l'a oublié depuis et seule la Corée du Nord nous le rappelle désormais, sinon l'URSS, presque toutes les entités politiques “communistes” comportaient la mention “Démocratie populaire”, apparemment tautologique puisque, censément, la démocratie c'est “le pouvoir du peuple”: la mention “populaire” sert à opposer cette forme de “démocratie” à celle dite “bourgeoise”, or à l'évidence, du moins pour les communistes léninistes ou trotskystes, une démocratie bourgeoise ne peut être qu'un simulacre de démocratie, les seules vraies sont les démocraties “populaires”; en symétrie bien sûr, pour les démocraties dites libérales celles dites populaires ne sont pas démocratiques, d'abord parce que sont des adversaires, ensuite parce qu'elles ne correspondent pas aux critères élaborés au cours du XIX° siècle du modèle de société qui sera tardivement réputé démocratique. Et pour cause: dans leur majorité les partisans du libéralisme avaient à l'origine – et autant que je sache, ont encore dans leur majorité – des réticences envers la démocratie en tant que «régime politique [...] dans lequel le pouvoir est exercé [...] par l'ensemble des citoyens»,  d'autant plus si cet ensemble concerne une large part des membres de la société, genre suffrage universel masculin, ou pire, suffrage universel réel précoce – pour mémoire, jusqu'à récemment, en gros jusqu'à la fin de la première guerre mondiale, le suffrage universel intégral fut rarement établi et rarement pour les individus de moins de 21 ans; autant que je sache, à l'heure actuelle on ne l'étend pas en-deçà de 18 ans pour les élections politiques, en-deçà de 16 pour d'autres cas, notamment les élections professionnelles.

Remarquez, les libéraux ne formaient pas un ensemble singulier, en France par exemple, où ils ne formèrent jamais un groupe politique dominant, ce n'est qu'en août 1945, environ un an et demi après les femmes, que les derniers proscrits du suffrage, tant comme électeurs que comme élus, les militaires, y eurent accès, mais jusqu'à tard, en fait jusqu'à la fin de l'empire colonial, ont eut encore des exclus du suffrage universel. Et même plus tard: les “gens du voyage” et autres nomades ou réputés nomades n'étaient pas dans le droit commun en la matière et n'obtenaient que rarement leurs pleins droits civiles et civiques, situation qui a perduré jusqu'à la fin du XX° siècle. De toute manière le suffrage universel n'est toujours pas établi en France, ni le plus souvent dans les autres pays supposés le pratiquer, car il existe toujours des cas d'exclusion pas toujours pertinents – si du moins il en est de pertinents. Disons, il ne me paraît pas inadmissible d'attacher la déchéance à temps ou définitive à certains droits civils et civiques pour des personnes condamnées par la justice – notamment, l'interdiction d'éligibilité à temps ou définitive pour des personnes ayant commis une infraction liée à leur statut d'élu – mais je n'irai pas jusqu'à estimer cela assurément pertinent.

Vous aurez compris je suppose que la forte progression de “démocratisation” vers 1990 est fortement corrélée à la fin du “bloc soviétique”: jusque-là, on ne se posait pas trop la question dans le Monde Libre supposé libéral – pour le Monde Libre supposé soviétique je ne sais, je suppose que la question ne se posait pas tout-à-fait dans les mêmes termes, bien qu'à l'occasion le “bloc soviétique” ait soutenu des pouvoirs pas spécialement démocratiques et pas spécialement favorables au socialisme ni au communiste, au prétexte éternel que «les ennemis de mes ennemis sont mes amis». On nomme la très longue période conflictuelle allant de la fin de la deuxième guerre mondiale à la fin de l'empire soviétique la Guerre froide, ce qui me semble douteux: ce nom vient de ce que les deux principaux États concernés ne se sont jamais affrontés directement même si le risque de cette confrontation eut lieu plusieurs fois, mais les habitants des territoires où ils s'affrontèrent indirectement peuvent estimer à bon droit qu'elle fut plutôt chaude. En tous les cas, durant cette période les deux “blocs” ne furent pas trop regardants quant aux régimes politiques en vigueur dans les “pays alliés” officiels ou officieux (parmi les États du troisième ensemble, dit à l'époque “tiers-monde”, spécialement parmi les membres du “mouvement des non alignés” – censément non alignés sur un des blocs), et les dirigeants des principales entités des deux blocs, en premier l'URSS et les USA, ne s'embarrassaient guère de notions comme la démocratisation, le principe de base était celui dit, «les ennemis de mes ennemis sont mes amis», avec son pendant, «les amis de mes ennemis sont mes ennemis» – cas entre autres de la Yougoslavie, formellement une “démocratie populaire” ne se distinguant pas de celles du bloc soviétique, mais qui sentait le soufre car ayant refusé d'entrer dans le “bloc soviétique”, ou de la Finlande, formellement une “démocratie libérale” mais pas trop appréciée par le Monde Libre libéral rapport à ses forts liens avec l'URSS, son “protecteur” de fait. L'effondrement politique, d'abord du “bloc soviétique” puis de l'Union soviétique amena le “bloc libéral” à reconsidérer les choses. Entre autres choses, il devint problématique de soutenir ouvertement et fermement des régimes très éloignés des standards politiques en vigueur dans les “démocraties libérales”, d'où l'invention de cet outil de propagande, “processus de démocratisation”. Comme dit dans l'article de Wikipédia, «le terme démocratisation est équivoque». Au moins autant que “démocratie”. Pour citer plus cet article, “démocratisation”

«[peut désigner le] renforcement du caractère démocratique d’un régime politique (par exemple en évoluant vers une démocratie participative, vers le tirage au sort en politique...). Il s'agit alors d'un changement de système politique possible, par contraste avec une transition démocratique, c'est-à-dire le passage progressif d'une monarchie absolue (dictature, royauté, empire) à un état de droit même oligarchique dans un premier temps. D'autres appellent transition démocratique les éléments d'un passage d'une oligarchie (ou monarchie) aux fonctionnements connus d'une réelle démocratie; ces éléments ont pu être énumérés à titre d'exemple dans "les origines de la démocratie athénienne.

Y a du laisser-aller chez Wikipédia, cet article me semble à la limite du “travail inédit”, et du mauvais côté de cette limite, or cela est proscrit par les rares règles impératives de cette encyclopédie en ligne. Passons...

L'emploi de l'expression “processus de démocratisation” est une tautologie puisque la démocratisation est nécessairement un processus, on passe d'une situation non démocratique à une situation démocratie, ce qui implique un processus d'adaptation des institutions. En fait, l'expression pointe une certaine forme de changement, celui qu'on peut nommer “changement dans la continuité”, nommé dans ma citation la “transition démocratique“. C'est que, quelle que soit la forme du régime nouveau, il y a toujours deux manières de passer d'un régime à un autre, l'adaptation ou la révolution. Dans les deux cas il y a un processus mais dans le premier cas il est plutôt lent et conservateur (au sens où l'on conserve une large part des institutions et procédures vigueur en les adaptant à la structure nouvelle), dans le second il est plutôt rapide et en rupture, on met à bas l'ancienne structure pour en inventer une nouvelle. Non qu'il y ait une opposition si tranchée entre les deux, les révolutions qui réussissent sans trop de casse tendent à reprendre beaucoup d'éléments de la structure ancienne, et la transformation même progressive des structures va contre la conservation. Pour exemples les deux évolutions européennes qui figurent un parangon des deux cas, celle britannique qui, avec des péripéties point tant conservatrices (un curieux mélange de réaction et de révolution lors de la fugace “première révolution”, et déjà un raccourcissement de roi du côté de la tête) opta pour un changement progressif et continu des institutions, et celle française qui, un siècle après la “deuxième révolution” britannique, guère révolutionnaire cela dit, opta rapidement et sous la pression des événements pour un changement radical de régime, après une courte phase de type “monarchie constitutionnelle.

Factuellement, l'évolution des deux entités ne divergea pas tant, en ce sens que sous les apparences d'une continuité institutionnelle le régime britannique a profondément évolué et n'a plus guère de rapports avec le régime de la fin du XVII° siècle, notamment en ce qui concerne deux institutions importantes, le monarque, qui de fait sinon de droit n'a plus qu'un rôle de représentation, sauf circonstances très exceptionnelle, et la Chambre des lords qui à l'origine comptait principalement des lords héréditaires n'en compte plus que 92, moins de 15% de l'ensemble, les autres étant pour l'essentiel des “lords non héréditaires“, un peu le principe des barons d'Empire qui pour l'essentiel ne disposaient pas d'un titre héréditaire (même si certains de leurs descendants se présentent encore comme des barons...); à dire vrai, c'est plus pour préserver les apparences qu'autre chose que ces “pairs” sont promus barons, leur promotion suit leur nomination à la Chambre qui n'est formellement accessible qu'à la noblesse. Comme le relevaient sur France Culture deux spécialistes des institutions britanniques (émissions  Affaires étrangères et Politique! de ce samedi 7 septembre 2019) dans la situation actuelle la Chambre des lords correspond beaucoup plus à ce qu'est le Conseil économique, social et environnemental, le CESE, en France qu'à ce qu'est le Sénat, d'autant que cette Chambre des lords n'a plus la possibilité de l'initiative des lois et ne peut qu'exercer une censure temporaire, pour une durée d'un an au plus, sur les lois qu'on lui soumet. En sens inverse, les institutions françaises ne furent pas vraiment cette rupture radicale qu'on tend à nous présenter, sinon le bref épisode de la Première République dans sa phase initiale, avant l'établissement du Directoire; dès cette seconde phase la République mit de l'eau dans son vin, de l'Ancien Régime dans le nouveau, avant de déboucher sur le Premier empire qui tenait autant de l'ancien que du nouveau, auquel succéda la Restauration qui malgré son nom tenait autant du nouveau que de l'ancien – factuellement, sauf durant une période brève de durcissement au début du règne de Charles X, qui certes tenta mais sans guère y réussir de rétablir réellement l'Ancien Régime, toute la période de la Restauration et de la Monarchie de Juillet diffère assez peu, institutionnellement, du Premier Empire, et le Second Empire différera assez peu de cette période de supposée restauration. Intéressant par exemple de savoir que le prédécesseur et le successeur de Charles X prirent le titre de “roi des Français” et non de “roi de France”, ce qui les reliait non à l'Ancien Régime mais à la brève période de la monarchie constitutionnelle sous Louis XVI, juste avant son remplacement par la Première République.

J'en cause parce que fondamentalement les supposées “démocraties” de type libéral mises en place entre la fin du XVIII° siècle et le début du XX° (dans sa phase initiale, la monarchie constitutionnelle britannique ne prétendit nullement à la démocratie ni strictement au libéralisme) sont largement héritières des institutions de leurs “anciens régimes” respectifs, y compris les États-Unis qui ont beaucoup repris aux institutions britanniques, et l'Union soviétique qui a beaucoup repris à l'Empire russe. C'est que, les anciens régimes n'étaient si “absolutistes” qu'il se dit et les nouveaux ne furent si en rupture qu'on l'affirme. Eh quoi! Quand on change le régime on ne change pas en même temps le peuple, la société nouvelle doit faire avec la société ancienne et les habitudes, les opinions et les modes d'action de ses membres. On put voir dans les cas de ruptures réellement radicales avec le passé à quelles impasses et catastrophes cela conduit, pour exemples, au XX° siècle, l'Allemagne nazie et le Cambodge du régime des Khmers rouges: quand on veut éliminer tout ce qu'on déteste du «régime ancien» on en vient à éliminer d'abord la part la plus active et dynamique de la population, puis à étendre toujours plus cette portion de ses membres supposée cause de l'échec du projet social et politique du «régime nouveau». La liste est longue des tentatives de rupture radicale au long de ce XX° siècle mais autant que je sache, aucune qui alla aussi loin dans un processus de destruction de soi. Il me plaît de rappeler que l'un des premiers massacres d'ampleur des nazis visa ses propres rangs, avec la «Nuit des Longs Couteaux»: quand on veut éliminer les membres “nocifs” de la société, les plus dangereux sont ceux qui vous sont les plus proches. On peut, d'un sens, considérer la détestation des Juifs par les nazis comme une forme, je ne dirai pas de “détestation de soi” mais plutôt de “détestation du semblable”. Certes un semblable fantasmatique mais un semblable. Ce que décrivent les nazis en parlant des Juifs est l'image en négatif de leurs visées: le projet supposé des Juifs est de conquérir le monde, qui est le projet avéré des nazis; la manière supposée d'y parvenir pour les Juifs est d'éliminer les “non Juifs”, qui est la manière avérée des nazis, éliminer le “non soi”; les Juifs sont supposés avoir un comportement complotiste et s'insinuer dans toutes les hautes sphères pour dominer la société, qui fut la pratique des nazis; etc. Fondamentalement, pour les nazis les Juifs représentent, dira-t-on, “la concurrence” mais une concurrence négative, eux œuvrent pour le Bien, les Juifs œuvrent pour le Mal. Or, la recherche du Mal est sans fin: éliminer les vecteurs supposés du Mal ne réduit pas le niveau de Mal dans le monde, d'où une extension sans fin des classes de membres de la société supposés être ces vecteurs du Mal.

Le plus souvent, les changements de régimes n'atteignent pas ce niveau de radicalité, et le plus souvent on constate beaucoup plus un changement dans les groupes de pouvoir que proprement un changement de régime. Quand on réfléchit aux événements qui conduisirent à ce qui devint la Révolution française de 1789 on peut estimer qu'il s'agit moins d'une rupture que de l'aboutissement d'un processus long, commencé lors de la Régence de Philippe d'Orléans (1715-1723), en partie par choix et en partie par nécessité, poursuivie dans la suite du règne de Louis XV et durant le règne de Louis XVI, là aussi en un balancement entre choix et nécessité. Factuellement, la rupture n'était pas inscrite dans le processus initié formellement le 24 janvier 1789, quand Louis XVI décide, après une suspension de près de deux siècles de ce processus de régulation jusque-là assez ordinaire, l'article de Wikipédia sur les États généraux  en France en liste trente-trois sur la période 1302-1614, soit en moyenne dix par siècle, en précisant que la liste n'est pas exhaustive. Certes à partir du règne de Louis XI et l'affaiblissement marqué du système féodal leur nombre baisse mais la pratique reste, notamment en périodes de crise; le tout dernier avant celui de 1789 est proprement tel, du moins dans l'optique de la monarchie, même si vers la fin de son règne Louis XIII fit la promesse, jamais tenue, de les réunir annuellement. C'est que, le régime avait changé et devint, comme on dit, absolutiste, les “états” (noblesse, clergé et tiers état) n'ayant plus guère d'autonomie législative et judiciaire dès la fin de la décennie 1710 – la cause fondamentale de l'épisode dit de la Fronde eut d'ailleurs comme principal motif la volonté des frondeurs de retrouver leur autonomie perdue, un de leurs buts étant d'ailleurs une nouvelle convocation des États généraux – une “mini-fronde” eut d'ailleurs lieu deux décennies plus tard pour des mêmes motifs et avec une même tentative avortée de convocation.

