Communautés.

Tout change. En particulier les mots. Leur forme un peu, leur fond parfois beaucoup. Dans mon jeune temps, le mot “communauté” avait un sens presque inverse à celui qu'il a aujourd'hui. Le mot “cité” aussi a connu une curieuse évolution...

Dans mon jeune temps, dans les années 1970 pour préciser, une communauté était un endroit ouvert, accueillant, territorialisé, cosmopolite, attentif à la nouveauté, changeant, à la population plutôt jeune dans le corps et en tout cas jeune en esprit. J'ai comme l'impression que de nos jours c'est presque le contraire, ce n'est pas un endroit car ce n'est pas territorialisé, et c'est fermé, facilement excluant, monocolore, conservateur ou réactionnaire, figé; pour la population ça dépend mais en tout cas vieux en esprit. Enfin, ça dépend: sans épithète le mot répond parfois au vieux sens ou a un sens ancien lui aussi qui réfère à un ensemble humain territorialisé ou fédéré par un projet concret; avec un épithète le sens est tout autre, celui donné ici pour contemporain. Je me faisais cette réflexion parce que ces temps-ci on parle beaucoup d'une “communauté” qui depuis, je ne sais pas trop, environ deux ans, un peu moins mais en tout cas plus d'un, elle éclipse largement les autres dans les médias – sauf les médias “communautaires” je suppose –, qui n'ont pas disparu mais sont beaucoup moins convoquées à la moindre vague information vaguement “communautaire”. Ce phénomène conjoncturel m'étonne à plusieurs titres: la “communauté” en question aurait été inimaginable il y a seulement quarante ans car elle rassemble une population qui n'a aucune caractéristique de ce l'on nommait communauté, dans ses diverses acceptions, à l'époque; elle ne correspond en presque rien à ce qu'on nomme aujourd'hui ainsi; dans le contexte des années 1970, celles et ceux qui se réclament de cette “communauté” militaient pour “sortir du ghetto”, pour ne pas être, par force, conduits à “faire communauté” en un rare sens parfois teinté de négativité à l'époque, parce que “faire communauté” ça ne pouvait pas être par force; enfin elle est promue comme “moderne”, “dynamique” et “progressiste” alors qu'elle m'apparaît conservatrice, statique et régressive. La “communauté LGBT” qui a d'ailleurs changé de nom récemment, genre “LGBTA+” – je ne certifie pas la nouvelle lettre du sigle mais je certifie le signe plus, indicatif d'une extension infinie. Tiens je propose ce nouveau sigle: LGBTAHZ+, le “H” valant pour “hétérosexuels”, le “Z” pour “zoophiles”. J'aurais bien proposé, car j'ai mauvais esprit, d'y ajouter “P”, mais là j'ai pensé que c'était un peu trop – et en plus ça eut fait un poil trop “années 70”, où la promotion de ces “P” se portait bien. Je me demande si la nouvelle lettre ne serait pas “Q” – à ne pas vérifier, ça ne m'intéresse pas.

Bien sûr, ma proposition de l'ajout du “H” va contre ce que détermine cette supposée communauté, mais le récent “+” semble donc indiquer que cette supposée communauté est extensible à l'infini. Ce qui n'est pas le cas bien sûr. À dire vrai, les trois lettres proposée correspondent à trois catégories de comportements réputés “sexuels” qui ne peuvent en aucun cas entrer dans cet ensemble, les comportements “H” et “P” étant “dans la norme”, celui “Z” étant, que dire? Hors catégorie? Un truc du genre. Parce que cette supposée communauté se détermine sur des catégories qui ont un lien au “sexe” ou à la “sexualité” mais n'est pas censée se déterminer sur ces axes, et que la zoophilie est (pour l'instant et provisoirement) seulement une “sexualité”. En outre, tant que les partisans de l'antispécisme resteront une “communauté” confidentielle en nombre de membres supposés, la zoophilie ne peut intégrer une notion clé pour déterminer ce qui peut entrer ou non dans la classe LGBTQ+ ou LGBTA+ – disons, LGBT*+ –, celle de “genre”.

Qu'est-ce qu'une personne LGBT*+? Une personne dont le genre “n'est pas de son genre”. Classiquement, il y a deux ou trois genres: féminin, masculin, neutre. Ce sont des genres dits grammaticaux. Les genres “féminin” et “masculin” n'indiquent pas, disons, le sexe des mots, ni d'ailleurs celui des réalités désignées par les mots. En français, une langue ne comportant que deux genres, ceux masculin et féminin, ce genre n'est pas porté par les mots mêmes mais par des déterminants, notamment les articles et pronoms. Il est un cas, assez massif, de modification des mots qui spécifie leur genre, l'adjonction ou la soustraction d'un “e” en finale, avec souvent modification en valeur ou en quantité de la lettre qui précède, comme le remplacement d'un “f” par un “v” ou l'inverse, ou le doublement d'un “s” ou d'un “n”. Ce cas assez massif a d'ailleurs amené à créer des mots “féminisés” à partir de mots masculins par simple adjonction d'un “e”, là où souvent l'usage requerrait la modification de ce qui précède selon des règles valant pour d'autres mots masculins de la même forme – par exemple, on introduisit récemment “auteure” là où, à l'instar de ce qui se passe pour des mots comme lecteur, acteur, compositeur, éditeur, on attendrait une forme “autrice”; mais il semble que le mot “autrice” commence à supplanter “auteure”, ce qui me convient car je suis un des premiers à l'avoir utilisé, dès l'apparition de cette anomalie syntaxique. Mais, la “féminité” d'un mot n'est pas déterminée par la présence d'un “e” final, ni sa “masculinité” par son absence, la fourmi du commissaire est féminine parce que “la”, le commissaire à la fourmi est masculin parce que “le”, et si on veut “féminiser” le mot “commissaire” ça ne sera pas en y ajoutant un “e” final mais en replaçant “le” par “la”. Dans d'autres langues, soit on n'a pas ce problème parce que, comme en anglais par exemple, les mots, disons, n'ont pas de genre...

