Mon cas est une généralité!

Ceci ne vaut pas pour Ma Pomme, mais vaut pour pas mal d'autres pommes...

En même temps il y a un paradoxe apparent mais là, rien que de normal. Comme l'écrivit Gregory Bateson,

«Lorsque l'épistémologie de base est pleine d'erreurs, ce qui en découle ne peut fatalement qu'être marqué par des contradictions internes ou avoir une portée très limitée. Autrement dit, d'un ensemble inconsistant d'axiomes, on ne peut pas déduire un corpus consistant de théorèmes. Dans ce cas, toute tentative de consistance ne peut aboutir qu'à la prolifération d'un certain type de complexité — qui caractérise, par exemple, certains développements psychanalytiques et la théologie chrétienne — ou, sinon, à la conception extrêmement bornée du behaviourisme contemporain».

Un imbécile dont je tairai le pseudonyme d'abonné m'a un jour reproché de citer Bateson en ajoutant que je ne citais que lui, ce qui prouve simplement qu'il a fait semblant de me lire, cela dit Bateson est probablement l'auteur que je cite le plus, ce qu'on ne peut me reprocher, sauf bien sûr si on n'apprécie pas les auteurs qui donnent à réfléchir avec pertinence.

Ce propos de Bateson ne s'appliquait pas spécialement à certaines sciences ou certaines idéologies mais concernait tout humain et plus largement, tout mammifère. Le passage cité vient après celui-ci:

«Les alcooliques sont des philosophes, dans le sens général où tous les êtres humains (et, en fait, tous les mammifères) sont guidés par des principes hautement abstraits, dont ils sont presque entièrement inconscients, ignorant que le principe qui gouverne leurs perception et action est d'ordre philosophique. Le faux terme duquel on désigne d'ordinaire ces principes est celui de “sentiment”.
Ce type de fausse nomination fleurit à l'intérieur de la tendance épistémologique anglo-saxonne à réifier ou à attribuer au corps tous les phénomènes mentaux qui sont périphériques à la conscience; et cette appellation est certainement renforcée par le fait qu'exercer et/ou se priver de l'exercice de ces principes s'accompagne souvent de sensations viscérales ou d'autres sensations corporelles. Pour ma part, je crois que c'est Pascal qui était dans le vrai en disant: “Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point”».

S'il nomme les alcooliques car objets de l'article d'où je tire ces citations, «La cybernétique du “soi”: une théorie de l'alcoolisme», cette assertion vaut pour tous les humains «guidés par des principes hautement abstraits, dont ils sont presque entièrement inconscients», qui autant que je le sache sont la majorité des membres de l'espèce. À dire vrai, en temps ordinaire nous sommes tous largement inconscients du fait en ce sens que nous n'interrogeons guère nos principes quand nous décidons d'agir car pour nous-mêmes nous ne sommes pas objets mais sujets, l'être agissant vise à l'efficacité, et non à l'exactitude concrète. Mon exemple préféré en ce domaine est celui de la marche bipède: en un temps lointain, celui où on nous apprit à pratiquer ce mode de locomotion, ça nous apparaissait pour ce que c'est, une manière contre-intuitive de se mouvoir; assez vite on en a pris l'habitude et ça devint un mode “normal” et même “naturel” de locomotion; ce n'est que quand on se trouve dans une circonstance inhabituelle où cette locomotion devient problématique (tour de rein, forte imprégnation alcoolique...) qu'elle se révèle pas si normale ou naturelle que ça, mais précisément parce que son caractère acquis est devenu entretemps inconscient, c'est notre incapacité à la réaliser avec aisance qui nous apparaît “anormale”, “non naturelle”; les cul-de-jatte et les paraplégiques vous le diront, si on n'a pas l'appareil anatomique ou fonctionnel adéquat la marche bipède n'a rien d'intuitif...

On prend des habitudes, et comme justement elles deviennent le cas habituel pour réaliser certains actes on les ressent comme évidentes, “naturelles”, et non plus pour ce qu'elles sont, «des principes hautement abstraits [...], le principe qui gouverne [nos] perception et action [et qui] est d'ordre philosophique». Quand il y a confirmation ou rupture entre nos anticipations ou préconceptions et la réalité effective, nous sommes dans le cas où «exercer et/ou se priver de l'exercice de ces principes s'accompagne souvent de sensations viscérales ou d'autres sensations corporelles»; quand nous l'exerçons “avec réussite” il y aura un “biais de confirmation” et ces sensations corporelles seront “bonnes”; quand c'est “avec non réussite” ou quand nous ne pouvons l'exercer, elles seront “mauvaises”. De fait, une sensation n'est ni bonne ni mauvaise, elle est. Si elle peut avoir des conséquences plus ou moins favorables c'est indépendant de sa qualification subjective: si j'ai une “bonne sensation” pour un résultat qui effectivement ne correspond pas à ce que j'en prévoyais, je le considérerai comme une “réussite”, ce qui peut avoir ultérieurement des conséquences fâcheuses, précisément parce que j'en eus une évaluation inexacte; si j'ai une “mauvaise sensation” et que j'en tiens compte pour corriger cette action, ou entreprendre autrement celles ultérieures, comme on dit, j'aurai appris de mes erreurs. Une sensation n'est pas bonne ou mauvaise en soi mais en ce qu'on en fera.