Les modalités diffèrent mais on peut dire que dans une large part des entités politiques qui se constituent à la fin de la période intermédiaire du système féodal, quand il bascule d'un régime aristocratique à un régime oligarchique se mettent en place des processus similaires aux États généraux, certains pérennes, comme en Angleterre, d'autres plus erratiques comme en France, mais le principe reste assez semblable, avec trois “états” qui délèguent des représentants, certains de droit, certains nommés, certains élus. Le “tiers état” n'est pas, comme on se le représente aujourd'hui, constitué de personnes qui n'appartiennent ni à la noblesse ni au clergé, des “roturiers” et des “laïcs”: dans la noblesse comme dans le clergé il y a une division entre les grande et petite noblesses et les haut et bas clergés, et beaucoup de représentants du tiers état sont donc des nobles et des clercs, et pour les nobles, parfois issus des rangs de la grande noblesse mais n'appartenant pas à la “noblesse de cour”, n'étant pas proches de la monarchie. Mon but ici n'est pas de retracer toute l'Histoire de l'Europe entre la fin du V° et la fin du XVIII° siècles mais d'esquisser rapidement le tableau à la fin de la période, au cours de ces treize siècles les diverses entités politiques qui tendent à se consolider pour l'essentiel entre les XIII° et XVII° siècles, avec cela dit de nombreux soubresauts et quelques restructurations plus tardives au tournant des XVII° et XVIII° siècles, ont tendu à mettre en place, précisément à partir du XIII° siècle, des systèmes du type “États généraux”, toujours est-il qu'en cette fin de XVIII° siècle on est un peu partout en Europe et dans ses principales colonies de peuplement, surtout dans les Amériques, au bout du processus. Pour reprendre le cas de la France, on ne peut pas dire que le régime absolutiste ait eu un franc et durable succès, péniblement mis en place sous Louis XIII, il donne déjà des signes d'épuisement à la fin du règne de Louis XIV, dont on peut dire qu'il fut le seul réel roi “absolu”, et seulement dans la deuxième partie de son règne. Mais il en allait de même un peu partout, entre les entités telles que l'Angleterre puis le Royaume-Uni où malgré quelques tentatives l'absolutisme ne put jamais vraiment s'établir et celles où il s'étiola assez vite après un à trois règnes plus ou moins “absolus”, faute d'avoir ou de préserver les moyens de maintenir – c'est que, la monarchie absolue ça coûte pour faire tourner le système, et que ces entités ne disposaient pas des ressources techniques et humaines dont disposent les États contemporains pour mettre en place et entretenir un système de contrôle de la société très centralisé.

Factuellement, les évolutions structurelles, les changements de régime, sont contemporains au Royaume-Uni et en France, et auraient pu suivre des voies très similaires. Dans les deux cas, au départ on s'oriente vers une monarchie constitutionnelle mais dans le cas britannique à l'issue d'un long processus de plus d'un siècle et qui ne s'achèvera qu'alentour de 1820 alors qu'en France on passe en quelques mois d'un régime à l'autre, ce qui ne peut se faire sans frictions. Il en fut de même dans toutes les entités politiques de l'époque, toutes durent “changer de régime” presque au sens mécanique, leur “moteur”, leur infrastructure, connut de fortes modifications au cours du XVIII° siècle, et leurs institutions durent s'y adapter ou périr, dans l'un ou l'autre cas il en résulta un changement de régime politique. Sinon que, comme dit, le nouveau régime hérita beaucoup de l'ancien même quand il se présenta comme étant en rupture avec lui. Comme dit dans ma citation de l'article sur la démocratisation, on eut en général «le passage progressif d'une monarchie absolue (dictature, royauté, empire) à un état de droit même oligarchique dans un premier temps». J'ai repris toute la phrase mais de mon point de vue, la mention “dans un premier temps” est de trop: comme discuté déjà, la structure de pouvoir actuelle dans les entités politiques est, dans le meilleur des cas, oligarchique avec plus ou moins d'aristocratie et de ploutocratie – ça c'est pour celles réputées former des démocraties, les autres, et bien, il y a de tout sauf deux choses: un État de droit et une séparation des pouvoirs. Les entités les moins solides et les plus pauvres tendent à la kleptocratie, les autres, à l'autocratie ou à l'oligarchie non modérée, les deux formes les plus courantes de dictature. On peut alors se poser cette question: qu'est qui permettra de classer un entité politique parmi les démocraties, ou les États “en voie de démocratisation”, ou parmi les entités non démocratique ni en voie d'aller vers ce régime? Et bien, le même principe qu'à l'époque de la Guerre froide: amis ou ennemis.

Vous aurez je suppose relevé ma mention ironique quand je discutais du contexte de la Guerre froide, on a d'un côté le Monde Libre, de l'autre le Monde Libre. Ironique mais réaliste: les deux blocs étaient pour eux-mêmes les “défenseurs de la liberté”, et plus globalement les défenseurs du Meilleur Système Politique Souhaitable. De mon point de vue, aucun n'était le meilleur et aucun n'était souhaitable. À titre individuel j'aime autant avoir vécu, sinon une brève période dans ma toute jeunesse, dans des entités politiques “libérales” que “léninistes” (le stalinisme, le maoïsme et tous les autres “communistes” ne sont que des variantes ou des adaptations du léninisme, qui n'a qu'un rapport assez vague avec le communisme tel qu'envisagé au XIX° siècle, notamment avec le marxisme, on peut dire que d'une certaine manière Lénine est à Marx ce que Paul fut à Jésus: un “interprète” de son message qui tend à en faire une lecture plus ou moins fidèle et plus ou moins convergente avec le sens du message initial – plutôt moins). Mais comme dit, je ne puis trop considérer que le système qui sous-tend les démocraties dites libérales soit ni le meilleur ni le plus souhaitable. Disons que ce soient proprement des démocraties, alors je serais assez d'accord avec Churchill pour considérer que la démocratie est le pire des régimes à l'exception de tous les autres. Sinon que je ne considère pas les “démocraties libérales” comme des démocraties, mais ça importe peu, importe qu'en effet ce type de régime est le plus susceptible d'évoluer vers, sinon le meilleur, en tout cas le moins pire, dans le cas de société vastes, comptant des dizaines de milliers ou des millions ou des milliards de membres. Ou du moins, était jusque-là le plus susceptible de cela.


Remarque incidente: il m'arrive régulièrement de mentionner, quand j'entame une discussion sur certains sujets, «J'en parle plus par ailleurs», ou formule équivalente; parfois mais rarement je spécifie d'autres billets où en effet j'en parle plus. Mon but en indiquant le fait est moins tant de renvoyer à ces autres écrits que d'indiquer à mes potentiels lectrices et lecteurs que ici et maintenant, et bien, j'en parlerai en bref, juste l'essentiel pour mon propos en cours. Autant que je puisse l'estimer, ça devrait suffire si on fait l'effort de développer par soi-même ou en cherchant des références par ailleurs. Comme vous pouvez le constater, j'écris beaucoup (cent trente billets publiés ici, dont certains assez longs, en sept mois, dont environ la moitié en moins de trois mois, plus une vingtaine en attente de publication) mais je reviens souvent sur les mêmes sujets. C'est une méthode. Ce n'est pas toujours le cas mais le plus souvent, chaque nouveau texte sur un même sujet va vers la précision et autant que possible, plus de concision. Il m'arrive de me relire et j'ai parfois la surprise de découvrir qu'un texte écrit il y a dix, quinze ou vingt ans comporte des segments entiers assez similaires à d'autres rédigés il y a quelques jours, semaines ou mois. Je ne peux pas strictement dire que je me répète mais du moins, il ne me gêne pas de revenir plusieurs fois sur le même sujet car à force d'y revenir j'affine à la fois la pensée et mon discours. Donc, en toute honnêteté il me faut vous conseiller de ne pas nécessairement chercher à lire mes textes plus anciens, y compris quand je les mentionne précisément, ils ont toutes chances de ne pas apporter grand chose. Cela ne vaut pas, bien sûr, pour les textes d'humeur ou d'humour, qui ne sont cependant pas ma production principale. Il me semble l'avoir mentionné dans un autre billet, je regrette que le système d'édition de Mediapart ne mentionne pas le nombre de caractères, ça vous permettrait de les repérer aisément: mes écrits les plus lisibles, et les plus plaisants parfois, sont aussi les plus courts et dépassent rarement les deux pages imprimées.


J'en discute abondamment dans de nombreux autres textes, le problème avec les sociétés humaines vient de ce qu'elles changent de nature assez souvent mais que leurs membres ne changent pas de nature au même rythme. Je n'ai jamais écrit ça mais j'ai longuement discuté du principe, de diverses manières. Je ne l'ai jamais écrit car je me méfie des mots “nature” et “culture” mais bon, je me méfie de tous les mots donc autant employer ceux-là aussi. Disons, les sociétés humaines font ce que fait tout ce qui ressort du vivant: elles évoluent. Mais les humains évoluent moins vite que les sociétés, rapport au fait que le processus d'évolution des sociétés n'a pas la contrainte d'une modification du génome, opération qui ne se fait pas sur commande... En fait, une société peut selon les circonstances évoluer, ou régresser, en tout cas se modifier profondément, en un temps et sur un temps très court. Entre leur naissance et leur trentième année mes parents ont vécu dans cinq, ou six, ou sept sociétés différentes – ici on dira cinq – sans changer de territoire ni de société: du milieu des années 1930 au milieu des années 1960, de la III° République à la V° seconde manière (après 1962) en passant par l'État français, la IV°, et la V° première manière (1958-1962). En outre, ils sont passés d'un pays très rural et agricole à un pays très urbain et industriel, et d'un empire colonial immense à une entité réduite pour l'essentiel à son territoire métropolitain; ils ont aussi connu l'expérience de vivre dans deux pays différents mais sur un même territoire puisqu'ils vécurent pour partie en Algérie avant et après 1962. J'ai émis un jugement de valeur lié à mon conditionnement en parlant de régresser parce que dans mon appréciation des choses l'État français est une régression mais c'est idiot, l'évolution n'est pas nécessairement un progrès, le régime de l'État français était d'avance promis à une fin rapide mais il y eut bien évolution – évolution non viable voilà tout. «J'en parle plus par ailleurs», je ne m'étendrai donc pas ici, en tout cas les humains ont inventé un moyen de, disons, “ne plus évoluer”. Opération impossible mais du moins ça ressemble à cela. Disons, un moyen de ne plus faire de spéciation. C'est lié à leur manière de communiquer, le langage articulé et les systèmes de signes. Jusque-là, du moins chez les animaux – pour les plantes, les eucaryotes unicellulaires, les bactéries et les virus ça fonctionne autrement, il y a bien des lignées mais pas à proprement parler des espèces –, l'appartenance à une espèce et, dans l'espèce, à un groupe, était inscrite dans le corps, pour les humains et quelques rares autres espèces, surtout parmi les oiseaux, elle est inscrite dans le langage. Bien sûr, les membres de l'espèce sont de la même lignée mais l'espèce tolère une extrême variété. Ça a ses avantages et ses inconvénients, comme toute évolution. Entre autre avantage, mais qui peut parfois se révéler un inconvénient, cette capacité à faire évoluer très rapidement leurs sociétés, en changer la structure et l'étendue. Ces évolutions ne sont pas nécessairement des nouvelles formes, une société peut abandonner une structure pour une autre, s'apercevoir que ça ne fonctionne pas très bien, et reprendre l'ancienne structure ou en concevoir une nouvelle mais qui reprenne en tout ou partie une structure antérieure endogène ou exogène.


Encore une incise pour préciser un point: j'utilise le plus souvent les termes “con” et “salaud” comme concepts, même s'il m'arrive parfois d'en user dans leur emploi ordinaire. Mon salaud conceptuel en diffère mais a des rapports avec celui de Sartre. Pour citer cette page,

«[...] C’est dans cette perspective qu’il faut définir le salaud, au sens sartrien du terme, comme celui qui, par mauvaise foi, se dissimule le caractère gratuit et injustifiable de l’existence: “Le salaud considère son existence comme nécessaire alors que toute existence est injustifiée et gratuite” [...]».

Et pour citer cette autre page,

«[...] Cela donne la formule du salaud: non pas celui qui fait le mal pour le mal, comme serait le méchant, mais celui qui fait du mal à autrui pour son bien à soi [...].
Le salaud, c’est celui qui est prêt à sacrifier autrui à soi, à son propre intérêt, à ses propres désirs, à ses opinions ou à ses rêves.
Cela rejoint la pensée de Sartre, qui, le premier, fit du salaud une catégorie philosophique. Le salaud, au sens sartrien du terme, c’est celui qui se croit, qui se prend au sérieux, celui qui oublie sa propre contingence, sa propre responsabilité, sa propre liberté, celui qui est persuadé de son bon droit, de sa bonne foi, et c’est la définition même, pour Sartre, de la mauvaise. Le salaud, au fond, c’est celui qui se prend pour Dieu (l’amour en moins), ou qui est persuadé que Dieu (ou l’Histoire, ou la Vérité)  est dans son camp et couvre, comme on dit à l’armée, ou autorise, ou justifie, tout ce qu’il se croit tenu d’accomplir [...]
»
.

Mon “salaud” est précisément celui qui fait passer avant toute autre chose “son bien à soi”, qui prendrait au sérieux le titre de ce blog, Ma Pomme. Tenant compte qu'il y a des “gentils salauds” et des “méchants salauds”. Le développement initial de la seconde page citée sur les méchants et la méchanceté a son intérêt et ses limites car les méchants existent, qui ”font le mal pour le mal”: dans tous les cas le salaud “fait le mal pour le bien”, le sien propre ou celui de son groupe, ou de sa société, in fine toujours avec en vue son bien propre, mais dans certains cas il “fait le mal pour le mal”, au risque donc de le faire à son propre détriment. Prenons deux cas simples, les campagnes de disqualification des études démontrant la forte corrélation qui apparaît clairement une causalité entre le tabagisme et l'amiante, et certains cancer et maladies pulmonaires. On peut dire que les initiateurs de ces campagnes étaient des salauds mais non des méchants, ils visent en premier leur propre bien, en ce cas le maintien de leur industrie et des profits qu'ils en tirent, considérant secondaire le risque sur la santé, voire (mais là ça me semble douteux) étant sincèrement convaincus de l'innocuité de leurs produits; on peut aussi dire qu'une partie au moins des destinataires de ces campagnes sont des “gentils salauds” qui pour préserver ce qu'ils considèrent dans l'immédiat comme un bien, consommer du tabac, ou utiliser de l'amiante, ou travailler dans l'industrie du tabac ou de l'amiante, préfèrent croire les tenants de l'innocuité de ces produits – je veux dire, n'y croient pas par raison mais par confort, parce que ça préserve ce qu'ils considèrent être leur “bien”. Entre les deux, il y a des acteurs (chercheurs, publicitaires, publicistes) travaillant pour les initiateurs et constituant les éléments de la propagande destinée aux usagers et aux décideurs politiques; ces agents de la propagande ne visent qu'indirectement au bien, à leur bien, et peuvent considérer par devers-eux qu'en effet le tabagisme ou l'amiante sont un mal, donc il font le mal (de la désinformation) pour le mal, y compris, le cas échéant, leur propre mal (tabagisme passif, locaux où ils vivent ou travaillent truffés d'amiante). Cela posé je suis assez d'accord avec André Comte-Sponville, le but final d'un salaud est toujours “le bien”, le sien propre.

Le con conceptuel est nécessaire si l'on suppose le salaud conceptuel: le salaud ne peut avoir une action efficace que s'il s'appuie sur un public de cons, de personnes qui préfèrent croire les salauds dès lors que ceux-ci développent un discours qui les renforce dans leurs préjugés, dans leurs idéologies. Certes, comme il m'arrive de le dire cons et salauds sont les deux faces d'une même médaille, fondamentalement, le con aussi «considère son existence comme nécessaire», et fondamentalement, agir “pour son bien” au détriment du bien des autres est à terme une grosse connerie, la distinction étant plus sur cela, le terme: le con vise à son bien immédiat et subira très vite les conséquences de choix erronés, le salaud suppose que les effets indésirables de ses choix erronés auront lieu loin de lui dans l'espace ou/et le temps. Ce qui ne se vérifie pas toujours, pour le salaud...

Cette incise parce que probablement j'utiliserai par après ces termes.