Bon... C'est plus ou moins vrai. Ah! Compliqué cette histoire... On peut dire que les mot anglais n'ont pas de genre mais que certains ont un “sexe” en ce sens que certains mots n'ont pas la même forme s'ils spécifient, s'ils désignent, une réalité “femelle” ou “mâle”. J'écris “une réalité” parce que, en fait, les mots anglais ont un genre, celui spécifié, comme en français, par certains déterminants, spécialement les pronoms, et qu'en anglais on en a trois: masculin, féminin, “autre”. On dit classiquement “neutre” mais c'est plus ou moins exact, et plutôt moins. Les pronoms “he”, “she” et “it” s'appliquent à ces genres, le premier détermine le masculin, le second détermine le féminin, le troisième détermine le reste. Censément, “he” s'applique aux mâles humains, “she” aux femelles humaines, “it” à des réalités non humaines, mais “she” s'applique aussi à des réalités non humaines (tels les navires, les trains et certains animaux) et parfois “it” à des réalités humaines, enfin, là où le français peut différencier des réalités femelles et mâles par la modification du mot ou/et par ses déterminants, l'anglais aura un procédé curieux, la modification du mot par adjonction de “he-” ou de “she-”, le second cas étant le plus courant. Pour exemple, là où on français on a l'alternance “lion, lionne”, en anglais on aura l'alternance “lion, she-lion” quand on veut préciser que la réalité non humaine spécifiée est femelle. L'affirmation selon laquelle il n'y a pas de genre en anglais n'est donc pas si vraie que ça. Il se marque d'autre manière, voilà tout. Il y a aussi des choses curieuses, par exemple les bébés sont tous des “she”, ce qui interroge quant aux “sexe” des mots...

Je reprends: dans d'autres langues on n'a pas ce problème, ou les mots n'ont pas de genre morphologique et syntaxique, ou il y a une alternance en finale de mot pour marquer le genre, comme o/a en espagnol, ou us/a/um en latin.

Petite incise: je pensais faire un bref billet d'humeur mais constate que ça ne sera pas si bref. En tout cas, je vous promets que ce ne sera pas trop long.

Donc, les LGBT*+ sont des personnes “pas de leur genre”. D'accord. Je me demande ce que ça peut signifier. Il y a quelques temps émergea un nouveau domaine académique, les “études de genre”. Dans les années 1970 justement. Dans le même temps apparurent d'autres nouveaux domaines, dont je ne ferai pas la liste parce que je ne la connais pas mais entre autres, des “études post-coloniales” et... Et d'autres. Elles avaient quelque chose en commun: interroger les catégories implicites permettant de définir un champ académique et ses domaines d'étude. Cette interrogation allait dans deux directions principales qui pour partie convergeaient, la question des “disciplines” et celle des études académiquement recevables. Au départ, ces questions se sont développées dans le secteur des sciences humaines et sociales, comme souvent (sinon qu'auparavant on aurait dit les “humanités”) mais assez vite elles se sont étendues aux sciences exactes et aux sciences pondérales (ça c'est une catégorie à moi, je ne l'expliquerai pas, tant pis pour vous!), en premier celle des disciplines mais assez vite après (à mon jugé, deux ou trois lustres ce qui, dans des institutions aussi lourdes que les universités, est rapide) celle des études recevables s'y est aussi posée. Ce qui est assez et même très logique: quand on commence à pratiquer l'interdisciplinarité on s'aperçoit vite qu'en menant conjointement des recherches émergent des sujets qui n'apparaissaient pas ressortir des études académiquement recevables. Contrairement à ce qui se dit souvent, les sciences sont nécessairement “politiques”, elles s'intéressent à la cité ou elles intéressent la cité, et elles doivent “intéresser la cité” au sens où elles dépendent de la cité pour disposer des moyens de mener des recherches et former des nouveaux chercheurs. Ça ne signifie pas que les scientifiques ont une approche guidée par leurs idéologies politiques pour mener leurs recherches, même si ça peut arriver parfois, en revanche la cité n'a pas les mêmes visées que les sciences et elle est comptable de ses moyens devant la société, donc, peut-on dire, elle a tendance à “en vouloir pour ses moyens”; du fait, quand ses moyens se réduisent, ou quand les recherches en requièrent toujours plus pour un niveau de “résultats” constant, ou quand la cité ne perçoit plus l'intérêt à long terme de telles et telles recherches, tels et tels domaines, bref, quand les visées des sciences et de la cité atteignent un niveau de divergence élevé, la politique prend nécessairement le dessus, soit en restreignant les moyens, soit en imposant des voies de recherche, souvent en faisant les deux. Raison pourquoi la mise en cause de la structuration des disciplines et celle des domaines ou études recevables émergent toujours en premier du côté des “humanités”: elles sont beaucoup plus soumises aux contraintes politiques à la fois parce que leurs recherches concernent la cité et la société en tant qu'objets d'études, et parce que leur “rentabilité sociale” est plus difficilement perceptible.

Ce qui se passa dans cette période que je situe dans les années 1970 parce que c'est le moment où ces questions commencent à trouver leurs réponses débute avant, bien sûr, on peut remonter assez loin, en gros dans l'entre-deux-guerres, mais ça devient significatif vers le milieu de la décennie 1960 pour à-peu-près se résoudre vers le milieu des années 1980. J'ajoute que ce n'est pas très nouveau, les sociétés changent, les sciences évoluent, il y a donc plus ou moins régulièrement, en gros toutes les trois générations, nécessité d'une restructuration des sociétés, d'une évolution des disciplines, et d'un changement des rapports entre la cité et les sciences.