Le paradoxe apparent mentionné est le fait que ce qui vaut pour Ma Pomme vaut pour vous: mon cas n'est pas une généralité. Ce qui est une généralité. Supposer que son propre cas est une généralité ne vaut que pour une personne: soi-même, donc n'est pas une généralité. Sauf que c'est quand même une généralité: dans tous les cas, supposer que son cas est une généralité est une erreur. De fait le seul cas où ça ne l'est pas est celui où l'on postule que le seul cas général effectif est celui où l'on suppose que son propre cas n'est pas une généralité.

L'abonné mentionné au début de ce billet sous le qualificatif d'imbécile risque fort de se retrouver dans le cas où il pourrait commenter ce billet en écrivant «J'ai rien compris». Pour moi ça n'induirait qu'une considération: il prend son cas pour une généralité, et croit que nous sommes tous des imbéciles. Ce en quoi il n'a pas tort. Maintenant, il y a deux sortes d'imbéciles: ceux qui se savent tels et ceux qui s'ignorent tels. Quand on se sait tel ça permet de savoir que si on ne comprend rien ça vient probablement de soi, quand on ne se sait pas tel on reporte sa propre imbécillité sur un tiers. Qui est possiblement un imbécile en la circonstance, possiblement non. Enfin si, un imbécile, mais conscient du fait. La question n'est pas d'ignorer mais de se savoir ignorant. Si on est ignorant et qu'on se croit savant, au mieux on est un con, au pire un salaud. Je me tâte à propos de l'abonné mentionné: étant plutôt bienveillant je le suppose un con mais c'est possiblement un salaud. Non que ça change grand chose: un con qui s'ignore tel sombre aisément dans la saloperie, un salaud qui ne se sait pas imbécile sombre aisément dans la connerie. C'est comme la corruption: le corrupteur est pire que le corrompu mais tous les deux sont dans la corruption. Les cons et les salauds sont néfastes pour la société mais les salauds n'ont pas de circonstances atténuantes.


Mon cas n'est pas une généralité. Quel est mon cas? De ne pas supposer que mon cas est une généralité. Comme aucun cas n'est une généralité mon cas est une généralité: le fait qu'aucun cas n'est une généralité. Vous connaissez le concept d'intersectionnalité? La mention entre parenthèse «(de l'anglais intersectionality dans l'article de Wikipédia est inexacte: le terme est “du latin”, ce n'est pas un mot latin mais un composé construit sur le latin, pour qui connaît un peu la langue c'est de l'anglais académique, lequel s'appuie fortement sur le latin, alors que l'anglais courant privilégie les mots “germaniques”, donc c'est un mot de l'anglais académique qui, comme le français, privilégie les fonds latin et grec au fonds germanique. Bref, c'est un mot latin. Intégré dans l'anglais académique mais immédiatement compréhensible par un francophone parce qu'il se rapporte à “intersection”, «rencontre d'éléments divers ou opposés (idées, sentiments, personnes)», que ça concerne des faits “qui se croisent”. Ce terme

«désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société. [Il] a été proposé par l'universitaire afroféministe américaine Kimberlé Williams Crenshaw en 1989 pour parler spécifiquement de l'intersection entre le sexisme et le racisme subi par les femmes afro-américaines, les conséquences en matière de pouvoir, et expliquer pourquoi ces femmes n'étaient pas prises en compte dans les discours féministes de l'époque».

La partie «Critiques de la notion» met en évidence, à la fois sa pertinence et son usage problématique, ce que précise la dernière remarque:

«En 2020, Kimberlé Crenshaw elle-même, créatrice de l'expression, revient dans un interview sur la dénaturation opérée par les groupes identitaires de son concept: “Il y a eu une distorsion [de ce concept]. Il ne s'agit pas de politique identitaire sous stéroïdes. Ce n'est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias”».