Les sociétés humaines et celles de quelques rares autres espèces sont des sortes de “blobs”, de mycétozoaires: tantôt elles forment des individus isolés et faiblement reliés, tantôt des amas d'individus, tantôt elles fusionnent en conservant tout ou partie des noyaux des individus initiaux. Au passage, la lecture de l'article sur les mycétozoaires vaut pour les les divers liens qu'on voit dans la partie introductive: en les suivant, vous verrez que la division classique en “règnes” animal et végétal avec l'introduction récente d'une séparation entre les plantes autotrophes et hétérotrophes (spécialement les fungi, en gros les champignons), et bien sûr la division entre lignées eucaryotes et procaryotes, plus les virus qui sont indéterminables, sont devenues douteuses. Le nom même de mycétozoaire explique la difficile séparation: “mycète” est l'ancien terme classificatoire pour les “champignons”, “mico” en grec ancien, le suffixe “zoaire” spécifie les animaux, les “zoons” en grec toujours, dit autrement, ce sont des “champignons-animaux”. Remarquez, ce n'est pas d'hier que l'on ne sait pas trop bien quoi est quoi, l'article du Wiktionnaire sur le suffixe “-zoaire” le rappelle, le mot-matrice pour son emploi est “protozoaire”, le suffixe final “-aire” n'a pas proprement de sens, il est un outil d'adjectivation d'un substantif, de fait dans ce mot la racine est “zo”, donc “zoo”, “zoon”, “proto-” étant un préfixe signifiant littéralement “premier”, “antérieur à”, mais avec une teinture de sens “quasi”, le protozoaire est un “animal primitif” mais pour partie un “quasi animal”. Bref, dès que l'on se dirige vers les individus les plus primitifs ou les plus simples (je pense notamment aux Fungi, qui peuvent constituer des individus parfois assez complexes mais sur une une base assez simple, ils forment plutôt des colonies que des organismes) il devient difficile de les classer parce qu'ils ont des types de comportements parfois “végétaux”, parfois “animaux”. Les “blobs” et autres mycétozoaires (le terme “blob” désigne proprement Physarum polycephalum, mais peut être étendu aux autres mycétozoaires ou aux myxomycètes) sont inclassables, la seule classe à laquelle on peut à coup sûr les rattacher est celles de hétérotrophes, pour le reste, et bien, la description des différents états de Physarum polycephalum donne idée de son indétermination puisque selon les contextes et les phases de développement de son cycle de vie, il sera mononucléaire ou polynucléaire, il aura les caractéristiques d'un eucaryote ou d'un procaryote, des caractères “végétaux“ ou “animaux”, des comportements “actifs” ou “végétatifs”.

J'ai une hypothèse qui à dire vrai ne m'est pas propre, correspondant en partie à ce vieil adage, «l'ontogenèse récapitule la phylogenèse», la «théorie de la récapitulation» comme le dit l'article de Wikipédia intitulé ainsi. Ce n'est pas proprement mon hypothèse, cette “théorie” a depuis été invalidée dans ses formulation et description initiales, mon hypothèse est beaucoup plus consistante parce que certaine quant à sa formulation: chaque individu intègre en lui toutes les caractéristiques de sa lignée, pour préciser, il garde trace dans son patrimoine de l'ensemble des patrimoines de ses antécédents, du premier des procaryotes de la lignée jusqu'à ses parents directs, ses géniteurs. Et pour les eucaryotes et certains procaryotes, ils intègrent même le patrimoine d'autres lignées, bien que là ça devienne plus compliqué: une cellule eucaryote intègre dans son milieu intérieur des ”quasi procaryotes”, des organites qui dérivent pour certains (peut-être pour tous) de procaryotes, et qui sont pour beaucoup “génétiquement dépendants” de la cellule, dont une partie du patrimoine ou même sa totalité est intégrée au noyau de la cellule-hôte. C'est à vérifier mais de ce que j'en comprends ce patrimoine déporté n'a pas d'utilité directe pour la cellule sinon de permettre le fonctionnement et la reproduction de ces organites, qui sont nécessaires à son propre fonctionnement; factuellement c'est une utilité indirecte mais vitale donc avec un impact direct. Il ne s'agit donc pas du cas désormais connu de l'intégration du patrimoine de certains virus dans le noyau de certains eucaryotes (et probablement de certains eucaryotes) qui ont un intérêt direct pour la cellule en induisant des capacités nouvelles, cas notamment de la viviparité, induite par le génome d'un ancien virus intégré au génome des organismes eucaryotes, on peut dire que les eucaryotes vivipares “reproduisent” ces virus en même temps qu'ils se reproduisent, parce qu'ils y ont trouvé un intérêt. Non qu'ils aient eu le choix mais dans ce cas cette cohabitation est bénéfique aux deux lignées. De l'autre bord, peut-on vraiment considérer que le patrimoine génétique des organites intégré dans le noyau des eucaryotes est “d'une autre lignée”? Un eucaryote ne peut fonctionner sans leur présence, sans les mitochondries pour les hétérotrophes par exemple, sans les plastes pour les autotrophes – sinon que les plastes conservent tout leur patrimoine mais dépendent cependant de la cellule.

J'en parle parce qu'il me semble important de considérer que l'inventivité des individus ne dépasse pas les limites de leurs acquis, lesquels acquis sont pour leur plus grande part de l'ordre de l'inné. C'est là encore un de mes sujets récurrents, et là aussi je ne fais pas preuve de grande originalité, on ne peut plus guère désormais établir une distinction nette entre inné et acquis, sans être devenue lamarckienne la théorie de l'évolution n'est plus si tranchante, on a mis en évidence ces derniers lustres des processus qui à court terme ont tout de la transmission des caractères acquis et à long terme influent sur l'évolution des lignées généalogiques et celle des espèces et des races. Brièvement, sur la question des races: si on en retire les “théories” pseudo-scientifiques qui y ont introduit l'idée d'une sorte de spéciation ce mot me semble le plus pertinent pour nommer les sous-ensembles humains ayant en commun des traits phénotypiques qui les singularisent et les différencient des autres sous-ensembles. Bizarrement pensais-je mais en fait pas bizarrement du tout, avec le développement au XIX° siècle du “racisme scientifique” qui fait partie de tout un ensemble de théories pseudo-scientifiques de la même époque (entre autres la phrénologie et le spencérisme ou “darwinisme social”, pas très social et encore moins darwinien) la notion de race devint tout autre que ce qu'elle était auparavant, où elle était un quasi-synonyme de lignée généalogique avec la notion de choix, en gros, de la “sélection non naturelle”. Le premier sens de “race” que donne le TLF, le sens littéraire réputé vieilli bien qu'il reste assez vivace, est «ensemble des personnes appartenant à une même lignée, à une même famille»; le sens II, à la base du racisme supposé scientifique, est en biologie «subdivision de l'espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population», en anthropologie «groupement naturel d'êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités». L'étymologie du mot est incertaine mais vraisemblablement il dérive de ratio, qui donnera “raison” et “ration”, et à partir de son sens latin les adjectifs et substantifs à racine “ratio-” autres que “rationnement” et “rationner”, et qui renvoient, parfois avec ironie (ratiociner, rationaliser), à la raison comme calcul et discernement, ou de generatio, avec aphérèse, “génération” aux deux sens de “reproduction” et de “descendance”, “lignée”. Je m'avancerai un peu en supposant qu'il y eut convergence, l'aphérèse produit une forme “ratio” et comme la sélection non naturelle découle d'un calcul et d'un procédé les deux sens se rencontrent dans “race”. Je songeais que le mot “naturel” appliqué aux groupements humains me semblait abusif sauf si on le rapporte aux “conditions naturelles”: de fait, un ensemble de populations fortement séparé des autres par la nature (océans, grands déserts, hautes chaînes de montagnes) aura des relations limitées avec ces autres ensembles; si en revanche on prend le terme en tant que désignant quelque chose de l'ordre de l'inné, ça ne collera pas.

L'acception biologique explique mon intérêt pour le terme: il s'agit d'une subdivision de l'espèce, donc on reste dans le cadre de l'espèce; en outre une subdivision «fondée sur des caractères physiques héréditaires», donc sur des différences circonstancielles et non substantielles. Prétendre qu'il n'y a pas de races humaines va contre l'évidence, au contraire il faudrait aller au bout du concept et revenir au sens dit littéraire: les humains font avec leur propre espèce ce qu'ils font avec les autres espèces animales ou végétales, de la “sélection non naturelle” y compris à l'intérieur d'un groupe supposé homogène, on peut même inverser la proposition et dire qu'ils appliquent aux espèces domestiquées le mode de sélection qu'ils s'appliquent; difficile de dater la chose mais du moins l'universalité des règles matrimoniales (non dans leur définition locale mais dans le principe même, ce que Lévy-Strauss nomma le “tabou de l'inceste” en le considérant comme un rare universel attesté) donne idée que cette pratique est antérieure à la “révolution néolithique”, donc antérieure au moment où les humains ont commencé à domestiquer les végétaux et les animaux. Je ne supposerai pas que ce fut, disons, délibéré, “conscient”, mais du moins cette forme de sélection dirigée est entre autres l'une des causes de la “non spéciation” des humains qui contrairement à presque toutes les espèces sociales ne se constituent pas en groupes fermés, ce qui favorise la spéciation: si à l'intérieur même d'un groupement, d'une société, il y a une séparation généalogique (pas très stricte cela dit) entre “classes” ou “castes”, à l'inverse on favorisera les échanges entre classes ou castes de niveau équivalent entre groupements ou sociétés, par choix pour les plus hautes (choix entre castes, celui des individus n'était pas requis et dans certaines encore, y compris au sein de nos sociétés dites avancées et démocratiques les “classes supérieures” tendent toujours à l'endogamie et aux mariages arrangés) par circonstance ou par force dans les plus basses – aujourd'hui encore les entités politiques “vendent” leurs populations, on n'appelle plus ça de l'esclavage mais il me semble que la grande masse d'ouvriers et de domestiques travaillant dans les royaumes de la Péninsule arabique au profit principal de leurs autorités ont probablement idée que leur situation a quelque rapport avec celle des esclaves.

Tout ça pour expliquer en quoi la délimitation des sociétés n'est pas de la plus grande évidence. Sans même considérer des ensembles plus vastes (pour ne prendre qu'un exemple, les échanges matrimoniaux entre hautes classes se pratique de longue date, même si de manière erratique, entre entités politiques ayant un lien parfois distant mais certain avec le bassin méditerranéen, spécialement Europe, Moyen-Orient et Afrique du Nord, ça entretient les bonnes relations, et ça réduit, sans les empêcher, les risques de conflits) la partie de l'Eurasie qui constitue actuellement l'Union européenne forme de longue date, environ deux millénaires, un ensemble cohérent mais labile.


Encore une incise, à propos du dernier mot de l'alinéa précédent. Parfois me vient un mot qui me semble correspondre à ce que je veux exprimer sans que j'en sois certain; “labile” n'est pas un mot qui fait partie de mon vocabulaire ordinaire mais j'ai assez bonne mémoire et il me semblait, ce que me confirme le TLF, que “labile” signifiait quelque chose comme «qui est sujet à changer, à se transformer»; mais je n'en étais pas sûr, raison pourquoi j'ai consulté le TLF. Pourquoi prendre ce terme somme toute rare? À la fois par souci de précision et de concision, par affèterie et pour éveiller l'attention de mon possible lectorat. J'aime les mots, j'aime en découvrir de nouveaux, donc j'ai le goût d'en faire possiblement découvrir à mes lectrices et lecteurs, ça me semble un motif essentiel pour user de mots peu courants. Voilà pourquoi cet ensemble cohérent sera dit ici labile...


Comme il ne vous étonnera pas je suppose, «j'en parle plus par ailleurs» et même j'en ai parlé assez souvent, de cet ensemble. Diversement, selon mon optique locale, parfois je discute, disons, de civilisations, et dans ce cadre il forme l'un des éléments d'un ensemble plus large, «de l'Atlantique à l'Oural» pour sa partie eurasienne, selon la formule due à de Gaulle, de l'Atlantique à la Mer d'Arabie ou au moins au Golfe d'Oman pour sa partie méridionale. Ses parties extrêmes sont le Maroc et une partie au moins de la Mauritanie au sud-ouest, la Finlande au nord-ouest (on peut aller jusqu'à l'Islande mais ça ne change pas grand chose), l'Iran au sud-est, la partie la plus occidentale de la Russie actuelle, celle à l'ouest des mots Oural, au nord-est. Bien sûr cet ensemble n'est pas une île et sauf au nord-ouest ses frontières participent d'autres ensembles civilisationnels limitrophes. Parfois je discute, que dire? De sociétés? Dans le cadre même de cette discussion on peut dire cela, donc: parfois je discute de sociétés, et selon mon axe de réflexion je discute d'un ensemble assez large allant du nord du Maroc à la Mésopotamie au sud, de la Scandinavie à l'Ukraine au nord, ou plus restreint, correspondant donc à l'actuelle UE (avant “brexit”), soit la partie eurasienne de l'extension maximale de la partie occidentale de l'Empire romain, vers la fin du III° siècle de l'ère commune. Ou au début de ce siècle, je ne sais plus exactement, disons, ce qui fut nommé par après l'Empire romain d'occident. Comme j'en parle assez par ailleurs je ne m'étendrai pas sur les aspects historiques sinon pour mentionner qu'il y eut de fait une continuité avec des intermèdes plus ou moins longs et des reconstitutions plus ou moins brèves et étendues, de l'Empire romain à l'Empire carolingien, de celui-ci aux deux “Saints-Empires”, du second Saint-Empire au bref et fulgurant Empire napoléonien, de celui-ci à l'Union européenne actuel, dont le cœur, la Communauté européenne de 1957, fut la reconstitution de l'Empire carolingien dans sa plus grande extension. Sans dire que ce fut un long fleuve tranquille, loin de là, du moins on peut dire que de la fin du V° siècle à aujourd'hui les diverses et mouvantes entités politiques de ce territoire n'ont jamais perdu de vue leur unité profonde, et toutes les entités importantes à tel et tel moment ont eu chacune leur tour et parfois – et trop souvent – en même temps le projet de reconstituer une entité unique, de refonder l'empire. Je n'ai pas cité dans ma liste la tentative la plus désastreuse parce qu'elle différa profondément des autres mais même le projet nazi fut une sorte de volonté de reconstitution de cet empire, et d'une certaine manière ce fut le projet de l'Empire prussien et la cause profonde de la première guerre mondiale, que je nomme, comme plusieurs autres, la «guerre civile européenne» puisque pour l'essentiel ses acteurs furent européens, son principal territoire de conflit, de nouveau le territoire de l'Empire romain d'occident.

Cet ensemble est un “blob”, tantôt un seul individu, tantôt un amas d'individus, tantôt un ensemble dispersé et peu liés d'individus, avec selon les moments un nombre variables de noyaux au plan de l'ensemble et au plan de chaque entité quand il est divisé. Cela dit, toute société et spécialement, toute société humaine, est une sorte de blob en ce sens que l'entité ultime est le membre de base, pour ce qui m'intéresse ici, l'humain. Comme ce n'est pas le sujet ici je n'irai pas plus loin dans cette approche fractale mais vous et moi sommes des quasi-blobs: vous et moi somme des individus et dans le même temps une collection d'individus, certains “endogènes”, les cellules dérivant de la cellule initiale née de la fusion de deux gamètes, certains “exogènes”, la population égale en nombre d'individus sinon en masse des micro-organismes sans qui nous ne pourrions survivre, le “microbiote”; et parmi les cellules endogènes, on a une diversité similaire à celle des mycétozoaires: certaines sont des quasi-bactéries avec un noyau partiel et sans membrane (manière de dire: même les noyaux de procaryotes ont une membrane mais beaucoup plus sommaire que celle des eucaryotes), voire des quasi-organites sans noyau (cas des érythrocytes chez les mammifères), d'autres sont polynucléaires (cas des autres globules sanguins, les leucocytes, dont certains, les granulocytes, sont donc tels), bref, contrairement au discours le plus courant les cellules d'un organisme tel que le vôtre ou le mien sont loin d'avoir toutes le même noyau, ni la même structure générale, ni donc, comme les globules rouges, ne sont proprement des cellules. Sans vouloir développer il y a une certaine cohérence à énucléer ces globules, ça évite le risque de les voir se mettre en grève: comme elles dépendent des autres cellules pour leur survie, elles ne manqueront pas de remplir leur office. De ce point de vue les oiseaux sont plus libéraux puisque leurs hématocrites ont un noyau...