Petite incise: s'il m'arrive de brocarder mon possible lectorat j'ai tendance à lui supposer une connaissance du passé et des évolutions sociales à-peu-près égale à la mienne, raison pourquoi il m'arrive souvent d'avoir le sentiment que certains de mes développements sont de l'ordre du truisme, de la “vérité d'évidence”, donc, mes excuses, amie lectrice, ami lecteur, si ce que vous avez lu depuis la précédente incise vous semble banal et de peu d'intérêt.

Ces changements sont, dira-t-on, cycliques, ou mieux, en spirale, une sorte de vis d'Archimède, si les phases de changement se succèdent à-peu-près régulièrement, à chaque changement on a un déplacement, j'hésite à dire évolution ou progrès mais du moins, quand on boucle un cycle on ne revient pas au même point, un déplacement donc. Ce qui signifie que le “nouveau” du cycle précédent est l'“ancien” du cycle actuel. Et signifie aussi que le moment du “nouveau” à venir commence à-peu-près au moment ou le “nouveau” du cycle actuel se substitue au “nouveau” du cycle précédent. Un cycle dure en gros trois générations, donc entre cinquante et septante ans; le cycle dans lequel s'inscrivent les études de genre commence alentour de 1965, pour ne pas trop préciser je dirai entre 1960 et 1965 (en fait, je peux préciser: en 1962; mais c'est une autre discussion). Je prends ma calculette et je tape 1960+50 ce qui me donne 2010; je tape +20 et ça me donne 2030. Ce qui me donne idée que 2020 est à-peu-près le moment du cycle suivant. Vous vous doutez que ce qui précède est de la rhétorique, je ne pris pas de calculette et le “calcul” était fait d'avance. Les changements sont lents et progressifs même si sur la fin ça devient plus heurté mais en tout cas une chose est sûre: le “nouveau” de 1970 est l'“ancien” de 2020. Bien sûr, les choses ne sont pas si simple et linéaires, le “nouveau” ne résulte pas d'une génération spontanée, on a deux cycles à la fois superposés et décalés. À quoi s'ajoute qu'il y a un glissement progressif du changement, comme signalé il y a un décalage entre “humanités” et, disons, “physique” (la physique est la «science de la nature») mais selon les disciplines “humanistes” comme “physiques”, et dans chaque discipline selon les domaines le moment de changement principal intervient à n'importe quel moment entre, en gros, le milieu et la fin d'un cycle. Puis il y a des impondérables: il est des circonstances de tous ordres qui peuvent parfois accélérer, parfois ralentir un cycle, voire en cas de catastrophe naturelle ou humaine d'ampleur provoquer une régression. Ça n'est plus arrivé depuis assez longtemps maintenant mais dans les siècles passés des événements climatiques ou des pandémies ont pu induire une baisse démographique soudaine et très importante sur de vastes territoires. De mémoire, le territoire qui correspond en gros à l'Union européenne connut, entre les V° et XVII° siècles, trois pandémies qui décimèrent de la moitié au  deux tiers de la population, comme ces épisodes atteignent souvent une part importante des populations les plus jeunes, ça désorganisa pas mal les sociétés. Plus récemment, la première guerre mondiale eut des conséquences plus importantes que la deuxième sur les capacités de changement des sociétés car la guerre et l'épidémie de “grippe espagnole” qui la conclut provoquèrent un déficit démographique inégal en touchant principalement la population masculine jeune, celle qui avait entre quinze et trente ans au début du conflit, alors que la deuxième, pourtant plus meurtrière, toucha indifféremment les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, d'où un rebond spectaculaire, le fameux Baby Boom.

On constate malgré tout un lissage au cours des trois ou quatre derniers siècles, en gros depuis le milieu du XVII° siècle, il y eut certes des épisodes de récession et des périodes d'accélération mais les récessions furent modérées et les accélérations assez progressives jusqu'au milieu du XX° siècle; encore de mémoire, il me semble qu'entre le milieu du XVII° siècle et le milieu du XX° siècle la population mondiale fut à-peu-près multipliée par quatre, alors que du milieu du XX° siècle à cette année 2019, elle fut multipliée par trois. À considérer que les “améliorations”, notamment démographiques, ont un moindre impact sur le rythme des changements que les “détériorations”, entre autres parce que les nouvelles populations contribuent en priorité à leur propre bien-être, ce qui ne fait pas progresser les moyens de la cité aussi vite que ceux de la société, et parce que la “résistance au changement” des sociétés est forte. Non pas les réticences des individus et des groupes aux adaptations, qui jouent un rôle somme toute mineur, mais une résistance qu'on peut dire presque mécanique: la restructuration territoriale, l'adaptation des processus productifs, l'amélioration des moyens de communication, sont un long labeur, alors que leur dégradation peut se faire en un temps parfois remarquablement bref. Pour exemple, l'organisation globale de ce qui constitue l'ossature d'une société, les moyens de communication physiques et informationnels, telle qu'elle existe en 2019, a commencé de s'établir au tout début de la décennie 1960 – l'année 1962 en est le signal fort avec le début de la mise en place des satellites géostationnaires de communication – mais ce n'est que vers le milieu de la décennie 1980 que l'infrastructure est suffisamment mature pour que leur unification commence à être plus qu'un projet, et il faudra en gros deux décennies de plus pour que la bascule d'une structure à l'autre soit définitive bien qu'encore incomplète. On peut dire que le système n'est pleinement fonctionnel qu'alentour de 2010-2015. Mes fameuses “à-peu-près trois générations”. Enfin, plus ou moins fameuses...