En tous les cas, l'intersectionnalité pointe ce fait simple: il n'existe pas de cas général. Pour citer encore l'article, partie «Complexité de l'intersectionnalité»:

«Il existe trois méthodes différentes permettant l'étude de l'intersectionnalité.
Tout d'abord, la complexité anticatégorique, qui repose sur la déconstruction des divisions catégoriques: elle est fondée sur le principe que les catégories sociales sont des constructions arbitraires de l'histoire et de la langue et qu'elles contribuent peu à la compréhension de la manière dont les personnes interagissent avec la société.
Ensuite, la complexité intercatégorielle: elle fait de l'existence des inégalités dans la société la base de l'intersectionnalité.
Enfin, la complexité intracatégorielle, qui peut être vue comme l'intermédiaire entre les complexités anti et intercatégorielles: cette approche reconnaît les défauts des catégories sociales existantes et remet en question la manière dont ces catégories créent des frontières et des distinctions, tout en reconnaissant leur importance dans la compréhension du monde social».

La mention “différentes” dans la phrase introductive spécifie des approches non pas opposées mais complémentaires. Comme précisé dans la troisième approche, elle est «l'intermédiaire entre les complexités anti et intercatégorielles», plus que de pouvoir l'être elle doit être vue comme telle. Passons et revenons au sujet de ce billet. Qui m'a été inspiré par la lecture très récentes des “tracts de crise” mis en ligne par les éditions Gallimard sur cette page. Comme il doivent être publiés en recueil le 4 juin, je vous conseille de les récupérer avant cette date – ce qui n'empêche d'acheter par après ce recueil, car «les bénéfices en seront reversés à la Fondation Assistance publique – Hôpitaux de Paris pour la Recherche». Par contre, vu le coût unitaire des “tracts” antérieurs, 3,5€ à 4,5€, si ces “tracts de crise” deviennent payants ça risque de représenter un coût très supérieur aux 17€ du recueil à venir...


Je me sens obligé de renouveler un avertissement courant quand dans un billet je propose des généralités: si ce sont proprement des généralités elles valent aussi pour moi. Non que ça ait la moindre utilité, j'ai beau le faire, je reçois quand même des commentaires dont l'esprit et souvent la lettre sont de l'ordre, et bien, du rappel à l'ordre: ne pas se croire supérieur aux autres. J'ai mon hypothèse sur la question: ces lectrices et lecteurs se reconnaissent dans ces généralités, et certaines personnes n'apprécient pas de se voir, donc se savoir, être “dans le cas général”. Chacun se considère à raison, singulier; si c'est à raison, alors la singularité le cas général, de ce fait exposer qu'une proposition vaut pour tous semble “désingulariser”, et peu de personnes apprécient de se percevoir “non singulières”; de ce fait, même si l'auteur dit que ce qui vaut pour tous vaut pour lui-même, ce genre de personnes ne peut pas y croire, et veut le punir de sa fausse humilité supposée et de son arrogance supposée en le “rabaissant”. En général j'approuve ce que me disent ces personnes, si elles me réputent “ironiquement” très intelligent, j'approuve; ou un sale con, j'approuve; ou un salaud, j'approuve. Croyez-le ou non, ça ne change rien: accepter la critique reçoit la désapprobation de la part de ce genre de personnes.

L'inutilité de ce type d'avertissement vient de ce que ça ne sert à personne: si on me lit en me donnant le crédit d'être honnête et sincère, nul besoin de le préciser; si on me lit en ne me donnant pas ce crédit, à quoi bon le préciser? Je me souviens de quelques interactions dans les pages de commentaires de billets de Mediapart où je me suis fait assez directement traiter d'imbécile, ce à quoi j'ai donc répondu en admettant le fait, du coup le commentateur me demande si je le prends pour un imbécile, ce que j'admets, résultat il me traite de nouveau d'imbécile, ce qui confirme mon hypothèse sur lui. La question est toujours la même, j'en traite largement dans d'autres billets: il ne s'agit pas de savoir si on est “ceci” ou “cela”, intelligent ou imbécile par exemple, mais de savoir qu'on est “ceci” ou “cela”: si on se croit intelligent sans le savoir et si on se croit “non imbécile” faute de le savoir c'est la même erreur, croire sans savoir. Ce n'est pas le tout de se croire intelligent, si on se contente de le croire et qu'en outre on ne se croit pas imbécile, c'est encore la meilleure manière d'agir en imbécile en se croyant intelligent...