Il m'arrive aussi de dire, comme dans l'alinéa précédent, qu'une société est un organisme et un individu, ce qui est vrai et faux. Vrai car les sociétés, humaines ou autres, ont les mêmes caractéristiques générales que tout ce qui ressort du vivant, faux car  on ne peut proprement décrire un niveau supérieur avec les termes valides pour un niveau inférieur – je parle de niveaux inférieur et supérieur non d'un point de vue qualitatif ou quantitatif mais d'un point de vue structurel, comme mentionné la vie est fractale donc on retrouve les mêmes structures de la cellule à l'organisme, de l'organisme au groupe ou à la société, du groupe ou de la société à l'espèce ou à l'écosystème, et in fine à la biosphère même, qui est à la fois un individu, un écosystème et une sorte de société ainsi qu'une sorte de cellule en ce sens qu'il hérite des caractéristiques de tous les niveaux inférieurs. Structurellement, il n'y a pas de différence entre une société d'insectes et une société humaine, en revanche il y en a une qualitative parce que la société humaine hérite des capacités des humains, qui sont beaucoup plus variées et complexes que celles des fourmis; entre autres différences, comme mentionné aussi les humains sont capables, en tant qu'individus, de réaliser des actes dont ils prévoient que leur fin aura lieu en un temps ou/et en un lieu hors de leur portée et sans conséquence directe sur leur propre parcours de vie. Dire qu'une bactérie, un eucaryote, un organisme, une société, ont une structure générale similaire ne revient pas à dire qu'ils sont les mêmes et de même, dire qu'une société humaine ou de fourmis ont une structure similaire ne revient pas à assimiler les humains aux fourmis ou inversement. Il importe de le comprendre précisément pour ne pas faire l'erreur de considérer une comparaison comme une équivalence, et pour comprendre qu'on ne peut pas appliquer au niveau supérieur les réponses valides à son niveau ou à un niveau inférieur. Pour exemple, on parle de longue date de la mort des sociétés ou des civilisations. Paul Valéry l'écrivit un jour, «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles», c'est joliment tourné mais faux parce que à l'instar des humains les sociétés et les civilisations sont immortelles. Certes les individus meurent, mais tant qu'ils restent dans la mémoire de l'espèce ils vivent: Socrate est mort comme individu il y a deux millénaires et demi mais il est encore vivant dans la mémoire des humains, la Grèce antique, la société et la culture qui étaient au temps de Socrate, sont mortes comme “individus” il y a plus de deux millénaires, relativement peu de temps après Socrate, mais restent vivantes en nos mémoires; et tant Socrate que sa société continuent d'agir en ce monde, et en ce début de deuxième millénaire de l'ère commune.

Pour mémoire, ce billet débute par une discussion sur la démocratie, notion née sous ce terme précisément peu avant l'époque où vécut Socrate; dès cette époque il y eut des disputes quant à la détermination de ce que pouvait proprement être cette “démocratie”, et factuellement ce qu'on nomme ainsi aujourd'hui et pour nos propres sociétés n'a qu'un rapport lointain avec ce qu'en comprenaient les Athéniens d'il y a 1500 ans, mais c'est bien parce que la démocratie athénienne est toujours vivante en nos mémoires que l'on en parle et que certains l'espèrent et œuvrent pour l'établir. Je relevais qu'il y a bien des désaccords sur ce qu'elle désigne mais, comme mentionné ici, c'est vrai dès l'origine, ce qui importe est avant tout qu'on soit partisan ou opposant du projet démocratique: je peux agir avec quiconque se dit partisan de la démocratie, sachant que nous passerons beaucoup de temps à tenter de concilier nos approches propres, je ne peux m'entendre avec quiconque refuse ce projet. Ce qui ne signifie pas pour autant que dans l'ordinaire des choses nous ne puissions agir ensemble. Je suis athée et agnostique et ne puis envisager de soutenir un projet de société qui s'articule sur l'établissement d'une théocratie, ce qui ne m'empêche de faire pas mal de choses en convergence avec des cul-bénit, parce qu'en bien d'autres questions on s'accorde.

La question de l'immortalité importe notamment en ce qui se rapporte à cet ensemble “Empire romain d'occident”: la plus ancienne entité politique encore active effectivement, encore vivante en elle-même, sur ce territoire, n'a pas plus d'un siècle, mais toutes celles qui sont nées depuis le V9 siècle et un grand nombre de celles nées et mortes avant cette date sont vivantes dans la mémoire des humains. Je ne crois pas que la plupart des inventeurs de la CEE, de la Communauté économique européenne, l'envisageaient comme la refondation de l'Empire carolingien, même si je suppose qu'un certain nombre d'entre eux y ont pensé et en tout cas, même si je suis certain que beaucoup d'entre eux, presque tous même, ne pouvaient manquer de savoir que les États qui négocièrent et signèrent le Traité de Rome constituaient la plus grande part du territoire de cet empire. Il y a même plus significatif: l'une des configurations envisagées fut, peu après la fin du bloc soviétique, spécialement du Pacte de Varsovie, la reconstitution d'une part significative de la plus grande extension de l'Empire romain avec l'intégration de l'Europe centrale et du sud, “balkanique”, la Turquie – l'antique Asie mineure –, et la rive sud de la Méditerranée, la désormais défunte et très aléatoire “Union méditerranéenne” dans sa partie sud. Le problème étant que la mémoire des uns n'est pas celle des autres. Je vais discuter ici d'un cas que je connais bien, et vous aussi probablement – nulle certitude ici mais du moins je présume qu'une bonne part de mon possible lectorat est informé sur l'Histoire de France, même si seulement dans les grandes lignes. Qui sont justement celles qui m'intéressent.

Selon moi, et selon bien d'autres, la France se fonde effectivement au cours du XV° siècle, durant les deux décennies de la fin de la Guerre de Cent Ans et les deux décennies qui suivent, la période mentionnée dans ce titre d'une partie de l'article de Wikipédia, «Les Anglais boutés hors de France: de 1429 à 1475». J'ai récemment cité plusieurs saillies et sentences de Clémenceau, j'y ajoute ici ce bon mot: «L'Angleterre, cette colonie française qui a mal tourné». Les choses auraient-elles tourné autrement à partir de 1429, qu'un autre aurait pu avoir ce bon mot, la France, une colonie anglaise qui a bien tourné. Un troisième bon mot pourrait être: l'Angleterre, cette colonie danoise qui a bien – ou mal – tourné. Puisqu'à l'époque de la conquête normande de l'Angleterre, la Normandie même était une colonie danoise. Factuellement, une large partie de la façade atlantique de l'Eurasie du nord de la Bretagne au sud de la Finlande était sous le contrôle et pour une large part sous la domination de princes danois, ainsi qu'une partie des îles britanniques, ces “Hommes du nord”, ces “Normands”. Ça n'en constituait pas pour autant un “empire danois” car si ces princes agissaient de manière assez coordonnée ils ne le faisaient pas de manière unifiée. De ce point de vue, l'Angleterre du XIV° siècle est une “colonie française” parce que son récent conquérant n'était pas un prince danois mais un fils d'immigré, un descendant de colon, et sa base territoriale n'avait plus de lien avec la terre d'origine. Je ne retracerai pas tous les épisodes qui préludèrent à la Guerre de Cent Ans et ont d'ailleurs leur source dans la «première Guerre de Cent Ans», nommé dans Wikipédia – et par les historiens – le conflit entre Capétiens et Plantagenêt, qui trouve à-peu-près sa résolution en 1259 mais se résout proprement entre 1299 et 1303 par la conclusion d'un traité qui fut la source de la deuxième Guerre de Cent Ans qui commence 34 ans plus tard. On pourrait presque parler de la «guerre de trois cent ans et quelques» puisque cette dispute entre Plantagenêt et Capétiens commencée en 1159 s'achève à-peu-près en 1479. On peut d'autant plus parler de «guerre de trois siècles» que tant durant la première que durant la deuxième “guerre de cent ans” il y eut d'assez longue périodes sans conflits importants entre ces deux parties – ce qui n'exclut pas d'autres conflits avec d'autres parties –, et que durant la période intermédiaire, spécialement entre 1259 et 1303, il eut une plusieurs confrontations entre les deux parties, une sorte de «guerre de cinquante ans» pas tellement plus calme qu'avant et après. Ce n'est qu'après 1477 que commence proprement l'unification très progressive du royaume, encore largement structuré selon le schéma féodal en cette fin de XV° siècle, unification à-peu-près achevée un bon siècle plus tard, sous le règne de Henri IV (1583-1610).

Ce début est discutable, on peut le situer plus tard, durant la courte phase de monarchie dite absolue, ou lors de la Révolution française, ou au début de la III° République, ou à la fin de la deuxième guerre mondiale, ou même en 1962 avec la fin définitive de l'Empire colonial français, en tout cas il est assez difficile de déterminer une entité “la France” avant 1429 et même, avant 1459, voire avant 1477 et la fin des ambitions bourguignonnes concernant les territoires de ce qui était en train de devenir la France. Avant ce siècle, il y eut certes un territoire relativement unifié qui correspondait à-peu-près à celui de la France métropolitaine actuelle plus l'actuel Bénélux mais c'était une province de l'empire de l'époque, la Gaule romaine, qui perdit son unité en même temps qu'elle retrouva son indépendance, avec la fin de l'Empire romain d'occident, et ne se réunifia qu'à partir de la fin du XV° siècle. Or, pour certains il y a une continuité entre la Gaule romaine et la France d'après 1453, nonobstant le nom même de l'entité, rappelant qu'entre les deux il y eut la domination des “Germains”, entre autres les diverses nations franque dont les Francs saliens mais aussi les Wisigoths, notamment en Aquitaine. Pour une autre école la France commence proprement avec l'établissement de dynasties de Francs saliens au nord de l'ancienne Gaule, spécialement Clovis I°, ce qui n'est pas de si évident puisque si le royaume des Francs connut brièvement une assez grande extension elle était sise pour l'essentiel sur le Bénélux, une petite moitié de l'actuel Allemagne et la partie de l'actuelle France au nord de la Loire, sauf l'Armorique, et plutôt sous la forme d'une fédération que d'un royaume unifié. Ce n'était pas encore la féodalité mais c'en fut les prémisses, or le système féodal il tend à la dispersion plutôt qu'à l'unification. J'esquisse cela à gros traits pour faire apprécier que, comme dit, nulle société, nulle culture, nulle civilisation ne meurt aussi longtemps qu'elle reste dans la mémoire des humains, mais que lesdits humains ont le plus souvent une mémoire sélective et pas toujours exacte. En outre, et bien, les guerres passées ont parfois, ont souvent des conséquences lointaines. J'écrivais plus haut que l'espèce tolère une extrême variété parmi ses membres et que cela a ses avantages et ses inconvénients. Ce qui est lié à sa mémoire longue et son inventivité en matière de structures sociales.

Dire qu'une société est une sorte de blob c'est précisément noter que les reconfigurations n'effacent pas la mémoire des noyaux ni celle des fusions, des divisions, des séparations, et les divers changements d'états: en France et en 2019 on voit s'opposer des “girondins” et des “jacobins”, des “démocrates”, des “républicains”, des “libéraux”, des “socialistes”, des “communistes”, des “radicaux” tendance “libéraux” ou tendance “socialistes”, des “bonapartistes” tendance Bonaparte ou tendance Napoléon, et dans ce second cas tendance I° ou tendance III, des... Bref, tous les imaginaires de projets politiques qui se sont déroulés sur ce territoire, voire qui ne s'y sont jamais développés sinon en imagination: on y trouve au moins quatre courants trotskyste sans que le trotskysme y eut jamais le moindre début de réalisation, et on y trouva de puissants courants maoïstes ou libertaires, fascistes ou nazis, sans que nul de ces projets ne fut jamais mis en œuvre par choix délibéré – le bref et désastreux épisode tendanciellement fasciste entre 1940 et 1944 ne put se réaliser qu'à la faveur d'un délitement des institutions et avec le soutien d'une “puissance étrangère”, l'occupant nazi. Il n'y a pas si longtemps, on entendait encore certains membres responsables politiques parler, sinon de l'Algérie française, au moins du Sahara français, ou plus récemment encore évoquer avec regret le “rôle positif de la colonisation” – certains souhaitaient peut-être, pour “faire entrer l'Afrique dans l'Histoire”, entendre les petits Africains ânonner «Nos ancêtres les Gaulois» puisque paraît-il tout bon Français doit se réclamer de cette ancestralité: recréer l'Empire colonial français en Afrique de l'Ouest serait-il le moyen de la faire entrer dans l'Histoire? Je parlais de jacobins et de girondins, une manière rapide de nommer deux manières d'envisager la structure de la société: centralisation contre décentralisation. C'est une opposition ancienne puisque nombre de conflits qui pour certains débouchèrent sur des guerres civiles au long des siècles s'articulèrent sur cette opposition. On peut dire que les “frondeurs” du milieu du XVII° siècle étaient “girondins”, et s'opposaient à une monarchie “jacobine”, centralisatrice, on peut aussi dire qu'en France, au début des guerres de religion les tenants de la Réforme étaient “girondins”, ceux de la contre-Réforme “jacobins”, mais que par une alchimie étrange, entre la fin du règne de Henri III et le début de celui de Henri IV les catholiques se repeignent (couleurs pastel) en girondins tandis que les réformés se découvrent (mollement) jacobins. Pour les fidèles de base je ne sais pas pour ceux du sommet la question religieuse apparaît plutôt secondaire dans ces évolutions. Ça n'empêche pas une foi sincère, m'est avis qu'un gars comme Henri de Navarre, troisième du nom, était attaché aux doctrines de la Réforme mais comme chef politique souhaitant devenir Henri de France, quatrième du nom, il considéra que «Paris vaut bien une messe» – une sorte de marrane version chrétien réformé. Quand aux jacobins et girondins, assez peu après la mort de Henri IV les choses s'inversent de nouveau mais brièvement, car si durant sa régence sa mère Marie de Médicis fut amenée à ménager les “Grands”, jusqu'à convoquer les États généraux de 1614, pour éviter les troubles, quand Louis XIII sort de tutelle il reprend assez vite le processus de centralisation initié par ses deux prédécesseurs, se remettant à dos les “Grands”, mais aussi les Réformés par une politique de “re-catholicisation” assez rude, bref, au milieu de la décennie 1620 la France est peuplée de “girondins” assez divisés sinon sur un point: lutter contre la centralisation des pouvoirs.

Factuellement, les positions et options politiques, sociales, religieuses et autres survivent au cours des siècles et les choix des acteurs d'opter pour telles ou telles positions sont dictés par des motifs pas toujours en rapport évident avec ces options. Les fameux “Grands du royaume” qui ne cessèrent, au long du XVII° siècle, de s'opposer, dans quelques cas les armes à la main et à la tête d'armées parfois assez peu concernées – quelques peu financées et équipées par l'Espagne, notamment –, se recrutaient aussi bien chez les réformés que chez les catholiques, leur motif principal étant de préserver leur pouvoir contre celui du roi. Il est à considérer que durant la longue période de troubles “religieux” en Europe, principalement du début du XVI° siècle au milieu du XVII°, les options religieuses des diverses parties étaient beaucoup plus liées à celles de leurs opposants qu'à une question dogmatique: où le prince soutenait la Réforme (parfois par choix, souvent pour s'opposer plus efficacement à des voisins encombrants), son opposition se découvrait fermement catholique, et inversement; quand aux alliances entre entités politiques, et bien, s'il le fallait on s'alliait avec le Diable (François I° avec la Sublime Porte ottomane, Louis XIII le bon roi catholique avec certains princes réformés d'Allemagne) pour lutter contre Dieu (le pape ou le très catholique Saint-Empire). Non que ça ait beaucoup changé depuis, voir le cas italien récent où l'on vit successivement deux alliances de gouvernement assez aberrantes, d'abord entre la Ligue et le mouvement Cinq Étoiles, puis entre le Parti démocrate et les Cinq Étoiles: dans le premier cas, chacun des deux mouvements avaient indiqué durant la campagne électorale qu'ils n'envisageait en aucun cas une alliance avec l'autre, et dans le second cas, et bien pour les responsables du Parti démocrate le mouvement Cinq Étoiles, c'était le Diable... Quand il s'agit de trouver ou retrouver une place à table, on est souvent prêt à raccourcir sa cuillère quand on a comme convive le Diable. C'est ainsi. Cela dit, je puis pour une rare fois faire une prédiction avec la quasi certitude qu'elle ne sera pas démentie, vue la distance au moins aussi importante entre les options des Cinq Étoiles et des “démocrates” qu'elles l'étaient entre les Cinq Étoiles et la Ligue, m'est avis que cette coalition de gouvernement ne durera pas plus que la première, et sera tout aussi erratique quant à sa politique.