Comme vous le constatez en ce moment, passer d'une structure à une autre ne se fait pas de la manière la moins heurtée. Ce n'est pas la seule explication mais du moins, une cause non négligeable de l'état d'anomie actuel vient de ce qu'il y a un décalage entre l'état réel des sociétés et son état symbolique: on a des entités politiques structurées selon un schéma élaboré principalement dans les années 1950, réalisé pour l'essentiel la décennie suivante et stabilisé à peu de choses près vers 1975, c'est-à-dire un schéma correspondant à l'acmé du cycle précédent, qu'on peut situer au moment de la fin de la période des décolonisations massives – circonstanciellement, 1962 correspond à ce moment pour la France mais c'est le cas pour presque tous les empires entre 1960 et 1965, la France est “dans la moyenne” par hasard je suppose, la Guerre d'Algérie faillit s'achever en 1961 mais aurait pu se poursuivre jusqu'en 1963 si certains attentats avaient été couronnés de succès; il y eut bien quelques retards, notamment la fin de l'Empire colonial portugais, mais négligeables sur un plan global même s'ils ne le furent pas sur un plan local.

Donc, des cycles à la fois superposés et décalés. Quand le nouveau se concrétise le prochain émerge et l'ancien persiste, à l'exemple de ce que je raconte pour les entités politiques, il faut “un certain temps”, une à deux décennies, pour que le nouveau se stabilise et intègre l'ancien qui s'y dissout et s'y adapte peu à peu, pas toujours dans la plus grande harmonie (rarement dans l'harmonie), et pendant ce temps commencent d'émerger de nouvelles pistes pour un changement prochain, le plus souvent sinon toujours dans des domaines secondaires pas toujours très académiques, et en dehors des cadres académiques bien sûr – en France, il existe un “laboratoire d'idées” qui a déjà de la bouteille, presque cinq siècles, mais “toujours jeune”, le Collège de France, qui est un centre de recherche et d'enseignement extrêmement libre, mais on trouve ce genre de structures dans beaucoup d'autres pays: les dirigeants politiques oublient souvent d'être idiots et savent pour beaucoup d'entre eux qu'ils doivent toujours ménager des espaces de liberté et ne pas mettre le nez dedans, parce que les sciences n'ont pas la même temporalité que la politique, là où la seconde voit le long terme à dix ou vingt ans, les premières le voient plutôt à un ou deux siècles ou plus. Ça ne signifie pas que les idéologies politiques soient aussi court-termistes que les politiciens qui s'en réclament, simplement les politiques ont affaire à la contingence, “les affaires courantes”, ce qui les amène souvent à viser moins loin qu'ils ne le souhaiteraient.

Bien sûr, il y a de la circulation entre les divers secteurs où se font des recherches et/ou des formations. Je pense notamment, toujours pour prendre un cas que je connais bien, celui français, mais on pourrait à coup sûr observer des circulations similaires presque partout, aux “grandes écoles”. Malgré ce nom collectif, elles sont très disparates, certaines ne sont que des centres de formation très conformistes où on n'apprend pas grand chose d'autre que la meilleure manière d'intégrer une structure dirigeante. Sauf peut-être une, HEC, ces écoles n'ont pas nécessité à, disons, éduquer leurs élèves parce qu'ils arrivent chez elles avec presque toujours une excellente formation. Je pense entre autres à l'ENA: ses élèves ont un passé assez ou très long dans des structures éminentes des entreprises, des syndicats, de l'administration, du secteur associatif, ou viennent de l'Université ou d'autres hautes écoles; dans leur très grande majorité ils y viennent pour faire une “formation complémentaire” dont le but premier est “apprendre les codes”, ceux ouvrant les portes qui permettent d'entrer dans les meilleures places. L'école ne choisit pas ses élèves, si du moins elle les sélectionne, certains élèves choisissent l'école, y entrent de leur propre choix, mais en majorité ce sont des “représentants”, de leur entreprise, de leur syndicat, etc. Du fait, on ne peut pas rendre l'école responsable de l'incompétence de certains d'entre eux, ça montre simplement que leur structure d'origine opère mal ses choix ou que certains ont du talent pour se faire choisir mais pas de talent pour “administrer”. J'en parlais dans un autre texte à propos de la sélection des candidats pour des élections: quand le membre d'un parti politique est désigné il a démontré sa capacité à être sélectionné comme candidat sans que ça indique rien sur sa capacité à remplir la fonction qu'il vise. D'autres écoles sont proprement des centres de formation et de recherche beaucoup plus “scientifiques”, comme Polytechnique ou “Normale Sup'”, la seconde étant, sauf pour une petite partie de ses élèves qui constituent souvent la génération à venir des enseignants de l'école, surtout une étape dans un cursus qui les conduira vers d'autres grandes écoles ou vers l'Université. Ce qui me fait penser aux “prépas”, aux écoles préparatoires à l'entrée dans les grandes écoles: sinon une majorité, du moins une bonne part de leurs élèves n'a pas le projet d'entrer dans une grande école. Il est bon de savoir qu'une proportion importante des personnes qui entrent dans ces circuits sont très jeunes, quinze ou seize ans, et très informées sur les méandres de la sélection après bac; entre autres, elles savent que les “prépas” sont des lieux où on “apprend à apprendre” très efficacement, et certaines y entrent pour un an ou deux avec l'optique d'aller à l'Université à un âge raisonnable, dix-sept à dix-neuf ans, et une excellente formation initiale qui leur permettra d'y faire leur chemin à l'aise, ce qui est généralement vrai. J'en parle en connaissance de cause car j'en ai connu plusieurs durant mes études.