Donc, la lecture de ces “tracts de crise”. Ce n'est pas le cas général mais plusieurs auteurs de ces tracts semblent prendre leur cas pour une généralité. C'est comme avec ce qu'on nomme «la peur de la mort»: les personnes qui l'éprouvent ont la fâcheuse tendance de sembler croire que tout le monde est dans ce cas. J'ai même entendu hier 25 mai 2020 dans une rediffusion sur France Culture une personne pourtant assez intelligente et brillante, Paul Veyne, dire une imbécillité sans nom (en fait je pourrais la nommer, ce que par amabilité je ne ferai pas...) à ce propos. Discutant en 1993 de Sénèque et plus largement de des stoïciens, il dit ceci:

«Paul Veyne. Ce que la secte stoïcienne, la philosophie stoïcienne vous promet, c'est tout simplement le bonheur. Il faut nous enlever du crâne que le stoïcisme ça consiste, si j'ose dire, à serrer les fesses et à être hautement moral. Oui, on peut le prendre comme ça, mais ça n'est pas du tout leur but. Ça consiste à vous assurer une espèce de bonheur en vous transformant en scaphandrier, plus rien ne vous pourra vous atteindre. Alors pour ça vous multipliez les exercices pratiques, et surtout les exercices spirituels, vous vous pénétrez de la vérité de la doctrine.
Alain Veinstein. Est-ce que leur façon de vivre est une morale?
Paul Veyne. Non! Ça n'a rien à voir. Les stoïciens ne nous disent pas “Soyez gentils; honorez père et mère”: ça fait partie de l'honnêteté mais ça n'est pas ça le truc central. Ce qu'ils vous disent avant tout c'est: pratiquez la méthode Coué, répétez-vous tous les jours: “La mort ça n'existe pas vu que quand on est mort on ne le sait pas”. Oui, ils l'ont dit vraiment, c'est aussi bête que ça, ce n'est pas de ma faute mais ils l'ont dit. Si vous vous entraînez beaucoup, cette pensée, qui nous paraît et qui est si fade, vous paraîtra vraie. De même, entraînez-vous à ne pas craindre le lendemain, répétez-vous, après tout aujourd'hui c'est pas demain, entraînez-vous à ne pas avoir peur du tyran, dites-vous après tout que le tyran ne peut rien vous faire, puisque ce qu'il peut vous faire après tout, en dernière limite, c'est de vous tuer, mais après tout la mort ça n'est jamais qu'un coup d'épée qui dure un dixième de seconde. Alors, vous avez peur du tyran au fil des années alors que la chose à redouter dure à peine un dixième de seconde; avant ce dixième de seconde vous n'êtes pas mort. Bon très bien, là l'épée est en train de tomber mais comme disait l'homme qui tombait du dixième étage en cours de chute, «Pourvu que ça dure!».
Vous pensez bien que des idées aussi abracadabrantes, les stoïciens ne sont pas des sots, ils savent bien qu'elles sont abracadabrantes. Ce qu'ils expliquent, ce qu'ils font, c'est qu'ils ont bâti toute une théorie de l'âme humaine, pour arriver à nous faire croire qu'à force d'entraînement on peut vraiment vivre cela.
Alain Veinstein. Philosopher alors, ce n'est pas apprendre à mourir?
Paul Veyne. C'est apprendre à mourir: C'est apprendre à mourir en ce sens que si vous vous répétez toute la journée que la mort n'est rien, vous finirez par être tellement pénétré de cette conviction qu'effectivement vous n'aurez plus peur de la mort.
Alain Veinstein. Et vous, Paul Veyne, qu'est-ce que vous en pensez?
Paul Veyne. Je pense comme tout le monde que c'est faux, bien sûr! Mais, si vous voulez, ça paraît tellement incroyable que, je pense que certains, que beaucoup de vos auditeurs n'en croient pas leurs oreilles et se disent qu'ils ont du mal comprendre. Alors je vais expliquer: c'est vraiment ça qu'ils ont voulu dire. Voilà comment ils s'y prennent. Ils nous disent, vous avez peur de la mort; si nous vous disons, mais vous savez, ça n'est pas important, tant que vous avez peur de la mort c'est bien la preuve que vous êtes vivant, et de toute façon quand vous êtes mort vous ne pouvez pas avoir peur de la mort puisque vous ne pensez plus rien.
Évidemment cette pensée, vous diraient-ils, semble insipide, mais c'est que vous êtes victime d'un préjugé. Vous êtes victime d'un préjugé, qui est qu'on vous a persuadé que la mort c'est terrible. Si vous vous débarrassez de ce vieux préjugé endurci, de ce préjugé qui vous coûte cher, si vous essayez de voir les choses rationnellement, vous finirez, à force de méthode Coué, par vous débarrasser de ce qui est tout simplement un vieux préjugé qui vous fait trembler, de même qu'on arrive à se débarrasser de beaucoup de préjugés».