Mmm... Comme souvent, je dirai même, comme toujours, dès qu'un texte devient assez long, je dérive, je m'éparpille. C'est lié à ma façon d'envisager la réalité: je ne puis m'empêcher de constater que tout se relier à tout donc plus j'avance, plus m'apparaissent les liens, et je les suis tous et sans ordre. Bon, c'est quoi déjà le sujet de cette discussion? Je consulte la brève introduction, le “chapô” comme on écrit ici. Ah oui! Ça fait un moment que je réfléchis à ce que je nomme “démocratie”, ce qui m'amène à devoir lui donner un sens à chaque fois que j'en écris. Ce qui est idiot. C'est idiot puisque les mots n'ont pas de sens, selon moi – et selon bien d'autres que moi, y compris parmi ceux qui croient croire que les mots ont un sens. Je veux dire: si je discute avec une personne qui croit que les mots ont un sens et qu'on en vient à un sujet tel que la démocratie, on s'apercevra assez vite que le sens que je donne à ce mot n'est pas celui qu'elle lui attribue. On peut s'entendre, peut-être, pour considérer qu'il a au moins quatre ou cinq sens, mais si un tiers entre dans la discussion, on s'apercevra probablement qu'il n'est d'accord ni avec elle, ni avec moi. Pareil si un nouvel intervenant entre dans le débat, etc. Pour peu que la première personne soit honnête ou/et intelligente, elle finira par me concéder que mon postulat de départ, en gros, un mot n'a d'autre sens que celui que chacun lui attribue, et qu'avec certains mots, autant de personnes, autant d'avis, parfois totalement incompatibles. Pour peu qu'elle soit malhonnête ou/et inintelligente, elle ne concèdera rien: le con déniera toute interprétation de “démocratie” qui ne cadre pas avec la sienne, le salaud procèdera d'une autre manière, il tentera de “concilier l'inconciliable”, ce qui peut se faire de deux manières, avec deux types de rhétoriques, l'exégèse ou la conviction. Qui ne sont pas incompatibles cela dit.

L'exégèse, du moins l'exégèse à but de propagande, consiste à faire une fausse interprétation, ce que visait par exemple George Orwell avec son concept de novlangue: si un mot semble contredire sa description de la réalité, le “novlinguiste” va le redéfinir ou l'effacer, deux manière de le nier. Il y a quelques temps j'avais conçu un petit apologue en forme de plaisanterie, en lien avec le propos de cet alinéa. Tiens, je croyais l'avoir rapatrié ici dans un billet autonome mais en fait je l'ai cité dans je ne sais plus quel billet, du coup je crée le billet puis je reviens à cette discussion. Donc, un petit apologue, intitulé ici «Dr. Jekill et Mr. Hyde», en référence à un commentaire de journaliste “politique” expliquant que Macron c'est «docteur Jekill et Mister Hyde», dans le même discours il dit tout et le contraire de tout (ce n'est pas verbatim sauf pour le docteur et le mister). La plus grande partie de cette plaisanterie ne fait que pointer un procédé évident et connu: chaque groupe idéologique (un gouvernement étant aussi un groupe idéologique) passe un temps important à “changer le sens des mots” et si nécessaire à les faire disparaître – non pas strictement mais en conditionnant ses membres à “ne pas les entendre”, pour exemple, mais là c'est de l'auto-suggestion, une de mes tantes s'est conditionnée à “cesser de comprendre” quand ses interlocuteurs utilisent certains mots, entre autres les mots “salaud” et “con”, ce qui vous le comprendrez me pose parfois problème quand nous discutons philosophie et sociologie... –, pour tenter (et souvent pour réussir) à n'accepter ou/et ne comprendre les discours que selon l'axe souhaité par le groupe d'affiliation ou l'autorité publique. Mais il pointe aussi un autre procédé, celui très utilisé, entre autres, par Emmanuel Macron et certains parmi les plus habiles de ses partisans et soutiens, mais utilisé par bien d'autres, et pas nécessairement avec de mauvaises intentions (je pense notamment à une scène de je ne sais plus quel film – allez, je cherche –, de je ne sais quel film, probablement Folies-Bergères mais sans certitude, ou alors Avec le sourire, où Maurice Chevalier explique sa méthode pour se faire apprécier d'un public très disparate: un couplet où il joue le bon bourgeois, un où il joue le titi, un où il joue le marlou, un il joue le type “à voile et à vapeur”, chaque fois pas trop appuyé ni trop caricatural, pour établir la complicité tant avec ceux représentés qu'avec ceux qui ne les apprécient guère), ils tirent parti des conditionnements possibles et même assez certains de leurs auditeurs pour dire dans le même discours tout et le contraire de tout en tenant compte du fait qu'une part significative et en tout cas suffisante de leur audience interprètera leur discours comme dit dans mon apologue, son “vrai” discours c'est la partie qui s'accorde avec mon idéologie, l'autre partie c'est pour gagner l'adversaire à sa cause, ou un truc du genre.

Ne pas croire qu'un démagogue cherche à convaincre tout le monde, c'est impossible, il doit convaincre une part suffisante de personnes pour être celui qui rassemble plus de partisan que n'importe quel autre concurrent. Pour y parvenir il y a la méthode Macron ou la méthode Le Pen – j'aurais aussi pu nommer Mélenchon ou Trump, non que je considère qu'ils s'équivalent mais du moins usent-ils du même mode de démagogie. Le Pen, Mélenchon ou Trump partent de l'hypothèse qu'une part suffisante de l'électorat sera sensible à leur discours très tranché pour parvenir à leur but, quel qu'il soit (autant que je le comprenne, le but de Le Pen est de figurer au second tour de l'élection présidentielle, ce qu'elle a réussi en 2017, pour Trump c'était d'être éli président, ce qu'il a réussi, pour Mélenchon je ne sais pas trop, il me semble que c'est de figurer comme le “premier opposant de gauche”, si c'est le cas il semble y avoir réussi). Les commentateurs, disons, naïfs, qui depuis quelques temps déjà semblent étonnés de la réussite de “clowns” comme Trump, plus récemment Bolsonaro et plus récemment encore ce comique ukrainien dont je ne me rappelle pas le nom, disons, Grouchko – ça fait ukrainien donc ça ira –, partent d'un faux principe: un candidat souhaite rassembler le maximum de suffrages. Ce que souhaite un candidat est rassembler autant de suffrages que nécessaires pour être élu, si du moins c'est son but. De ce point de vue, Trump est un exemple très intéressant.

Je ne sais si sa stratégie est de son fait ou du fait de ses conseillers quel que soit le cas il a montré son intelligence sur cette question, gagner l'élection. Pour le reste je ne m'avancerait pas sauf si l'on parle d'intelligence maligne, dirigée vers le mal. Lors des primaires il fit le contraire de ce que fait lors de la campagne présidentielle car les contextes étaient opposés: dans une primaire on doit obtenir le maximum de soutiens de son camp, donc on doit être là où son parti a le plus de poids; à l'inverse, lors de l'élection rien ne sert de faire campagne là où son parti est assurément majoritaire ni d'ailleurs là où il est assurément minoritaire, à cause du système: si on n'a aucune chance de dépasser les 50% d'exprimés dans un État, passer de 39% à 45% des suffrages ne fera gagner nulle voix de grand électeur; à l'inverse dans un État ou son parti dépasse systématiquement les 60%, peu importe de le voir s'affaisser à 55%, ça n'enlève aucune voix de grand électeur. Raison pourquoi Trump fit campagne durant les primaires surtout dans les États très républicains et très sensibles aux discours les plus tranchés, mais durant la campagne électoral il se limita aux États tangents, laissant de côté aussi bien la Floride, acquise d'avance, que la Californie, perdue d'avance. L'erreur de Clinton fut de mener campagne partout, donc nulle part. On s'étonne qu'elle ait perdu avec près de trois millions de voix d'avances, précisément elle n'a fait que se renforcer partout assez également sauf où c'était important, les États incertains: pour le redire, gagner un État à 62% au lieu de 55% ou le perdre à 46% au lieu de 41% ne change rien quant au nombre de grands électeurs gagnés ou perdus.

Avec des méthodes, des discours et peut-on supposer des projets différents (j'insiste mais en toute honnêteté je ne suis pas convaincu que Marine Le Pen ni son père aient jamais eu souhait de gagner l'élection présidentielle, ni même les élections législatives: pour un parti “d'opposition” gouverner n'est pas ce qui semble le plus souhaitable), Le Pen et Mélenchon ont ceci en commun avec Trump, ils tiennent un discours clivant car ils ne sont pas intéressés par la tentative assez vaine de chercher à convaincre ceux qui de toute manière ne voteront jamais pour eux: si tout d'un coup Mélenchon tenait le discours de Macron ou de Fillon, aucune chance qu'il capte leur électorat, toutes les chances qu'il perde le sien. Quant aux méthodes, et bien, on ne peut avoir les mêmes quand on participe à une élection au suffrage uninominal indirect à un tour ou un suffrage uninominal direct à deux tours: dans le premier cas on doit (comme le fit Trump) surtout diriger sa campagne dans les circonscriptions tangentes et tout miser sur le seul tour, dans le second la méthode Clinton est plus adaptée, faire campagne partout pour grappiller des points dans le maximum de circonscriptions, et prévoir une stratégie qui ne soit pas si clivante qu'elle puisse disqualifier toute tentative de “modération” entre les deux tours. Chaque cas requiert des stratégies différentes, à l'évidence, parce que les cultures varient, les structures diffèrent, les systèmes électoraux sont multiples: d'évidence, on ne mènera pas campagne de la même manière dans un pays où les oppositions sont fortes et où l'élection législative est par scrutin de liste avec proportionnelle intégrale, comme en Israël, et un pays où (sinon dans des circonstances rares) les oppositions sont somme toute modérées et le scrutin uninominal à un tour, comme en Grande-Bretagne; de même, on n'aura pas les même stratégies dans les États très centralisés où les circonscriptions de second niveau (États, régions, provinces, cantons...) ont une autonomie faible et dans ceux décentralisés (fédérations, confédérations, unions...) avec des circonscriptions de second niveau très autonomes: dans un cas gagner au centre c'est gagner partout, dans l'autre il vaut parfois mieux gagner partout sans nécessairement gagner au centre. Et Macron, au fait?

J'ai une blague sur son nom: Emmanuel en hébreu signifie «Dieu avec nous»; Macron en grec signifie «grand, gros, long»; Emmanuel Macron en français signifie «Dieu est avec nous et ça promet d'être long». Outre que d'espérer vous faire rire avec cette blague, elle concerne son mode de rhétorique. Elle me vint lors de la campagne présidentielle de 2017: devant sa gestuelle et ses harangues très “christiques” (en fait, très “télévangélistiques” mais dans la Société du Spectacle, mieux vaut chercher ses modèles dans le Spectacle) je me suis fait la réflexion qu'il rendait hommage à son prénom – Emmanuel est le prénom que l'ange commande à Marie de donner à son fils, Jésus étant son nom de scène de prédicateur –, du coup ça m'a rappelé le sens de ce nom en hébreu; en même temps je me suis pensé que tout ça était un peu gros et là je me suis pensé qu'il voulait mériter son patronyme, et hop! Une blague. Cela posé, je ne suis pas le seul, loin de là, qui releva cette pratique de prédicateur “habité par la grâce” – christique. Y compris dans son verbe puisque plus d'une fois il reprit parfois littéralement, parfois en gardant la matrice mais en adaptant le propos, des formules tirées de la Bible, précisément, tirés du Nouveau Testament, en particulier des Évangiles. Mais parfois aussi tiré d'une autre sorte de “bible”, ces “éléments de langage” et de gestuelle dans lesquels puisent les télévangélistes et autres prédicateurs cathodiques (mais pas très catholiques en général...). Comme dit, il est impossible de convaincre tout le monde donc même si on tient un discours supposé “rassembleur” on est tout de même clivant – considérant ledit Emmanuel Macron je puis à la fois qualifier sa campagne de 2017 de “rassembleuse” et le considérer pour moi-même comme assez peu attirant et même, plutôt répulsif. Fondamentalement, tout candidat est à la fois “attractif” et “répulsif”, la différence se fait sur ce qu'on veut attirer ou repousser: Mélenchon était (selon l'appréciation qu'on peut en avoir) “positif” ou “négatif”, disons, très “polarisé“, de même pour Le Pen, tandis que Macron était “neutre” – dans les termes politiques usuels l'un était “à gauche”, l'autre “à droite” et le troisième “au centre”.

Dire de Macron qu'il était “rassembleur” revient à dire qu'il était “neutre” ou comme il le disait (je crois bien qu'il a cessé de le dire) “et en même temps“™ “et de gauche et de droite”, donc “et en même temps”™ positif et négatif, donc neutre car on ne peut proprement être “et en même temps”™ les deux. Ce qui dans son discours se traduisait par ce que pointé dans mon petit apologue, et relevé par les commentateurs, il pouvait, et peut encore quand il le faut, dire dans un même discours tout et le contraire de tout, être “et de gauche et de droite”, “et productiviste et anti-productiviste”, “et industrialiste et écologiste”, “et libéral et dirigiste”, etc. Le but n'était pas tant de “rassembler” que d'affaiblir les partis intermédiaires, vous savez, les fameux “partis de gouvernement”. C'est une question de contexte: dans une situation relativement peu critique, la “polarisation politique” est telle que si on ne peut à la fois être de gauche et de droite, on peut en revanche être en même temps du centre et de gauche ou du centre et de droite; dans une situation plus critique on est amené à se polariser ou à s'étioler, et in fine on en vient “et en même temps”™ à se radicaliser et s'étioler, parce que comme parti de gouvernement on a une crédibilité limitée dans la radicalisation, comme il se dit (je pense que Le Pen père, sans en être l'inventeur, en a usé), les gens préfèrent l'original à la copie, tant qu'à faire d'opter pour un parti au discours radical, autant choisir celui qui le tient depuis toujours. Dans ces circonstances, un petit malin peut tirer parti du fait que la position centrale, neutre, est inoccupée pour s'y placer. Dans n'importe quelle société bien assise le fonds commun domine, fut un temps pas si lointain où les partis extrêmes avaient un discours anti-institutionnel, anti “démocratie libérale”, assez virulent, mais depuis deux décennies au moins ça ne fonctionne plus trop, la très grande majorité des plus anciennes démocraties dites libérales sont assez stables institutionnellement depuis plus de soixante ans, de ce fait pour la très grande majorité, presque la totalité de leurs populations, ce cadre institutionnel est “naturel”, évident; de ce fait, qu'ils en soient ou non convaincus, tous les partis, du plus polarisé au plus neutre, sont républicains, démocrates et partisans du système.