Je raconte tout ça pour montrer que le “supérieur” est un ensemble complexe qui n'est pas toujours ce qu'il paraît. Toute institution a son poids parfois très lourd de conformisme mais pour des personnes qui ont un projet solide et des perspectives à long terme il y a toujours moyen de suivre des voies parfois étranges qui leurs permettent de s'affranchir de ces pesanteurs.

De même que le nouveau contient en germe le prochain, il contient en puissance l'ancien à venir. Comme dit, l'ancien du moment où s'installe le nouveau fut bien sûr le nouveau du précédent changement, donc on n'a pas besoin d'être devin pour savoir que ce nouveau tout frais sera dans trois génération un ancien bien installé et bien rassis, et pas plus désirable que son ancien à lui de se voir remplacer par son prochain à lui. C'est la réussite même du projet porté par le nouveau qui le transformera en ancien. À quoi s'ajoute le travail de sape de la cité, aidée en cela par l'ancien du nouveau en cours. La cité a un problème avec, disons, l'Université, avec ce qui constituera le prochain nouveau: où s'élaborera le changement social qui mettra en cause sa propre structure. Ça n'est pas nécessairement et c'est même rarement contemporain mais c'est convergent: la société fait émerger le prochain de l'Université, qui élabore le changement de la cité, qui permet la transformation de la société. Et la société transformée fait émerger...

Bien sûr, dans la société comme dans la cité et l'Université il y a des tiraillements, des contradictions et des oppositions, et en outre, du point de vue de la représentation symbolique de la réalité et de la société même il y a un décalage entre ces trois acteurs. Le cas des “études de genre” est intéressant sur cet aspect. Quoi qu'en pensent individuellement ou par groupes d'affiliation les membres de la société, les apports des “études de genre” ne sont pas dans le futur mais dans le passé, ils ont déjà contribué à la transformer, et à ça il n'est rien à faire. Ça ne signifie pas que du jour au lendemain l'ensemble de la société acceptera le fait accompli, ma société est peuplée de personnes qui sont en retard de deux, trois, quatre changements ou plus, qui agissent en ce monde comme si l'infrastructure sociale, la superstructure politique et la structure intermédiaire “intellectuelle” étaient inchangées depuis trente, soixante, cent-cinquante ou deux cent ans; je ne sais si vous êtes au courant mais cette planète est peuplée de personnes et de groupes qui prennent leurs modèles de projets de société dans des idéologies élaborées vers le milieu du XIX° siècle et qui étaient déjà périmées dans les années 1930, vous savez, genre libéralisme ou marxisme. C'est dingue, vous ne trouvez-pas? Non, vous ne trouvez pas? Alors ça c'est dingue!

Voilà le problème: quand on adhère à une idéologie, qu'elle soit sociale, politique ou, disons, philosophique, on a souvent des difficultés à comprendre que si elle a échoué à deux ou trois reprises, ou plus, c'est beaucoup plus du à des causes internes qu'à une supposée adversité. Je ne sais pas quelles sont vos idéologies propres mais statistiquement elles appartiennent à celles qui ont déjà sombré dans les oubliettes de l'Histoire ou qui sont en voie d'y sombrer. Vous le savez d'autant plus que vous considérez vous-même que les idéologies contemporaines des vôtres mais qui leurs sont contradictoires sont mortes ou subclaquantes. Y a-t-il la moindre raison qu'une idéologie, et spécialement une idéologie politique élaborée à une époque où le top du top du progrès social était d'interdire les journées de travail de plus de dix heures aux enfants de moins de douze ans, le top du top de la modernité, l'éclairage au gaz, le top du top des déplacements le train rapide (80 km/h en vitesse de pointe dans les pentes), le top du top de la communication à distance, le télégraphe morse, le top du top du progrès en politique le suffrage universel masculin limité aux personnes justifiant de plus de trois ans de résidence continue au même domicile et n'y résidant pas à titre gracieux, le top du top de... Y a-t-il la moindre raison de croire que cette idéologie vaut pour le temps présent? Les principes politiques peuvent être éternels, les idéologies politiques sont contingentes, donc à durée de validité restreinte. Les principes sont pour le présent et ils évoluent avec le présent, les idéologies sont pour le futur, et on ne peu imaginer le futur qu'à partir du passé.

Vous voilà j'espère préparée ou préparé pour le sujet initial, la Grosse Connerie des LGBT*+, un sujet “sensible”. Je publie ce billet avant de poursuivre, avec de la chance une personne au moins le lira avant la publication suivante, ce qui lui ménagera un petit suspense...