Bien sûr il y a une aporie dans ces propos: si les stoïciens ne sont réellement pas des sots et sont réellement rationnels, ils ne peuvent croire en l'efficacité de la méthode Coué, sinon pour les imbéciles irrationnels – on apprend très bien aux imbéciles à ne pas craindre la mort, les cimetières sont pleins et les champs de bataille sont jonchés de guerriers bien conditionnés morts à la fleur de l'âge avec aux lèvres et dans le cœur cette pensée, «Pas peur la mort!». Donc l'analyse de Paul Veyne est fautive en quelque point. Il devrait pourtant lui être évident que pour ne pas craindre la mort la méthode Coué ça ne fonctionne pas très bien: en notre temps le christianisme en est la preuve ordinaire. Cette religion et toutes celles qui promettent un “vie meilleure” après la mort, ainsi que toutes les idéologies et méthodes qui promettent quelque chose comme une “réalisation de soi“ gratifiante et joyeuse. Je ne sais pas si vous fréquentez les adeptes des diverses sectes (religieuses, politiques, sociales, “psychiques”, etc.) qui puisent au fonds commun des religions dérivant de celle des Hébreux, ou si vous adhérez vous-même à une ou plusieurs de ces idéologies, pour mon compte je n'adhère pas, j'en retiens certaines leçons mais je ne suis pas un adepte. Je retiens aussi certaines leçons d'autres traditions, notamment celles de certaines sectes bouddhistes et taoïstes, mais là aussi je ne suis pas un adepte. En tout cas je fréquente des adeptes des “religions du livre” dérivant de la religion des Hébreux, ou des courants idéologiques qui en découlent, et je n'ai jamais remarqué qu'ils n'ont pas peur de la mort, ce qui est pourtant un message essentiel de ces idéologies. On peut donc faire ce constat, se répéter jour après jour qu'après la mort il y aura une vie meilleure, pour soi ou pour sa descendance, est inefficace pour ne plus en avoir peur. Incidemment, je classe les méthodes dites de “développement personnel” parmi les idéologies de ce type puisque fondamentalement elles proposent une sorte de “renaissance” donc une sorte de “vie après la mort”. Incidemment encore, les courants “born again”, en traduction approximative “naissance nouvelle”, nés dans les Églises nord-américaines “fondamentalistes“ du christianisme évangélique, sont dans la lignée (ou sont parfois la source de) ces techniques dites de développement personnel: si on est “born again”, “né de nouveau”, c'est qu'en quelque manière on est mort et ressuscité, on est “le Christ”, “le Ressuscité”. Bien sûr ce genre d'idéologies qui se rattachent formellement au christianisme sont problématiques, si on est “ressuscité” on est donc “au paradis”, ce qui génère ce qu'on nomme une dissonance cognitive, une

«tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes (cognitions) d'une personne lorsque plusieurs d'entre elles entrent en contradiction l'une avec l'autre. Le terme désigne également la tension qu'une personne ressent lorsqu'un comportement entre en contradiction avec ses idées ou croyances».

Si le “born again” est réellement persuadé d'être “ressuscité” il est “hors de ce monde” (dissonance de type “schizophrénique”) ou “en enfer” (dissonance de type “paranoïaque”) car il a beau être personnellement “né de nouveau”, que ça ne change rien à la réalité observable. Je ne peux qu'imaginer mais pour un chrétien fondamentaliste “évangélique” ça doit être inconfortable de se voir toujours plongé «dans la vallée des larmes» après résurrection...

L'analyse du stoïcisme par Paul Veyne est typique de celles venant de personnes, et bien, qui n'ont pas une approche stoïcienne de la réalité. Elle est tout aussi typique des personnes qui prennent leur cas pour une généralité. On en a l'indice clair dans ce passage:

«Alain Veinstein. Et vous, Paul Veyne, qu'est-ce que vous en pensez?
Paul Veyne. Je pense comme tout le monde que c'est faux, bien sûr!»

Souligné par Ma Pomme. Qu'est supposé penser être faux “tout le monde”? Si on considère les propos qui précèdent cette affirmation, difficile de le déterminer. Les propos qui suivent semblent accréditer la supposition que Paul Veyne pense faux qu'on puisse, par une sorte de méthode Coué, par une auto-persuasion conditionnelle répétée à longueur de temps «arriver à [se] faire croire qu'à force d'entraînement on peut vraiment vivre cela». Il y a de la maladresse dans cette expression mais elle est en cohérence avec le reste de ses propos: on ne va pas “arriver à se faire croire qu'à force” mais “arriver à croire à force”, et non qu'on peut vivre mais vivre, bref et même en acceptant cette idée de “méthode Coué” on va arriver à croire, donc à vivre, cette fin de la peur de la mort. Paul Veyne l'incrédule, Paul Veyne le craignant de la mort, ne peut pas croire qu'on y parvienne. D'ailleurs, tout le monde pense comme lui, donc “tout le monde” a peur de la mort, ce qui inclut les stoïciens. Manière de dire que même eux n'y croient pas, ce qui est clairement dit par lui, d'ailleurs, pour mémoire:

«Vous pensez bien que des idées aussi abracadabrantes, les stoïciens ne sont pas des sots, ils savent bien qu'elles sont abracadabrantes. Ce qu'ils expliquent, ce qu'ils font, c'est qu'ils ont bâti toute une théorie de l'âme humaine, pour arriver à nous faire croire qu'à force d'entraînement on peut vraiment vivre cela».