Le petit malin qui voudra remplir le vide au centre aura un discours qui pour l'essentiel sera le même que celui de n'importe quel autre parti, sinon quelques reliquats de mouvements idéologiques explicitement anti-institutions qui ne recueilleront qu'une faible fraction des votes. Cependant, en France comme ailleurs on ne peut pas strictement être neutre, ça reviendrait à proposer ce que tout le monde propose et de ne rien proposer qui soit distinctif. Sans vouloir médire d'Emmanuel Macron, je ne le suppose pas avoir un talent éminent dans l'analyse du contexte, par contre il sait s'entourer, et parmi ses conseillers certains ont mis le doigt sur le message susceptible de convaincre. Dans le contexte de l'élection de 2017, on a un discours désormais assez ancien, environ deux décennies, selon lequel la division gauche-droite “ne fonctionne plus”. Il y a peu j'ai relu des vieux textes de moi ou d'autres publiés entre 2001 et 2006, et dans plusieurs j'ai constaté qu'on évoquait déjà la mort de ce clivage (entendons-nous, dans mes textes je ne tenais pas ce discours mais citais des discours, éditoriaux, articles qui en parlaient et le postulaient) et aussi, plusieurs texte (toujours pas de mon fait sinon comme citations) où l'on annonçait déjà la mort imminente du PS et l'éclatement du parti de droite prédominant (selon le moment, du RPR ou de l'UMP). De fait, le discours sur la “mort des idéologies”, déjà développé dès la fin de la décennie 1980, était devenu un lieu commun dès la première décennie de ce siècle mais les conseillers de Macron, plus fins analystes, constataient à la fois la diffusion de ce discours et le maintien du clivage au plan des partis et des idéologies. Du fait, tout le mode se prétendait “ni de gauche ni de droite”, ce qui  signifiait pour les gens de droite, “ne pas être de droite”, pour ceux de gauche, “ne pas être de gauche”. Et l'un de ces conseillers a eu la bonne idée, celle qui ferait la différence: se dire “et de gauche et de droite”. Non que le concept soit très nouveau, Le Pen père avait déjà exploité le filon en rénovant un lieu commun éculé, une déclaration faite je ne sais plus quand, probablement vers la fin de la décennie 1990, ou le tout début de la suivante, «je suis socialement de gauche, économiquement de droite», paraphrase de cette sentence pas toute neuve, «j'ai le cœur à gauche et le portefeuille à droite».

Donc,on a l'argument de vente de campagne, «et de gauche et de droite». Vous, moi, n'importe qui le sait, on ne peut être “et en même temps“™ “et de gauche et de droite”, donc on ne le sera pas “et en même temps“™. On le sera alternativement. On aura un discours “électrique”, “branché” et “alternatif” face à des adversaires sur courant continu et sur batterie, dont beaucoup sur faible tension... Je suppose que vous avez du à plusieurs reprises voir et entendre Emmanuel Macron en meeting lors de cette campagne présidentielle de 2017 (je parle ici à mon possible lectorat de septembre 2019 ou de peu de temps après, si par quelque hasard ce billet existait encore dans quelques décennies, je crains fort que Macron soit quelque peu sorti de l'Histoire et des mémoires... Sans vouloir médire là non plus, autant je me souviens assez de Pompidou – et pourtant j'étais jeune à l'époque – et de Mitterrand, un peu moins mais encore assez de Chirac, autant j'ai du mal à me remémorer des interventions publics marquantes de Giscard – sinon sa ridicule sortie de présidence en 1981 –, Sarkozy et Hollande – enfin, de Hollande en tant que président, en tant que tribun il était plus marquant; je crains fort que Macron sombre assez vite dans l'indétermination vague, il est encore président mais j'ai du mal à me souvenir de ses propos publics, et ce n'est pas dû à mon âge, j'ai toujours assez bonne mémoire...), donc, Macron en meeting en 2017: pas mal du tout, brillant, vigoureux, le “Monsieur 100.000 volts” de la politique (c'était le surnom de Gilbert Bécaud), un vrai lapin Duracell (ouh la la! Encoren une référence qui dit mon âge...), toujours prêt à battre le tambour et inépuisable! Une belle énergie au service d'une verbe fort. Euh... Justement... Un verbe pas très fort. Vous avez déjà lu des transcriptions de ses discours de campagne? Plutôt creux. Il a, comme on dit, le verbe haut, ce qui signifie plutôt un bon talent de tribun que d'orateur, un geste ample et varié, une voix bien posée et bien modulée, mais quand on lit ses propos de tribune, hmm... Pas terrible... Je le remarquais dans un autre billet, la rhétorique de tribune n'est pas celle de discours écrit, il y a des formules très bonnes pour accompagner les effets de manche et les trémolos dans la voix mais sans les manches et sans la voix ça ne passe pas toujours aussi bien. Pour revenir à mon propos local, de fait lors de sa campagne il fut “et de gauche et de droite” mais en mode alternatif, une fois en position neutre, une fois polarisé à gauche, une fois encore position neutre, une fois polarisé à droite. De longue période sur le neutre – un neutre agité mais un neutre – un court moment à gauche ou à droite, et pas trop appuyé, sinon les les effets de gestes et de voix. On dira, le Maurice Chevalier de la politique: un discours tissé de lieux communs et entre un couplet pour telle ou telle partie de l'audience. Allez, une dernière pique avant de revenir au discours principal de ce billet: quand on agite de l'eau tiède avec vigueur ça fait des bulles, comme si elle était en ébullition...

D'un sens j'aime bien le contexte actuel, tout en me disant qu'on ne sait pas trop vers où l'on se dirige: le système global est en fin de cycle donc on peut anticiper sans être grand clerc que d'ici peu il laissera place à un autre système. D'ici peu, il faut s'entendre: ça peut être demain (assez peu probable) ou dans deux ou trois décennies (assez peu probable). Comme ça, au jugé, je dirai d'ici un ou deux ans à deux ou trois, peut-être quatre lustres. Ça dépend de bien des circonstances. Considérez ceci par exemple: le département de la Creuse est en alerte sècheresse “rouge” et l'on prévoit d'alimenter la ville de Guéret en eau par camions-citernes, si ne n'est déjà fait. Une situation impossible à imaginer il n'y aurait que dix ou douze ans. La rivière qui donne son nom au département est ordinairement le principal affluent de la Vienne (environ la moitié de son débit) qui est ordinairement un des principaux et surtout un des plus réguliers affluents de la Loire. Imaginons (puisque désormais et contrairement à il y a dix ou douze ans on peut tout imaginer), que ce manque de précipitations persiste jusqu'au début de l'année prochaine, jusqu'en février. Il se trouve qu'une part non négligeable des centrales nucléaires se situe le long de la Loire et de ses affluents, dont la Vienne, d'ailleurs. Je ne connais pas précisément la situation ailleurs mais étant donné qu'à cette date, le 10 septembre 2019, plus de 80% des départements métropolitains sont en “alerte sécheresse” dont la moitié en alerte haute, on peut sans grand risque considérer que ce n'est pas plus brillant question débit pour la plupart des autres rivières et fleuves bordés par les centrales nucléaires. Lesquelles sont tributaires de ces cours d'eau à la fois pour le refroidissement de leur réacteur et la production d'électricité – eh! Pour faire tourner les turbines il faut de la vapeur d'eau donc de l'eau... Donc, imaginons: février 2019, la Loire à sec, toutes ses centrales arrêtées, un coup de froid donc un pic de consommation. Euh! Un pic de consommation et une forte baisse de production? Et bien, pas de pic de consommation, faudra trouver moyen de moyenner...

Dans mon coin, précisément juste en-dessous de la Creuse (nous on dit en-dessous rapport au Massif Central, pour un Parisien nous serions “au-dessus“ parce que les provinciaux “montent à Paris”: quand on a le Massif Central au sud, pour monter c'est à l'opposé de Paris), ça fait plus de deux ans qu'on est, comme disent aimablement les spécialistes, en “stress hydrique”, pour être plus simple et précis, on tape dans la nappe phréatique mais elle ne se reconstitue presque plus, et on n'a même plus l'alternative de pomper les cours d'eau vu le peu qui y coule. Quand ils ne sont pas à sec. Tiens, hier au marché je discutais avec ma fromagère qui m'expliquait que ces derniers temps elle faisait quelque chose d'illégal, des refus de vente. Parce que des clients habituels d'autres fromagers se rabattaient sur son étal car leur marchand habituel était en rupture de stock pour le Saint-Nectaire fermier. Ce qui nous ramène ai Massif Central: le Saint-Nectaire fermier en AOC est soumis à certaines règles, entre autres la proportion de fourrage dans l'alimentation: pas de précipitations, pas de fourrage frais et de moins en moins de fourrage en réserve, donc les vaches produisent moins, beaucoup moins de lait, donc les fruitières font moins, beaucoup moins de fromages, donc les fromagers imprévoyants sont en rupture de stock. Mais selon elle, même les prévoyants (en ce cas, même elle), en fonction de ce que leur disent leurs fournisseurs, savent que si ça continue comme ça ils seront à leur tour en rupture de stock dans trois ou quatre mois. Et les agriculteurs et éleveurs de mon coin sont plutôt pessimistes pour les mois à venir, à conditions météorologiques constantes. J'en connais quelques-uns qui se tâtent pour savoir si ça vaut le coup de semer cet automne.

J'aime bien la situation actuelle mais je m'inquiète tout de même. J'aime bien parce que ce que je sais de longue date, et que savent les personnes les plus raisonnables, devient évident pour de plus en plus de gens: on ne peut durablement continuer avec le système social global actuel. De longue date? Et bien, les premières alertes datent de la fin du XVIII° siècle. Les vraies alertes. Je souligne “vraies” parce que des “alerteurs” il y en a de tout temps et nombre d'entre eux produisent des fausses alertes, donc des fausses solutions. Les vrais alerteurs sont gens raisonnables et ne donnent ni dans le catastrophisme ni dans les prédictions improbables du genre “toutes choses égales”. Je pense notamment à cette vieille lune, le “pic pétrolier”. Probablement, vous croyez que cette notion fut mise en avant à l'origine par les “écologistes” (les écologistes politiques), peut-être me trompè-je et faites-vous partie des somme toute assez rares personnes qui savent qu'elle fut promue à l'origine et l'est encore aujourd'hui par les industriels du secteur. Je ne sais pas trop si ces personnes croyaient vraiment à cette fable, je suppose que non mais peu importe, on a là typiquement un schéma “toutes choses égales”. J'ai pas mal d'hypothèses sur les motivations des industriels pour diffuser cette fable mais là aussi peu importe, le motif général des propagandes à base de “toutes choses égales” est de susciter le désir collectif de trouver des solutions pour que surtout rien ne change; le “rien” qui ne doit pas changer est divers mais du moins c'est le but. Le supposé “pic du pétrole” est donc une fausse alerte qui vise à inquiéter et vise complémentairement à ne pas se poser la seule question qui vaille: a-t-on vraiment nécessité à consommer autant de pétrole, de charbon et de bois pour produire de l'énergie et des produits chimiques? Complémentairement ou principalement, je ne sais, disons, les deux vont ensemble: se poser de fausses questions induit à ne pas se poser les vraies. Comme le dirait un physicien, comme le dit à l'occasion Étienne Klein par exemple, la notion de production d'énergie est un non sens, on ne fait que transformer une forme d'énergie en une autre, de l'énergie potentielle (de la “matière”) en énergie effective (de la “chaleur”, de l'électricité sans guillemets), de l'énergie cinétique en énergie électrique, etc. Le problème avec le pétrole n'est pas de savoir si on en manquera un jour lointain mais si ici et maintenant on a nécessité à dégrader nos conditions de vie en transformant de l'énergie potentielle en énergie effective, ou en produit chimiques aux effets secondaires indésirables.

Cela dit, les “écologistes” (pour le redire, les écologistes politiques, qui ont un rapport parfois assez distant avec l'écologie scientifique, ce qui incita ces scientifiques à inventer le mot “écologue” pour le distinguer de “écologiste”, réservé aux idéologues politiques: cette mise au point fait, je mentionnerai par après le terme sans guillemets, et emploierai “écologue” pour parler d'un spécialiste scientifique), du moins certains d'entre eux, trouvèrent de l'attrait à la notion de pic du pétrole. Des écologistes tendance catastrophiste. C'est que, malgré l'évidente inefficacité du procédé au cours des temps, de nombreux idéologues semblent croire que la peur est un puissant moteur pour inciter les tièdes à s'échauffer ou se refroidir, “faire le bien” par volonté ou par crainte. La peur comme la colère sont mauvaises conseillères, agir sans réellement savoir pourquoi conduit à mal agir, à mal diriger son action.

Et voilà pourquoi je m'inquiète: trop de personnes, pour des motifs diverses et souvent contradictoires, s'emparent préférentiellement des fausses alertes parce qu'elles ont la vertu de la simplicité, qu'elles proposent le plus souvent un schéma linéaire de la forme cause-conséquence. Si le problème est simple et la cause évidente, la solution sera simple et sa conséquence évidente. D'un sens, le problème est simple mais il n'a pas une cause simple, le problème, depuis plus de deux siècles, bientôt trois, et la dépense toujours plus haute d'énergie non biologique ni mécanique ni cinétique: l'énergie hydraulique, qui est une énergie cinétique, est disponible et sa transformation en autres formes d'énergie ne modifie pas beaucoup les conditions générales de la biosphère; de même pour l'énergie éolienne; au contraire, l'énergie solaire convertie en énergie électrique peut avoir un effet plus important sur la circulation normale de l'énergie, et de ce point de vue n'est pas si évidemment “propre”, de peu de conséquences sur les conditions de vie. Là-dessus, avec une cause assez simple on perd de vue les processus complexes qui sont à l'œuvre. Le cas actuel est “les gaz à effet de serre”, “micro-particules” et “nano-particules” , dont les sources principales sont censément les énergies fossiles et l'élevage intensif. Bon. Laissons de côté la question de l'élevage, qui a d'autres bases dogmatiques et idéologiques induisant à le condamner, et considérons le cas des énergies fossiles: puisqu'elles sont “la cause”, la solution est donc d'en réduire drastiquement l'utilisation. Ce qui évite à certains de se poser la question valable: le niveau de dépense d'énergie nécessaire pour maintenir à son niveau le fonctionnement du système social actuel, basé sur la dépense excessive d'énergie, c'est-à-dire sa dispersion sous des formes indésirables.

Un truc idiot par exemple, les “biocarburants”. Solution simple et “écologique”, vu comme ça, rapidement. Petit problème, les surfaces cultivées sont déjà surexploitées pour la nourriture des humains et des animaux, pour l'habillement et tout un tas de choses qu'on dira indispensables. Du fait, si on veut faire du biocarburant il faut étendre les surfaces cultivées, par exemple en déforestant, notamment l'Amazonie. Comme les sols des forêts primaires sont assez pauvres (tant qu'il y a de la forêt ce sol se renouvelle rapidement par la dégradation des feuilles, des plantes basses et des bois morts, mais dès qu'on la rase ou qu'on la brûle il se dégrade très vite et en outre est fortement lessivé par les pluies), pour maintenir la production de plantes destinées à faire des biocarburants il va falloir y introduire beaucoup d'intrants chimiques, donc maintenir ou augmenter l'usage de pétrole, ce qui ne règle pas le problème initial et en ajoute de nombreux autres – pour mes contemporains de ce mois de septembre 2019, les énormes feux actuels en Amazonie en sont un.

Un autre truc idiot, la voiture électrique. Les promoteurs de la chose nous expliquent que l'électricité est une “énergie propre”, puisque non productrice de gaz à effet de serre. Ouais. Et l'électricité, avec quoi on la produit? Dans un pays comme la Pologne, pas très riche donc peu à même de financer des centrales supposées “propres”, et en outre disposant de grandes réserves de charbon, on comprendra que la diffusion de la voiture électrique n'aura pas la même conséquence qu'en Suède, où l'énergie électrique est principalement d'origine hydraulique, et induira une augmentation de l'usage d'énergie fossile. Je n'ai plus les valeurs exactes en tête mais de mémoire l'énergie électrique produite dans le monde l'est à 70% ou 75% par des centrales thermiques à énergie fossile (charbon en premier, pétrole puis gaz naturel) et dans beaucoup de pays l'augmentation du niveau de dépense énergétique sous forme électrique induira l'augmentation de la part des énergies fossiles utilisées pour les faire tourner. Outre cela, l'énergie électrique qui arrive aux utilisateurs représente moins de la moitié de l'énergie qui part des centrales, et l'énergie dépensée pour, disons, la produire, est convertie au mieux aux deux tiers en énergie électrique, dit autrement, pour obtenir l'équivalent en énergie motrice d'un véhicule automobile d'un kilo d'équivalent pétrole, une centrale à énergie fossile aura consommé environ cinq kilos d'équivalent pétrole, donc la “voiture propre” est cinq fois plus polluant que la “voiture sale”. Encore un élément: le système moteur des voitures électriques est, pour un même nombre de chevaux-vapeurs, à-peu-près deux fois plus lourd qu'un moteur thermique, ce qui induit aussi un châssis plus solide donc plus lourd, donc une masse plus importante, donc une dépense énergétique plus élevée pour un même effet. Et un dernier: le coût énergétique de construction d'une voiture électrique est à-peu-près double de celui nécessaire pour son équivalent thermique.