Les “étude de ***” qui se développèrent dans la décennie 1970 avaient pour but principal de mettre en question certaines conceptions sociales qui étaient des “vérités d'évidence”, et qui pour partie déterminaient les domaines et sujets d'étude académiquement acceptables. Je l'évoquais précédemment, cela part de plus loin, du début de la décennie 1960, même si ces interrogations sont plus anciennes. Disons, la décennie 1960 est le moment où ces questions commencent à trouver des débuts de réponse. La forme “études de ***” est, disons, un américanisme, l'adaptation française d'une manière courante de spécifier un domaine d'étude aux États-Unis. Dans ce pays, et bien, l'Université est sous-tendue par une idéologie sociale convenue, comme dans tous les pays. En France par exemple, on tend à organiser tout, donc les instances du savoir, symboliquement puis effectivement de haut en bas, on délimite un domaine, “Histoire”, “sociologie”, “littérature”, puis on le subdivise, puis on subdivise les subdivisions, etc. Bien sûr ça pose des problèmes, ceux évoqués, certains sujet sont transversaux, “pluridisciplinaires”, et certains sujets ne peuvent émerger que quand on confronte les disciplines et leurs acquis. Non que les États-Unis n'aient aussi leurs disciplines, souvent les mêmes, mais comme l'idéologie sous-jacente est “égalitaire” et “horizontale”, et qu'on met en avant l'individu plutôt que le collectif – je parle toujours de l'idéologie et non de la réalité sociale pas moins “collective” là-bas qu'ici, peut-être même plus –, il y a une plus grand souplesse pour les chercheurs quant à la définition de leurs objets; en France, et bien on aurait opté par exemple pour un laboratoire “Histoire du genre”, un autre “sociologie du genre”, puis un laboratoire secondaire “Histoire sociale du genre” et un autre “sociologie historique du genre”. Au bout d'un moment on aurait probablement bricolé une unité de recherche pluridisciplinaire «Genre, Histoire et Société» ou «Genre, Société et Histoire» selon le laboratoire à l'origine du projet. Aux États-Unis, on préfère les désignations non marquées, “*** Studies”, donc ici “Gender Sudies”: on va donc “étudier le genre”. Bien sûr, ce laboratoire sera lié à une discipline, au hasard, Histoire ou sociologie par exemple, ce qui donne l'orientation de départ mais ne préjuge pas d'une évolution ultérieure qui intègrerait d'autres disciplines. Je simplifie mais ne caricature pas, pour exemple l'Histoire des femmes et l'Histoire des sensibilités, l"Histoire sociale et culturelle, qui naissent dans ces années ou peu après comme sujets et unités de recherche et d'enseignement; je ne l'ai pas en mémoire mais probablement, comme les femmes sont des êtres sociaux il y eut au moins un laboratoire d'Histoire sociale des femmes. Et à coup sûr (je l'ai en mémoire) des laboratoires d'Histoire du féminisme.

Quoi qu'il en soit, quelque nom qu'on leur ait donné, des laboratoires ou centres se créèrent de part et d'autre de l'Atlantique, aux États-Unis et en France notamment, qui avaient pour objet “le genre”. J'y étais, je l'ai vécu, “le genre” était en effet une question importante dans cette décennie, sauf qu'on ne la qualifiait pas ainsi. Importante mais marginale. Avoir une bonne mémoire et l'entretenir a ses avantages et ses inconvénients. Surtout ses inconvénients. J'ai un rapport mitigé avec “les médias”, ils m'intéressent et me sont utiles mais me posent un problème, lié à leur idéologie de base: il ne se souviennent le plus souvent que des faits marginaux et des Grands Événements, que, comme disait, je ne sais plus, Bruno Latour? Il ne s'intéressent, disait quelqu'un dans ma radio, Bruno Latour ou plus probablement Alain Touraine, qu'à l'écume des jours: ils regardent les jours, n'en voient pas l'essentiel, remarquent à peine les vagues et n'en retiennent que l'écume. Les médias regardent le passé au filtre des médias, du fait ils ne voient que l'écume de l'écume des jours puisqu'ils n'observent que le plus superficiel de ce qui était déjà le récit du plus superficiel. Tiens, un exemple, l'année 1968: version médias, seulement mai et seulement les étudiants et, un peu, les “artistes”, et toujours le même lieu commun «aucun mort». C'est vrai; aucun mort étudiant à Paris. Certains ouvriers de province n'ont pas la même version des morts ils en ont vus, du genre provincial et du genre ouvrier. J'entendais il y a peu Alain Corbin toujours sur ma radio, que son inteviouveuse interrogeait sur “mai 68”: Ah ben moi j'étais à Limoges à l'époque, oui, j'en ai entendu parler, ouais... Je me souviens bien de l'énorme manif de la CGT à Limoges. Interrogez les gens autour de vous pour savoir quelle fut la plus massive grève générale française en nombre absolu et relatif de grévistes et en durée, je prends le pari qu'ils vous diront presque tous 1936, année qui vient en troisième ou quatrième position, loin derrière 1968. Si vous croyez qu'une poignée d'étudiants qui font le coup de poing dans quelques rues du Quartier latin peuvent motiver un parti à mobiliser des centaines de milliers de partisans pour “manifester contre la chienlit” et “défendre la République“, et un peu avant ça motiver un président de la République à quitter le pays pour se réfugier sur une base militaire française en Allemagne, ça vous prouvera que vous êtes une personne assez crédule.

Je cadre le débat pour bien vous faire comprendre qu'entre la Légende Dorée diffusée par les médias et la réalité, il y a de la distance. Là-dessus, je publie puis je poursuis. Au prochain épisode, la Grande Révélation sur la Grosse Connerie!

Ouais. Dans cet épisode ou dans le prochain, on verra. Quoique là, je suppute qu'on arrive vers la fin du récit. La “question du genre” fut importante mais marginale dans ces années-là. Je le dis d'autant plus à l'aise que, militant précoce des causes perdues, dès mes treize ou quatorze ans je participais de cette mouvance “importante mais marginale” qui si l'on se fie aux médias fut primordiale et centrale, de personnes qui auraient bien aimé qu'on arrête les conneries. Le “mouvement homosexuel” fut à la marge de la marge et le “mouvement gay”, pas encore étiqueté ainsi, à la marge du mouvement homo. En fait, la frange la plus radicale et la plus engagée du mouvement homo était, au départ, celui des, ah! Pardon, à l'époque on ne faisait pas dans l'euphémisme et la correction politique, celui des gouines, plus exactement, des gouines et des trans. Auquel s'ajoutaient une certaine catégories de travs – de travelos. Désolé encore, nous n'avions pas peur des mots en ces temps-là, et pas peur de revendiquer fièrement les insultes qu'on nous adressait. Soit dit en passant, pas mal de travelos ne sont pas plus homos que vous et moi – en tout cas que moi. Et, à l'époque du moins, pas mal de travelos, homos ou non, étaient assez ou très féministe. C'est que, l'habit fait le moine: si vous avez les apparences superficielles déterminant “une femme”, alors vous êtes aux yeux de la société une femme, donc traité – traitée? – comme telle – comme tel? – ce qui, si vous n'appréciez pas d'être mal traitée, vous incite au féminisme. Surtout dans les années 1970 – quoique, je ne suis pas certain que les choses aient tellement changé, comme tendent à le prouver certaines affaires et certains mouvements récents...