Ce qui explique donc la formulation de la fin de ce passage: les stoïciens, qui ne sont pas des sots, “n'y croient pas” mais “veulent y faire croire”. Le problème est ici la prémisse principale, la supposition qu'il s'agit d'une idéologie de type “méthode Coué”. Or, comme dit précédemment, si les tenants du stoïcisme sont réellement rationnels et ne sont réellement pas des sots, ils ne peuvent pas être les tenants d'une “idéologie à la Coué”. Mon cas n'est pas une généralité mais permet de comprendre comment, au moins pour une part des personnes qui n'ont pas peur de la mort, ça ne repose pas sur une quelconque “méthode Coué”. Et comprendre que non, ce n'est pas le cas de “tout le monde”, d'estimer que c'est faux.

Je n'ai pas peur de la mort, et ne passe pas mon temps à “faire des exercices” pour m'en persuader. Et même, je n'ai jamais fait quelque exercice d'auto-persuasion pour en arriver à cet état que les stoïciens et autres idéologues de cette orientation nomment “ataraxie” ou “absence de troubles”, c'est bien par l'intelligence, le discernement, et par la raison, que j'en suis arrivé à ce point. Faut dire, à la base la mort n'a jamais vraiment été un objet d'inquiétude pour moi mais ça aurait pu changer. À l'époque où tout un chacun ou presque commence à penser à la mort en tant que réalité concrète, que “devenir”, la période dite de l'adolescence, j'avais cette représentation assez commune de mon avenir: “quand je serai grand”, adulte, j'aurai une vie brève et glorieuse ou à tout le moins accomplie, et mourrai au plus tard à 41 ans, “dans la force de l'âge”, probablement d'une mort accidentelle lors d'une action périlleuse – je ne me supposais pas devoir mourir “des suites d'une longue maladie”... Cet âge de 41 ans était symbolique, né en 1959 j'aurais 41 ans en l'an 2000 et vous savez quoi? Au milieu de la décennies 1970, pour une personne d'une quinzaine d'années l'an 2000 ou la fin de l'éternité c'était à-peu-près la même chose – mourir en l'an 2000 donc, d'où 41 ans.

Par la suite, après ce passage de l'adolescence, n'étant pas d"un caractère anxieux ni mystique et n'ayant jamais vraiment eu une conception millénariste ou eschatologique de l'avenir, même si pendant un temps, comme beaucoup de jeunes gens de ma génération j'ai fricoté avec quelques secte plus ou moins “dans la ligne” mais globalement d'orientation “marxiste”, j'ai tout de même participé à des courants à tendance eschatologique mais sans jamais vraiment adhérer au dogme. Un “compagnon de route” comme on disait à l'époque, vaguement associé mais jamais encarté. On peut dire que, en gros, entre mes vingt ans et à quelque chose près mes... quarante-et-un ans – bon, pour ne pas blaguer, mes quarante à quarante-cinq ans –, je ne me suis guère posé de questions sur la mort, en tout cas sur ma mort. Bien sûr j'ai réfléchi au sujet mais avec distance, la mort en tant que phénomène, que circonstance de la vie en tant que phénomène, la mort comme processus inscrit dans un processus plus large, la vie, elle-même inscrite dans un processus plus large, l'univers, à tout le moins cet univers restreint que constitue le système solaire qui à son tour s'inscrit dans un processus encore plus large.

Ai-je jamais eu réellement peur de la mort? Sauf dans des circonstances immédiates et périlleuses où j'ai “risqué ma vie”, de mon fait ou de celui d'un tiers qui m'a mis en danger, je ne peux pas vraiment dire que ce fut le cas. De fait, ce ne fut pas proprement “la peur de la mort” mais la peur effective d'une fin accidentelle prématurée, et possiblement assez douloureuse. Ou pire, la peur de dommages corporels importants et irréparables. J'ai toujours été plus intéressé, et parfois inquiet, pour ma vie que pour ma mort. Une sorte de stoïcien intuitif: plus inquiet de ne pas réussir ma vie que de la voir finir. Ce que Paul Veyne qualifie comme «cette pensée, qui nous paraît et qui est si fade», “la mort ça n'existe pas vu que quand on est mort on ne le sait pas”, n'a rien des pensées stoïcienne ou épicurienne: Sénèque ou Lucrèce ni aucun penseur philosophique “ataraxique” n'a jamais prétendu que la mort n'existe pas, ça oui, c'est une pensée fade, mais une pensée chrétienne puisque censément le Christ “a vaincu la mort”, pour un chrétien “la mort ça n'existe pas”, ou du moins ça ne devrait pas exister puisque c'est le dogme central de cette idéologie qu'il y ait une “vie après la mort”. Certes si j'étais adepte d'une telle idéologie j'aurais matière à craindre la mort: la vie éternelle, mais au paradis ou en enfer? Si je n'adhère pas à une idéologie de ce genre, et bien la mort existe et c'est une fin, donc je n'ai rien à craindre de mon avenir post mortem, car je serai mort. C'est une pensée tout aussi fade cela dit, raison pourquoi les “ataraxistes” invitent à ne pas s'inquiéter de ce fait trivial et certain: un jour on mourra. Et de plutôt s'inquiéter de ce qui précède ce moment mais s'en inquiéter sans crainte, de songer à l'ici et maintenant plutôt qu'à l'ailleurs et demain, surtout un ailleurs et un demain hypothétiques “dans un autre monde”.