Ça m'ennuierait presque d'énoncer ces banalités si mon but était, disons, “la sensibilisation aux problèmes écologiques” ou un truc de ce genre. Or, les supposés problèmes écologiques, désolé de le dire, je m'en bats l'œil. Je m'en tamponne le coquillard parce que ça n'existe pas. Je veux dire: il y a pour les humains et pour pas mal d'autres espèces une nette dégradation des conditions de vie qui est de moins en moins compensée, pour les humains, par une amélioration des remédiations, mais pour l'ensemble de la biosphère c'est un mauvais moment à passer qui ne durera pas. Quelles qu'en furent les causes ce n'est pas le premier épisode de ce genre, dans les épisodes précédents comme dans celui actuel ceux qui en subissent le plus les conséquences sont les individus du haut de l'échelle, spécialement les gros animaux – les végétaux, procaryotes et virus ont une meilleure adaptabilité – et en tant que membre d'une espèce très haut sur l'échelle ça m'ennuie mais bon, tout ça finira par se tasser et contrairement à ce qui se dit mon espèce n'est pas en péril, elle est simplement dans une très mauvaise passe. Comme dit plus haut, la crise actuelle va se résoudre au mieux dans la décennie à venir, au pire dans quelques décennies, plus tard elle se résoudra plus ce sera pénible pour l'espèce et surtout les individus mais elle se résoudra. Et pour mon compte, vu le temps qu'il me reste à vivre dans le meilleur des cas, en gros quarante à cinquante ans, plus probablement vingt-cinq à trente-cinq ans, si elle se résout tardivement ça ne me concernera plus. Un alerteur raisonnable part de ce principe simple: rien ne sert de faire dans le catastrophisme ou les hypothèses simplificatrices, on peut supposer avoir une conscience assez juste de l'état du monde et proposer ou diffuser des solutions valides mais peu importe qu'on soit entendu, si le changement souhaitable est mis en œuvre rapidement et volontairement ça permettra une transition pas trop pénible, sinon ça induira une transition assez pénible, mais la transition est inévitable. Je pense notamment à ces alerteurs raisonnables qui s'exprimèrent en gros entre le milieu de la décennie 1960 et le milieu de la décennie suivante, tels Ivan Illich ou Jacques Ellul. Ils furent et pour Ellul surtout restent entendus mais guère écoutés. Leurs pronostics sur les évolutions probables des sociétés, notamment de la société globale, si elles poursuivaient leur évolution à partir de projections “toutes choses égales”, furent assez justes, et nous vivons effectivement dans une des versions du “pire des mondes” qu'ils envisageaient, donc je n'ai pas grand optimisme quant à la capacité des alerteurs raisonnables de ce jour pour influer mieux qu'eux sur la marche du monde.

Peu importe. Pour les raisons déjà dites mais aussi parce que les personnes raisonnables ont en général les ressources pour passer les mauvais moments avec moins de difficultés que les autres, du fait même qu'ils anticipent l'inévitable transition. C'est bête à dire mais par exemple, si j'explique à un groupe de militaires ou de scouts que s'ils veulent traverser un pont sans risque ils ne doivent pas le traverser au pas et à l'unisson, s'ils me croient tant mieux pour eux, s'ils ne me croient pas je resterai sur le bord de la route, attendrai le moment où ils provoqueront la catastrophe, regarderai le pont s'écrouler, comme je suis un bon type je tenterai autant que possible de venir au secours des blessés et à la fin de tout ça je traverserai sur le pont, soit ce qui en restera au cas où seul la table se sera écroulée, ou en marchant prudemment sur les débris qui très probablement seront au-dessus du niveau de l'eau. Je vis dans une société qui avance sur le pont au pas cadencé mais je suis au bord de la route. Si mes concitoyens décident de rompre le pas j'avancerai avec eux, sinon, et bien, quand le pont s'écroulera je serai à distance de la zone de plus grand risque. Disons, même si c'est faux, que je vis dans une société où il y a nettement plus de cons et de salauds que de personnes raisonnables. Vous connaissez je suppose pas mal de gens que vous classez parmi les cons et les salauds, que soyez vous-même ou non de ces catégories – c'est que, on est toujours le con ou le salaud de quelqu'un, j'y reviendrai –, et comme moi vous savez qu'il est très difficile, parfois impossible, de les amener à éviter de l'être. Sans même considérer mes catégories j''ai une hypothèse confirmée par les faits, et qui vaut autant pour moi que pour quiconque, la seule manière de changer durablement et pertinemment de comportement est de le faire par libre choix et non en se conformant à un modèle de comportement extérieur, du fait, je n'essaie pas de changer les comportements des gens puisque ça ne sera qu'une apparence de changement. Je souhaite tout le bien possible à mes semblables et suis prêt à donner et recevoir tous  les bons conseils possibles, mais ni ne souhaite qu'on veuille m'oblige à changer (ce que fait trop souvent ma société) ni ne veux forcer les autres à changer, donc si une majorité de mes semblables ne souhaite pas pour elle-même tout le bien possible, libre à eux.

Tiens, une chose que je voulais mentionner: depuis quelques temps, je ne sais plus trop mais en tout cas depuis moins d'un an, mes médias m'annoncent que des chercheurs très très très sérieux et très très très éminents ont mis en évidence SCI-EN-TI-FI-QUE-MENT que le nombre d'insectes a diminué EX-TRÊ-ME-MENT depuis “un certain temps”. Bon. Pour les personnes de moins de vingt ans ça peut être une information inattendue mais pour une personne de plus de trente ans ça n'en devrait pas en constituer une, j'en ai moi-même fait le constat depuis un moment déjà à partir d'une étude empirique que tout le monde peut faire: les pare-brise sont rarement ornés d'insectes écrasés. Il y a vingt-cinq ou trente ans, traverser une campagne sur vingt ou trente kilomètres c'était l'assurance de devoir actionner plusieurs fois les essuie-glace et envoyer du liquide nettoyant pour se débarrasser de ces impacts d'insectes. Je n'ai besoin d'aucune étude SCI-EN-TI-FI-QUE pour comprendre, par ce simple constat de la quasi-disparition des insectes et oiseaux (qui eux aussi impactaient régulièrement les pare-brise) que nous vivons dans un environnement extrêmement pollué.

Bien... Après cette assez longue séquence en mode “tout se relie à tout”, revenons aux blobs, ou du moins aux sociétés “comme blobs”. Tout se relie à tout et entre autres, toutes les sociétés se relient à toutes les sociétés, dans l'espace comme dans le temps. Dans mon petit Liré il y a un type plus très jeune mais pas si vieux non plus (quand on a soixante ans, les personnes de 79 ans ne semblent pas aussi antédiluvienne que quand on en avait vingt ou trente), dont j'hésite à donner le nom, pour éviter qu'on sache quel est mon petit Liré, mais ce que je vais raconter risque fort de lever son anonymat donc l'anonymat de mon petit Liré. Donc, un type plus trop jeune et plutôt aimable, disons, “gentil”. Pas si gentil que ça mais du moins, affable et d'un abord agréable. Mon type est un Monseigneur ou une Excellence, enfin, vous voyez le genre – pour préciser, c'est un “prince”. Bon, moi je vis en République et dans mon pays on abolit les privilèges et les titres de noblesse il y a un moment. Certes, entre 1804 et 1870 on les recréa ou rétablit, selon les époques, avec une brève éclipse entre 1848 et 1852. Mais en 1871 on les a de nouveau abolis. Bon, pour les privilèges ça n'est pas si clair, il persista longtemps des corporations, parfois officieuses et parfois officielles, et il existe tout un tas de privilèges encore aujourd'hui, par contre les titres de noblesse, là c'est fini, n-i ni-ni! Ouais ben, mon petit Liré qui peu à peu se dépeuple compte quand même un ci-devant prince, un ci-devant comte et deux ou trois ci-devant de petite ci-devant noblesse. Quand les bons paysans et même les bons citadins de mon petit Liré croisent les deux principaux ci-devant ils leurs donnent quand même du Monsieur le Prince ou Son excellence et du Monsieur le Comte, avec les majuscules dans la voix. Je causais de mon prince pour autre chose mais cette anecdote sur les salutations chapeau bas et front baissé ont leur importance aussi. Mon prince... Allez, je vous le nomme et vous donne le lien vers sa page de Wikipédia, et tant pis pour l'anonymat de mon petit Liré: Sixte-Henri de Bourbon-Parme. Je vous conseille la lecture de cet article.

Je vous en cause parce que, comme vous l'aurez vu en lisant l'article, Sixte-Henri passa une part non négligeable de sa vie à tenter de faire reconnaître sa branche comme légitime héritière de la couronne d'Espagne au prétexte que son lointain ancêtre Charles de Bourbon fut injustement privé du trône parce qu'un roi espagnol a dérogé à une supposée loi valant pour le seul roi de France, dont on sait depuis aussi longtemps qu'elle fut inventée que c'est un faux concocté par un moine appointé par la branche capétienne qui en avait besoin pour légitimer son usurpation du trône de France, la loi salique (celle du XIV° siècle). comme je le disais, rien de ce qui est dans la mémoire des humains ne meurt, et j'y ajoute: que ce soit fiction ou réalité. Une part importante des “archives historiques” censées légitimer des revendications de toutes sortes mais notamment de titres et de possessions de biens immobiliers sont des faux avérés ou, seraient-ils “vrais”, d'interprétation douteuse ou arrachés par force aux précédents détenteurs, eux-même souvent douteux. Mon petit Liré, mon pais, ma confédération (l'Union européenne) et tout le monde habité sont peuplés de Sixte-Henri qui espère toujours et parviennent parfois à “faire reconnaître leurs droits”, aussi douteuses soient leurs revendications. En fait, tous ou presque nous en sommes, vous avons nos revendications petites ou grandes qui sont contradictoires à celles de Pierre, Paul, Jacques ou Jean, et aussi peu fondées que les leurs. Vous, moi et quiconque sommes des sortes de mycétozoaires ou participons d'un ou plusieurs mycétozoaires – un ou une? Apparemment, un –, de même nos groupes d'appartenance, de même nos divers groupes de rattachement, de mêmes nos sociétés. Et in fine l'énorme blob que constitue notre espèce. Le “changement climatique” est peut-être un fait, je suppose que c'est un fait, j'en suis à-peu-près sûr, mais ça n'a pas tant d'importance, c'est avant tout un symbole: où que nous vivions en ce monde nous vivons dans la même société que tout autre humain, et même, que tout autre vivant. La société globale est humaine mais la société humaine ne peut vivre et se perpétuer sans l'existence de tous les autres vivants.

Pour me répéter un peu, il ne faut pas prendre mes comparaisons et affirmations littéralement, le blob est un modèle et la “société globale” une hypothèse non vérifiable. Elle est circonstancielle et peut, par circonstance ou par choix, se défaire en tant que réalité effective. Au cours des temps beaucoup de sociétés se sont faites et défaites, parfois par choix, le plus souvent par circonstance. Je parlais de l'entité locale “Empire romain d'occident”: à une époque ancienne, entre la fin de la période républicaine et le début de la période impériale elle se constitua comme une entité unique par circonstance, un ensemble de changement de divers ordres, entre autres l'invention d'un système social, des avancées techniques et technologiques, des conditions climatiques, une démographie, jusqu'à constituer un bien plus vaste ensemble pendant une période assez courte, environ un siècle, l'Empire romain “gréco-latin”; puis par de nouvelles circonstances intérieures et extérieures cet empire devient bicéphale, par circonstance toujours, notamment une baisse démographique rapide et très importante, sa partie occidentale perdit progressivement son unité et de fait se scinda en plusieurs sociétés même si de droit elle perdura quelques temps encore – de fait l'unité est perdue à la fin du IV° siècle, de droit à la fin du V° siècle. Le territoire de l'empire reste un ensemble mais ne constitue plus une unité, sinon brièvement pour sa partie centrale et le plus anciennement unifiée, avec l'Empire carolingien qui, de fait, ne dura que pendant le règne de Charlemagne. Je ne referai pas tout le parcours mais comme évoqué auparavant il connut des périodes de plus grande ou de moins grande cohésion, avec selon les moments des entités assez grandes ou une dispersion en assez ou très petites entités, et une seule reconstitution presque complète durant l'Empire napoléonien qui, brièvement, et précairement, reconstitua tout l'Empire d'Occident à l'exception de la Grande-Bretagne. Après cela, il y eut bien quelques tentatives maladroites parties, désolé chers voisins d'avoir à le dire, d'Allemagne, même si la France ne fut pas blanc-bleu les deux premières fois (1870 et 1914), et pas très perspicace la troisième fois et si... Mais passons et oublions les erreurs et les petites trahisons des uns et des autres pour en revenir à la dernière reconstitution, celle en cours.

On peut dire que les très grosses erreurs des diverses parties concernées entre en gros 1860 et 1945, et spécialement l'accumulation d'erreurs entre en gros 1935 et 1945 qui aboutit à la catastrophe de la deuxième guerre mondiale ont fin par faire comprendre aux diverses parties le principe que j'énonçais plus haut: même dans les cas où on aurait une “bonne” intention ou un “bon” projet, on ne peut pas faire le bien d'un tiers contre son gré, il doit y consentir librement et de son plein gré. Je le disais, les deux guerres mondiales furent pour l'essentiel des guerres civiles: il y avait d'un côté le sentiment partagé pat presque tous les acteurs européens de ces guerres d'une unité profonde de cette Europe héritière lointaine de l'Empire romain, de l'autre l'incompatibilité des divers projets d'unification des principaux acteurs; à la sortie de la deuxième guerre, on opta enfin pour la seule solution valide, la reconstitution par libre adhésion des entités politiques à cette union, cette “communauté”, avec large autonomie des membres, et en évitant de créer une métropole unique. Soit dit en passant, l'idée qui court ces temps-ci de placer toutes les institutions européennes en un seul lieu est une très mauvaise idée, au contraire il me semblerait plus pertinent de déplacer quelques institutions en un autre lieu, par exemple en Hongrie ou en Pologne, et pas nécessairement dans la capitale de cette entité. En tout cas, ce processus de libre adhésion est clairement plus efficace que la méthode antérieure d'adhésion forcée. J'ai mon idée sur les “responsables politiques”, dans l'ensemble, ce qu'ils font, ils le font “bien”. Qu'ils aient ou non l'intention de bien faire, de faire le bien. J'explique.

On peut voir l'épisode, qui traîne en longueur, du “brexit”, comme une accumulation d'erreurs ou comme une leçon: on ne rompt pas facilement avec une institution à laquelle on a librement choisi de s'intégrer. Même s'il n'est pas le seul, Boris Johnson est l'un des principaux acteurs politiques qui contribuèrent à faire pencher le référendum de 2016 en faveur d'une sortie de l'Union européenne. Quel était son but, quels étaient ses motifs et motivations? Je ne sais pas. Possible que ce soit un con, possible que ce soit un salaud, possible que ce soit une personne raisonnable. Je ne sais pas, mais je sais ceci: le choix de la sortie de l'UE était le meilleur choix possible, donc, en mentant pour favoriser ce choix Johnson a “bien” fait, eut-il voulu “faire le mal”. Il y a un très ancien problème avec les îles britanniques, elles se situent au plus mauvais endroit possible dans ce très gros bloc eurasien, côté atlantique: un peu au-delà du bout du bout du monde. Du fait, quand quelqu'un se trouve repoussé au bout du bout du monde et qu'un nouvel arrivant lui dit, bon ben c'est chez moi ici, va plus loin, il n'a qu'une possibilité, aller un peu au-delà du bout du bout du monde. Et quand quelqu'un, au bout du bout du monde, a idée, après avoir épuisé les joies de la vie au bout du bout du monde, se dit qu'il doit y avoir d'autres joies à découvrir, il décide de le vérifier en allant un peu au-delà du bout du bout du monde. Et autres circonstances. En tout cas, quand on n'a plus moyen, pour survivre ou se sentir revivre, de le faire au bout du bout du monde, il n'y a qu'un endroit pour y essayer, un peu au-delà... Ce qui fait qu'au cours des temps les îles au large de la façade atlantique ont recueilli toutes les rancœurs, les désillusions et insatisfactions venues du bout du bout du monde. Pour le dire moins poétiquement: les habitants des îles atlantiques, spécialement des îles britanniques, proviennent d'une accumulation infinie de populations qui ont toutes un lien avec des populations continentales ou avec des populations lointaines, “extra-européennes”, ce qui crée une situation paradoxale: la coexistence de populations diverses leur apprend la tolérance mais en même temps entretient la détestation de “l'autre”, du “différent”, qui selon l'ordre d'arrivée est pour soi un autochtone de basse extraction ou un étranger indésirable, un occupant; en outre, cette accumulation explique largement à la fois le dynamisme et l'inventivité de ces populations qui brassent une multitude de traditions culturelles, et leur conservatisme fondamental car chaque population se sent précaire, toujours contestable, souvent contestée.