Les “gays”... Des sales types. Au début des années 1970 la tendance était à la “convergence des luttes”, des luttes de minoritaires de fait ou de droit – les femmes, qui n'ont jamais constitué une minorité de fait. Les “gays”, que donc on ne nommait pas ainsi, pas plus qu'on ne parlait de lesbiennes, du moins chez les militantes et militants – cf. les Gouines rouges –, et bien, ils avaient une fâcheuse tendance à prôner par le verbe ou par le fait la “divergence des luttes”. Au point par exemple de provoquer une scission au sein du FHAR, du Front homosexuel d'action révolutionnaire parce qu'ils avaient réussi à instaurer au sein du mouvement ce qu'ils reprochaient aux mouvements gauchistes à leur encontre, en marginalisant dans la structure et dans les débats les gouines – non parce que gouines, bien sûr, mais parce que femmes –, et au point, par la suite, de créer des mouvements encore plus exclusivistes qui se revendiquaient anti-féministes. J'espère me faire comprendre mais si ce n'est pas le cas, je tiens à préciser que je ne discute pas des homosexuels en général, ni des homosexuels masculins en général, ni des militants homosexuels masculins en général, mais de cette frange étroite de militants homosexuels masculins qui ont infléchi le positionnements de certains mouvements vers un exclusivisme radical haineux, et une détestation particulière de tout ce qui leur paraissait trop proche et qui à leur jugé leur faisait de l'ombre, et qui surent dans ces années un des germes du “communautarisme” à venir.

En 1971, qu'est-ce qu'une communauté? Un ensemble de personnes qui possèdent quelque chose en commun. Est-ce que je “possède” mon, ma... On dira, “mon hétérosexualité”? Vous connaissez la différence entre être et avoir? Moi oui. Je suis “hétérosexuel”, je n'ai pas mon “hétérosexualité”, il s'agit d'un état et non d'un bien que je peux échanger ou vendre, ou dont je puis me dessaisir. Cela dit je “ne suis pas” hétérosexuel, car ce n'est pas, de mon point de vue, quelque chose qui participe de mon essence, j'ai un comportement “hétérosexuel” mais si demain j'avais un comportement “homosexuel” je suis prêt à parier que ça ne changerait pas grand chose et pour tout dire rien à mon essence, à ma personnalité, je serais toujours le même sale con. Ou autre qualificatif. Le même. Avec un comportement un peu différent. Jusqu'à il y a peu je me déplaçais ordinairement à pied dans mon environnement proche (moins de dix kilomètres) et par divers autre moyens au-delà mais non à vélo. Depuis quelques mois j'utilise un vélo pour me déplacer dans mon environnement proche, qui par le fait s'est étendu à environ vingt-cinq kilomètres. J'ai changé de comportement pour diverses raisons, entre autres parce que je prends de l'âge – soixante ans depuis mai de cette année – et que je me suis dit, à raison, que ça me ferait du bien, “un peu de sport” – entre guillemets parce que je ne fais pas vraiment du vélo sportif, cela dit, si sur de courtes distances marche ou vélocipédie ça se vaut, dès qu'on fait plus de trois kilomètres dans un environnement vallonné les côtes, on les sent dans les jambes, alors qu'à pied, pas trop. Pour le reste, toujours le même.

Bien sûr cela vaut pour moi parce que je n'attache pas une importance démesurée à mon comportement sexuel. J'y attache d'autant moins d'importance que je n'ai jamais proprement eu un “comportement sexuel”, j'apprécie hautement les rapports intimes mais ce sont des rapports sensuels, où donc tous les sens interviennent, dont celui du toucher, mais mon sexe n'est qu'une partie, une petite partie, de mon enveloppe, certes assez sensible mais pas plus que certaines autres parties de mon enveloppe, je pense notamment à mes oreilles, à ma nuque, la plante de mes pieds, mes paumes, etc. Raison entre autres pour laquelle je ne me définis ordinairement pas comme “hétérosexuel”, je le faisais ici en concordance avec un des thèmes de ce billet. Là-dessus, si je dois me définir par ma, dira-t-on, “sexualité”, alors je suis homosexuel: je n'ai de “rapports sexuels” qu'avec des semblables. Certes, je suis sélectif et n'en ai eu jusqu'ici qu'avec des semblables “de genre féminin”, et en outre biologiquement féminins. Ce dernier point étant peut-être circonstanciel.

Dans tous les mouvements militants sur la base d'une idéologie politique il y a des tendances, entre autres “agrégatives”, “unanimistes”, “séparatistes” et “exclusivistes”. Dans les mouvements militants à idéologies autre que politiques aussi il y a des tendances, cela dit. Mon truc c'est l'agrégation; il est des cas où la séparation a son intérêt, en général un intérêt “tactique” (action coordonnée de plusieurs groupes, en périodes de tension où réduire un des groupes ne diminue pas trop les capacités de l'ensemble), parfois “stratégique” (notamment, les mouvements qui pratiquent l'entrisme). L'unanimisme est un vœux pieux, l'exclusivisme un service rendu à l'adversaire contre lequel on prétend vouloir agir, les deux conduisent à la même impasse.