Pour abréger, on peut dire que je suis passé assez vite d'une situation où je n'avais pas spécialement peur de la mort, celle justement où j'étais “dans la force de l'âge” comme on dit, celle alentour de mes 40 ans, dite aussi du “milieu de la vie” (à l'époque de Dante on la situait plutôt à 35 ans), à une autre où je n'avais pas spécialement peur de la mort, mais d'autre manière. Pour le dire simplement, j'ai mis un temps assez long à élaborer ma propre idéologie, pas très originale cela dit, et nettement orientée “ataraxie”, plus ou moins établie même si encore implicite vers mes 32 à 35 ans, mieux établie et explicite vers mes 42 à 45 ans, une idéologie où prenait place cette “pensée fade”: pourquoi craindre l'inévitable? On peut craindre à bon droit bien des choses en cette vie mais la mort? Elle n'est pas à craindre car c'est la seule chose absolument certaine: un jour on mourra. Entretemps, la chose la plus pertinente est de vivre avec le plus d'agrément possible et avec pondération. Je dis bien pondération et non modération, là c'est un choix dépendant de sa propre constitution, de ses désirs et ambitions, de... Et bien, de soi. J'ai l'avantage d'une constitution assez solide, n'envisage pas de durer le plus de temps possible et ai un penchant certain bien que modéré pour l'hédonisme, raisons qui font que je ne m'inquiète pas trop de modération même si je me préserve des excès et des “comportements à risque immédiat”. Pour exemple, je suis fumeur, je sais ou suppose que “ce n'est pas bon pour la santé” mais sais aussi que les maux les plus graves sont à long terme. Quelles que soient mes pratiques j'ai une espérance de vie en bonne santé qui ne dépasse guère les 70 ans, avec ou sans tabagie, et une espérance de vie qui ne dépasse guère les 75 ans. J'espère atteindre cet âge mais ne souhaite pas à tout prix aller très au-delà, j'ai l'exemple des personnes de connaissance qui ont dépassé les 75 ans et, c'est triste à dire, dans leur majorité elles n'ont pas eu une vie spécialement gratifiante au-delà de cet âge, quelle qu'ait été leur vie auparavant. Vivre avec pondération c'est mesurer ce qui à coup sûr vous sera défavorable si vous vous y adonnez avec excès et ce qui ne contribuera pas nécessairement à vous garantir une fin de vie très gratifiante si vous vous en privez. Si j'atteins les 70 à 75 ans en ayant mené une vie qui m'aura convenu, ça ira bien, au-delà, comme dit dans un billet récent on est un mort en sursis, à 75 ans on est beaucoup plus proche du début que de la fin, statistiquement à au plus une dizaine d'années de la fin.

On peut bien sûr avoir l'option de la sécurité ou de l'insécurité, “s'économiser” ou “brûler la vie par les deux bouts”, c'est en partie une question de tempérament, en partie une question d'éducation, en partie une question de circonstances, pour le redire je ne fais pas de mon cas une généralité, mon expérience m'indique, d'une part que la peur n'évite pas le danger – la peur de la mort n'a jamais évité la mort –, de l'autre qu'au mieux les “brûleurs de vie” tendent à connaître une fin prématurée, au pire une fin de vie difficile, dans la nostalgie perpétuelle du “bon vieux temps”. Si j'avais été dans le cas de Boris Vian ou de Joe Dassin, souffrant d'une maladie de cœur incurable à leur époque par la médecine ou la chirurgie, avec une espérance de vie assez faible, de l'ordre de cinquante ans, m'est avis que j'aurais probablement “brûlé ma vie”: à quoi bon vivre à l'économie pour gagner cinq ou dix ans?

