On est rarement tout l'un, chacun combine en soi du réalisme, de l'idéalisme et du matérialisme mais en doses variables et selon des modalités diverses. Il m'est arrivé de l'écrire, même les personnes se supposant pur esprit ou pur corps prouvent par leur persistance dans l'existence un niveau minimal de réalisme car pour persister dans la vie il faut tenir compte de la réalité, et même la personne qui se suppose purement réaliste a des idéaux et un corps. Cela posé, .on peut déterminer une dominante qui permet de classer les personnes en matérialistes, idéalistes ou réalistes. Une question à la fois d'idéologie de base et de rapport au monde, être matérialiste ou idéaliste c'est être hémiplégique ou borgne, ne voir ou penser que la moitié de la réalité, être réaliste c'est avoir une vision binoculaire et deux hémisphères du cerveau fonctionnels, voir et penser la réalité en volume avec une bonne profondeur de champ. Il m'arrive aussi de l'écrire ça n'offre guère d'avantages particuliers à court et moyen terme, et avoir raison à long terme n'a pas grand intérêt, pour exemple nombre de penseurs de la société des décennies 1950 et 1960 ont fait d'excellentes anticipations sur le devenir des sociétés “productivistes” si celles-ci restaient dans leur dogme «toutes choses égales par ailleurs» car nécessairement les choses ne sont jamais égales “par ailleurs”; bon mais, entretemps presque toutes sont mortes, donc avoir raison en 1965 en ce qui concerne la situation prévisible en 2020 si une certaine structure sociale persiste n'est d'aucun avantage, si on veut avoir une position sociale intéressante dans son contexte immédiat, mieux vaut considérer les court et moyen termes...
Foin des généralités! Ce billet concerne un lieu commun actuel: le constat supposé que les entités politiques où le principal dirigeant, chef de l'État ou chef du gouvernement, est une femme, a particulièrement bien géré la pandémie actuelle, celle dite “covid-19”. Trois erreurs d'analyse ici:
- Il y a au moins autant d'États dirigés par des hommes que par des femmes qui ont bien géré cette pandémie;
- Il y a un certain nombre d'États dirigés par des femmes qui ont mal géré cette pandémie;
- Les États dirigés par des femmes sont souvent des États “socialement avancés”, ou un truc du genre.
Le point principal est qu'en l'état actuel des choses il existe beaucoup plus, énormément plus d'entités politiques dirigées par des hommes que par des femmes; en second, une large part des États gouvernés par des femmes, et bien, comme dit sont “socialement avancés”; en troisième, un dirigeant a pour principale fonction de représenter, donc le chef de l'État ou du gouvernement importe assez peu en tant que personne, on en a l'exemple avec la Birmanie où le principal dirigeant, nominalement, est le chef du Gouvernement, donc une femme, mais une dirigeante assez impuissante parce que la Birmanie n'est pas une démocratie et que la distance entre le droit et le fait est importante, le réel principal dirigeant est le chef de l'État et là aussi la personne importe peu, il est le représentant du groupe qui détient de fait le pouvoir, l'ancienne junte, qui formellement n'est plus au pouvoir, réellement y est toujours.
Il est vrai qu'un certain nombre de dirigeantes sont à la tête d'un État qui a semble-t-il asse bien géré cette crise sanitaire jusque-là, d'où cette interrogation qui revient assez régulièrement sur ma radio, France Culture, et ailleurs je suppose, quelque chose comme «Les femmes sont-elles de meilleurs dirigeants dans les cas de crises où les “qualités féminines” semblent importantes?», bref: y a-t-il une manière genrée de diriger un pays? Or il y a un problème de taille, la réussite des entités politiques dans la gestion de cette pandémie découle initialement de décisions où l'on lit plutôt, de manière conventionnelle, les “qualités masculines”, entre autres tous ces États ont pris comme première décision une fermeture des frontières aériennes et maritimes et un contrôle renforcé des frontières terrestres, ce qu'on voit le plus souvent comme des actions “maritales”; et bien sûr, si la prise en charge de ces politiques est principalement le fait des secteurs du “care”, du soin, donc de secteurs qu'en ce siècle on considère plutôt “féminins”, les mesures de confinement sont là aussi plutôt martiales ou policières dans le principe, et dans la mise en œuvre au niveau global.
Pour résumer, les pays qui ont semble-t-il assez bien géré cette pandémie sont en majorité dirigés par des hommes, les pays dirigés par des femmes n'ont pas tous – loin de là – bien géré cette crise sanitaire, seuls ceux à la fois “avancés”, très dirigistes ou très démocratiques, quel que soit le genre du principal dirigeant, et bien préparés, ont plutôt bien géré, de fait les États qui l'ont assez bien gérée et qui sont dirigés par des femmes sont des démocraties avancées, conclusion: le genre du principal dirigeant a peu d'incidence quant à la capacité de bien ou mal gérer ce genre de crises mais en revanche est souvent un bon indicateur de régime “socialement avancé“ sans pour cela être un bon indicateur de la capacité d'une société donnée à bien gérer ce type de crises: si les dirigeantes de Taïwan et de la Nouvelle-Zélande ont bien géré cette crise, la principale raison est la même que celle qui a permis une gestion efficace en Corée du Sud et en Chine: depuis les premières pandémies de ce genre, au tout début du XXI° siècle, les gouvernements successifs ont mis en place un système d'alerte et de mobilisation en vue de réagir à de nouvelles crises de ce genre, et préparé leurs populations pour s'adapter à ces circonstances exceptionnelles. Et en sens inverse, la présence d'une dirigeante dans un État non préparé n'a pas permis une gestion particulièrement brillante et efficace de cette pandémie.
Être réaliste c'est entre autre ne pas confondre les causes et les effets, ni interpréter une corrélation comme une causalité.