Là-dessus, et plus en rapport avec mon propos général, il y a des revendications croisées entres les “Britanniques” et les “continentaux”, puisque tout Britannique a un lien, réel ou fantasmé, avec un ou plusieurs peuples continentaux, et tout continental la mémoire d'une époque où tout ou partie des îles britanniques comme prolongation (dominion, comptoir, colonie...) de son propre territoire d'attachement. Que dit par exemple le bon mot de Clémenceau, «L'Angleterre, cette colonie française qui a mal tourné»? Que pour certains l'Angleterre est d'abord “normande”, donc “française”. Or les Normands, du moins les Normands “français”, ne sont arrivés en Angleterre en tant que conquérants qu'assez tard, en 1065, bien après d"autres populations d'origine danoise, lesquels s'implantent bien après les Angles, les Celtes gaéliques, les Saxons, les Pictes et toute une liste de populations variées. Pour des raisons probablement diplomatiques on a fixé la désignation “Anglo-saxons” pour nommer les Britanniques anglophones, spécialement les Anglais, mais nombre d'autres désignations auraient pu être choisies. Par exemple, Anglo-normands, puisque du point de vue de la langue c'est plus exact: les Angles et Saxons dérivent de populations germaniques venues en Angleterre avant leur christianisation, donc leur “latinisation”, et fournissent donc le substrat germanique de l'anglais vient essentiellement d'eux, en revanche le substrat “latin” vient des Normands dont les élites et une bonne partie des basses classes parlent un des nombreux dialectes “français” d'oïl – sans le jurer, une part des classes intermédiaires, spécialement les militaires, devait encore avoir l'usage d'une dialecte germanique, “danois”, ou pratiquer un français plus marqué par des “germanismes”, puisque formant l'essentiel des Normands d'origine danoise, le reste de la population étant majoritairement autochtone. Pour mémoire, la Normandie est en 1065 de fondation récente, des Danois obtiennent la concession d'un territoire en façade atlantique en 911 mais ce n'est qu'un siècle plus tard, donc assez peu avant la naissance de Guillaume le conquérant (en 1035) qu'ils le consolident en fondant un duché; auparavant ce n'était qu'un comté occupant formellement moins du tiers du territoire formant le duché bien que très vite après leur installation, pour consolider leur position les Danois s'emparent de leur arrière-pays pour contrôler et se faire accorder la protection de l'essentiel de ce qui constituera le futur duché dès 933; mais comme le précise une carte de Wikipédia, l'essentiel des Normand “danois” réside dans la concession initiale et quelques territoires limitrophes.

Il est intéressant de parcourir les pages qui retracent toutes ces circulations de populations en partant de la page concernant «Guillaume le Conquérant» pour voir que ces questions d'origines sont assez complexes. Je ne le ferai pas ici de manière trop détaillée mais du moins, sur une large part du territoire de l'ancien Empire romain d'Orient on a au moment de plus grand établissement de la féodalité une structuration des populations qui a symboliquement et en partie effectivement une base “ethnique”, avec des élites “exotiques” qui se revendiquent d'origine “germanique”, des élites “autochtones” qui se disent “latines” donc plus ou moins “romaines”, italiques, des populations intermédiaires en partie exotiques, en partie autochtones, parmi ces dernières certaines “autochtones latines”, d'autres “autochtones pré-latines”, enfin des populations de basses classes “autochtones pré-latines”. Au tout début de l'annexion d'un territoire par l'un ou l'autre des nations germaniques ou par certains clans d'une de ces nations c'est assez vrai pour les populations “exotiques” mais assez vite après ça devient largement symbolique, même si pendant deux ou trois générations les nouveaux maîtres tendent à privilégier les alliances avec les élites de leur nation, tant dans les territoires de départ que parmi les autres territoires conquis. En même temps, ces nations sont plus ou moins séparées et plus ou moins homogènes. Pour exemple, les “Francs”, mais ça vaut pour presque toutes les autres nations: ce n'est que tardivement que les Francs se donnent une origine commune, une ancestralité qui les fonde comme un peuple, une nation, mais par leur constitution et leurs pratiques ils apparaissent bien plus comme la réunion circonstancielle de guerriers d'origines diverses qui se forment en «corps francs», tantôt pour conquérir des territoires, tantôt pour former des régiments auxiliaires au service de la puissance romaine, certes déclinante mais encore dominante au tournant des III° et IV° siècles. Comme dans toutes les époques troublées, difficile de déterminer clairement qui est qui et qui fait quoi: beaucoup de “Francs” vont se “latiniser” – du moins, leurs élites – et se ranger du côté de Rome, mais pas toujours très longtemps, d'autres se consolidant dans les territoires anciennement “germaniques“, d'autres ayant avant tout des des comportement de razzia, d'autres enfin, et souvent les mêmes, faisant la conquête de territoires, principalement dans la Gaule belgique, qui comprend, en gros, le Bénélux, la Flandre française et la Picardie. Au départ il y a de la circulation entre ces diverses factions franques, puis elles se consolident en s'autochtonisant, ce qui réduit cette circulation sans qu'elle cesse – toujours le principe, pour les élites, de faire de préférence des alliances matrimoniales parmi les peuples de sa propre nation.

Bien sûr, assez rapidement ces histoires d'origines et, disons, d'ethnies deviennent, comme mentionné, avant tout symboliques. En fait, l'ancestralité dépend assez vite de sa classe: les élites guerrières sont “germaniques”, les élites non guerrières “latines” ou mixtes, “germano-latines” ou “autochtones latines”, les autres classes sont, comme dit, principalement “autochtones pré-latines” pour les plus basses, mélangées pour celles intermédiaires. D'ailleurs, en France toujours, ce fut assez longtemps un débat: “Francs”, “Latins” ou “Gaulois”? Mais il y en de de semblables un peu partout. Pour la France, l'origine franque est promue par les élites guerrières et leurs groupes de soutien, celle latine parle les élites non guerrières et leurs soutiens, celle gauloise par les non élites qui ne participent pas de groupes de soutien aux élites; à la fin du XVIII° siècle l'héritage latin est désormais considéré culturel et non plus généalogique, ne demeurent que les origines ”franques” et “gauloises”, ce qui peut se traduire comme “les Élites contre le Peuple”. La fameuse sentence que promouvait Nicolas Sarkozy, «Nos ancêtres les Gaulois», est tardive et ne s'impose définitivement qu'à partir de la III° République, marquant ainsi par l'affirmation de cette filiation que “le Peuple” a triomphé. Sinon qu'on a toujours des princes, des ducs et des comtes, lesquelles diront, «Nos ancêtres les Francs». Et que les Alsaciens, les Bretons, les Basques, les Catalans, les Corses et quelques autres ont une ancestralité ni Franque ni Gauloise, sans compter les natifs des territoires lointains, “d'Outremer”, qui ont pour certains des ancestralités encore plus exotiques, plus les métropolitains “d'origine” (espagnole, algérienne, italienne, turque, portugaise, polonais, etc.), plus les descendants en droit ligne de quelque dieu ou de quelque race extraterrestre (il y en a). Etc.

Donc, les Britanniques. Une des raisons notables pour laquelle ils emmerdent les continentaux depuis un bon moment est ce que dit: tout Britannique a un lien supposé ou avéré avec une autre entité politique que celle où il vit, parfois proche (tous les “Irlandais” ou “Écossais” dont les ancêtres ont émigré en Angleterre il y a deux, trois, quatre siècles, et se sont alliés aux autres populations, mais qui se revendiquent de ces deux origines), souvent lointaine, avec une dominante de rattachement avec une entité continentale européenne. À commencer par la famille régnante dont les ancêtres, parfois très proches, sont tous “d'origine” – néerlandaise, allemande, autrichienne, “grecque”, etc. Grecque entre guillemets puisque le prince consort, Philippe, est certes attachée à l'ancienne famille régnante de Grèce mais que cette famille est d'origine germanique et fit des alliances matrimoniales partout en Europe sauf en Grèce. Soit précisé, il y eut aussi des retours: à la fin du XIX° siècle, précisément par le jeu des alliances matrimoniales cosmopolites entre élites, presque tous les monarques européens avaient un lien généalogique avec la reine Victoria et tous des liens familiaux germains ou par alliance avec elle, le plus souvent ils avec les trois types de liens avec cette reine Britannique, elle-même fille d'une princesse allemande et d'un prince anglais lui-même fils d'un noble anglais (le roi George III) et d'une princesse Allemande. Pour vous dire le salmigondis: la grand-mère paternelle de Victoria est l'aïeule directe, à la fois de la reine Élisabeth et de son époux Philippe. Ce qui confirme assez mon postulat des trois peuples juxtaposés: même si avec le temps et surtout ces deux ou trois dernières générations il y a un peu plus de diversité dans les origines lignagères ou/et géographiques, aujourd'hui encore la grande majorité des personnes qui se revendiquent appartenir à la noblesse héréditaire continue cette pratique de mariages entre soi, avec beaucoup moins de cas de mariages arrangés (mais la pratique demeure, marginalement) mais pour la simple raison que dans sa grande majorité la très haute noblesse vit “hors-sol”, dans l'entre-soi, ce qui réduit beaucoup les opportunités de rencontres donc d'alliances en dehors de ce petit milieu. C'est bien sûr vrai de toutes les plus hautes élites, elles fréquentent pour l'essentiel leurs pairs et favorisent, sciemment ou de par leur séparation ordinaire avec les autres classes, les mariages endogènes bien plus fréquemment que les autres classes sociales – ce qui n'empêche pas les “mariages morganatiques” et les amours ancillaires plus ou moins consenties par la partie la moins élevée de ces appariements.

Cela dit, les mariages cosmopolites ont aussi lieu en bas de l'échelle sociale, de fait ce sont plutôt les classes intermédiaires les plus basses parmi les élites et les plus hautes parmi les “classes moyennes” où les mélanges des origines sont les plus réduits: les “classes moyennes moyennes” et certaines franges des plus basses classes ont une certaine mobilité, choisie ou forcée, qui les amène à se fixer loin des leur territoire d'origine et selon les circonstances, dans d'autres entités politiques. Le processus bien sûr est autre, dans leur cas c'est celui dit de l'émigration ou de l'immigration, mais de fait les populations “d'origine” citées plus haut sont le plus souvent de très basse classe ou de classe moyenne relativement élevée, en gros, commerçants, artisans et ouvriers, poussés à se déplacer par le désir de s'élever un peu ou par la nécessité, plus rarement sont-elles de classes intermédiaires hautes. Il y a une logique dans ce fait: ces classes intermédiaires hautes sont très territorialisées, leur position sociale est le plus souvent liée à un capital foncier ou immobilier, et pour “tenir leur rang“ elles doivent maintenir leur réputation locale, notamment par les alliances matrimoniales.

Les Britanniques sont des emmerdeurs. Je ne peux pas trop le leur reprocher, quand on est là où ils sont, et bien, on n'a pas tort de se méfier de ses voisins, à preuve ce que raconté, les vagues nombreuses de “conquérants” au cours des siècles. Les Britanniques, et spécialement les Anglais, sont du genre paranos tendance mégalos mais comme ont dit, même les paranoïaques ont des ennemis, et on ne peut pas non plus dire qu'ils ont tort de se voir comme, selon la formule gaullienne à propos d'une autre entité, «un peuple sûr de lui et dominateur». Mais bon, moi je suis Français, et autant je n'ai rien contre les Britanniques comme individus (on en a plein qui coulent leurs vieux jours dans mon coin, la plupart assez sympas) mais comme nation, c'est moins évident. Toutes les nations sont opportunistes mais les Britanniques le sont éminemment: dès qu'une nation continentale leur semble prendre trop de poids ils ne manqueront pas de participer à ou de susciter une alliance avec des nations moins dominantes pour la contrer et limiter son poids politique en Europe ou en dehors. Clairement, en tant que nation ils n'ont pas encore intégré le fait que la meilleure manière de réduire les risques de conflits avec ses voisins n'est pas de “préparer la guerre”. C'est bête à dire mais, qui veut la paix prépare la paix. Non que du point de vue des “préparateurs”, quand on “prépare la guerre” on ne veut sincèrement préparer la paix, par contre, que vont en penser les voisins? Ils risquent fort de considérer que qui prépare la guerre veut la guerre. Ce qui va les inciter à leur tour à “préparer la paix” en préparant la guerre. Et que va en penser le premier des préparateurs? Que les faits confirment ses anticipations, les voisins préparent la guerre, donc ils ont des intentions...

Outre les diverses formes de guerres civiles, on peut considérer trois cas: les guerres de conquête “mauvaises”, les guerres de conquête “bonnes” et ce que l'on peut nommer les “guerres préventives”, qui ne sont pas toujours des guerres directes. Toute guerre est mauvaise donc toute guerre de conquête est mauvaise, la séparation se fait sur, dira-t-on, l'intention: conquérir pour asservir ou pour “libérer”. Avec toujours ce problème, on ne fait jamais le bien d'un tiers contre son gré. En toute hypothèse, il se peut et dirai-je, il est assez vraisemblable que les Afghans en 2001, les Irakiens en 2003, souhaitaient dans leur majorité la chute de leurs régimes respectifs. Mais si on apprécie les libérateurs, on apprécie moins les occupants. Cas par exemple des troupes américaines stationnées en France juste après la deuxième guerre mondiale: au début on est content, ça fait marcher le commerce, ça amène la modernité, ça fait voyager sans avoir à se déplacer. Puis quand on a épuisé tout le bon, ne reste que le moins bon: l'accaparement des terres, l'augmentation des prix (eh! les troupes ont des ressources financières d'un tout autre niveau), la position de supériorité, l'extra-territorialité notamment judiciaire, etc. D'où le fleurissement des «US Go Home!» – ou: quand le libérateur se transforme en occupant. La mauvaise conquête est donc celle qui n'a pas d'autre but que de tirer profit des territoires conquis, considérés comme “vierges”, donc déniant l'existence même ou l'humanité d'un premier occupant, ou dont on estime que l'asservissement de cet occupant est dans l'ordre des choses, est légitime: l'esclave, l'esclavon, c'est le Slave de notre temps, donc du point de vue des Romains la servitude des Slaves était dans l'ordre des choses.


Fatigué de ce texte. J'enregistre en l'état, ça fera une base de réflexion suffisante je pense. Juste une brève conclusion sur le “brexit”: on peut espérer que la sortie de l'UE ait lieu, et que dans un temps pas trop lointain le Royaume-Uni règle ses propres dissensions et demande une réintégration avec beaucoup moins de limites et de passe-droit. Le fait est, lors de sa première adhésion le Royaume-Uni semble avoir considéré intégrer un “marché commun” (ce qui était largement le cas à l'époque), une sorte de zone de libre-échange, on peut espérer qu'en renouvelant sa demande d'adhésion il comprendra, tant pour le peuple que pour les élites, qu'il intègre une union politique.


[Deuxième partie]

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