Visiblement, Paul Veyne prend son cas pour une généralité, d'où son analyse défectueuse du stoïcisme:

«Alain Veinstein. Philosopher alors, ce n'est pas apprendre à mourir?
Paul Veyne. C'est apprendre à mourir: C'est apprendre à mourir en ce sens que si vous vous répétez toute la journée que la mort n'est rien, vous finirez par être tellement pénétré de cette conviction qu'effectivement vous n'aurez plus peur de la mort».

Je ne sais pas si philosopher c'est “apprendre à mourir”, selon moi ça serait plutôt apprendre à vivre mais c'est ma façon de considérer la chose, raison pourquoi j'ai tendance à préférer les idéologies qui vous proposent de bien vivre à celles qui vous proposent de bien mourir, ou celles qui vous proposent de mal vivre “en ce monde” pour bien vivre “en une monde meilleur” mais autre que ce monde, en revanche je sais une chose certaine: ce n'est pas en se répétant toute la journée que la mort n'est rien qu'on acquiert la conviction de l'inutilité d'avoir peur de la mort. Les stoïciens ne sont pas des sots, ou ne sont pas plus sots que les autres humains, mais sont plutôt raisonnables, donc ne plus craindre la mort s'acquiert par la raison, non par la conviction ou l'autosuggestion. La mort n'est pas rien, la mort est quelque chose et dois-je dire, quelque chose de regrettable: la fin de la vie. De sa vie. Je ne doute pas que la fin de ma vie ne sera nullement la fin de la vie, elle continuera sans moi, voilà tout.

Je prends Paul Veyne pour exemple parce que je l'ai entendu récemment même si c'est dans une vieille émission, et parce que je l'apprécie beaucoup, un type très intéressant, très plaisant et qui n'a pas eu froid aux yeux dans des périodes difficiles où s'engager en faveur de la liberté et contre l'oppression en France n'était pas sans risques. En plus, une personne honnête: dans les débuts de cet entretien avec Alain Veinstein il lui explique que son intérêt pour Sénèque découle du fait qu'en le découvrant, dans son jeune temps, il ne l'avait pas compris, et qu'arrivé sur son vieux temps il y est revenu pour tenter de mieux comprendre sa philosophie. D'évidence, il n'y est pas vraiment parvenu. J'ai une hypothèse: il semble assez “matérialiste” et semble croire que toute idéologie “non matérialiste” est une idéologie “idéaliste”; d'évidence le stoïcisme, bien qu'ayant une base conceptuelle matérialiste, n'est pas proprement une philosophie matérialiste, d'où cette lecture par Paul Veyne au filtre de l'analyse «idéologie “non matérialiste” donc “idéaliste”», alors qu'on peut ne pas être matérialiste sans nécessairement être idéaliste, c'est le cas de beaucoup d'idéologies monistes et sensualistes. Éviter les généralités, toujours: je parle du cas moyen des penseurs “ataraxiques”, spécialement la majorité des stoïciens et des épicuriens. En tout cas, Paul Veyne est assurément matérialiste. Au fond il est beaucoup plus à l'aise avec les idéologies idéalistes qu'avec celles non matérialistes sans être idéalistes; disons, plus à l'aise avec celles dualistes même si “de l'autre bord” qu'avec celles non dualistes.


Le cas de Paul Veyne est très semblable au mien: il n'est pas une généralité. Je ne le connais pas personnellement mais je suis persuadé qu'on s'entendrait bien si on devait à l'occasion se rencontrer. L'est plus tout jeune – il aura 90 ans dans un peu plus de deux semaines – mais de ce que j'en sais il semble avoir toujours l'esprit vif. Eh! Passer sa vie à étudier et réfléchir ça aide à entretenir la pensée! Je ne suppose pas que nous serions d'accord sur tout, et notamment sur le stoïcisme, mais que du moins nous pourrions discuter avec agrément. Une discussion où je serais plus auditeur que locuteur, c'est sûr. En fait, si je devais par chance le rencontrer j'éviterais d'évoquer le stoïcisme, bien que je le soupçonne d'avoir pas mal évolué sur la question depuis 1993, où il avait “à peine” 63 ans: passé un certain âge, si on continue d'avoir l'esprit alerte il y a de grandes chances qu'on parvienne à comprendre dans sa chair que ne pas craindre la mort n'est pas la conséquence d'une autosuggestion mais bien plutôt la compréhension du fait que la mort fait partie de la vie, et que la meilleure manière de vivre est de ne pas se préparer à la mort, qui n'est que la meilleure manière de mourir. Comme il n'est pas de pire ou de meilleure manière de mourir mais une seule manière, cesser de vivre, autant s'occuper de vivre.


Je ne requiers personne de me comprendre mais j'invite les personnes qui ne comprennent pas les propos de ce billet, de me demander des explications, ou de m'en apporter, ou de ne pas m'en faire part, ou alors d'une manière insultante et quelque peu plus subtile qu'un simple «J'ai rien compris».

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