Je ne sais plus si c'est dans ce billet, il me semble que oui, que je mentionnais que les sciences sont politiques. Oui, c'est dans celui-ci. Certains chercheurs et certains, disons, intellectuels sont proprement politiques en ce sens qu'ils inscrivent leur travail dans une démarche politique en un sens large, la volonté d'intervenir dans la cité pour y apporter des éléments de réflexion susceptibles de contribuer à une évolution sociale qu'on estime souhaitable. Beaucoup ne le sont pas en ce sens mais, notamment dans les sciences humaines et sociales mais aussi dans les autres, certaine recherches et résultats agissent sur la société de manière directe, que ce soit volontaire ou fortuit. Les exemples en sciences humaines et sociales risquant toujours de paraître politiques, je vais prendre deux cas dans les autres domaines: les inventeurs du laser n'ont presque à coup sûr pas supposé que deux décennies plus tard il deviendrait un élément fondamental dans le développement des technologies de l'information; les inventeurs de la téléphonie mobile voulaient agir sur l'évolution de leurs sociétés mais n'ont pas nécessairement imaginé à quel point ça les modifierait bien au-delà d'une simple facilitation des communications à distance.

Je l'ai dit aussi, les politiques, qui représentent la cité et l'animent, le plus souvent oublient d'être idiots. Enfin ça dépend de la définition: si être idiot c'est ne pas voir plus loin que le bout de son nez, beaucoup le sont, si c'est agir en dépit du bon sens, assez peu le sont, spécialement parmi les plus hauts dans les structures de gouvernement. Entre autres ils savent que si l'union fait la force, il faut diviser pour régner.

Je publie puis reprends.


 Je ne peux pas présumer des volontés et intentions des personnes que je ne connais pas, par contre je peux comprendre la logique d'un système. Du fait qu'on en découvre assez régulièrement, en fait, presque tous les jours, probablement tous, je sais qu'il existe toujours dans une société des personne qui “mènent des complots”, qui mettent en œuvre un dessein concerté et secret que l'on peut décrire comme une “intention de nuire”, mais il ne s'agit, quand on y réfléchit, qu'un cas particulier d'un cas général, celui qui par exemple motive un mouvement politique, une association à but lucratif ou non lucratif, une collectivité territoriale, une famille, un groupe d'amis, bref tout groupe partageant un projet commun et souhaitant le réaliser ou ne pas cesser de le réaliser, ce que l'on peut nommer du nom de communauté, un «ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d'ordre politique, économique ou culturel» qui partage quelque chose ayant le «caractère de ce qui est commun à plusieurs personnes». La majorité de ces ensembles de personnes n'ont pas d'intention de nuire mais dans un monde où les ressources sont limitées si deux ensembles ont un projet identique, je ne sais pas, diriger l'exécutif et le législatif de la même entité politique par exemple, d'évidence, s'ils ne parviennent pas à s'entendre pour les diriger ensemble l'un sera empêché de réaliser ou continuer son projet, et estimera assez justement que c'est une nuisance (c'est un fait) intentionnelle (c'est une hypothèse) contre lui (c'est une opinion). La différence entre une opinion et une hypothèse est que la seconde se base sur des réalités observables mais en propose une lecture improbable (au sens littéral: qu'on ne peut prouver) alors que la première se base sur un sentiment subjectif indémontrable. Il se peut que la nuisance que ressent le groupe évincé résulte d'une “intention” dont le résultat prévisible sera une nuisance, il se peut que non; il se peut que, sans intention de nuire, le groupe qui évince dirigeait son action contre celui évincé, il se peut qu'ait eu lui une action qui résulte d'une intention de nuire dirigée contre ce groupe, il est hautement vraisemblable que quelle que soit l'intention du groupe qui évince son action ne vise pas spécialement le groupe évincé mais dès lors que les deux ont le même but et que seul l'un aura le moyen de l'atteindre il en résultera quelque chose qui nuira à l'autre groupe.

Les complots à strictement parler impliquent une “intention de nuire”, les actions concertées qui se réalisent peuvent résulter en une nuisance avec ou sans intention, les actions concertées qui se réalisent peuvent ne pas résulter en une nuisance mais être ressenties par d'autres groupes comme une nuisance. Le cas proposé est bien sûr celui qui a lieu lors d'élections qui conditionnent le renouvellement d'une assemblée législative et la nomination d'un exécutif. La fin de ce processus est nécessairement la constitution d'une majorité parlementaire absolue ou relative et la nomination d'un exécutif jugé acceptable par cette majorité parlementaire. Durant la phase électorale les divers groupes politiques ont des intentions diverses, certaines veulent accéder à l'exécutif, d'autres non, certaines souhaitent obtenir une majorité parlementaire, d'autres non, certains veulent participer d'une majorité parlementaire, d'autres non, certains escomptent avoir des élus, d'autres non, certains ont une intention de nuire dans le cadre de la campagne électorale, d'autres non, certains ont une intention de nuire durant la campagne électorale mais hors de son cadre, d'autres non, et autres possibilités. Dans la rhétorique électorale, il n'y a pas nécessité de développer des discours “en opposition” mais c'est le plus souvent admissible dans certaines limites, je veux dire: en France et une majorité des entités politiques il n'est pas interdit, lors d'une campagne électorale, de critiquer d'autres concurrents en leurs programmes ou en eux-mêmes sauf si ces critiques vont contre la loi et sans que ce soit légalement sanctionnable il existe des règles de bonne conduite censées être respectées par tous les candidats mais on peut faire campagne sans user de ce moyen. Si on en use, on a une “intention de nuire” mais une intention normée et consensuelle au plan de la société, et sans conséquence réelle autre que, si l'on est assez convainquant, réduire l'audience électorale de ses opposants, et si on n'est pas convainquant, au risque de voir sa propre audience réduite. On appelle ça le “jeu électoral” et c'est effectivement un jeu au double sens, une comédie et une pratique formellement ludique, on “joue une partie”. Et comme dans toute comédie, il y a de bons et de mauvais acteurs, et qu'ils soient bons ou mauvais, des acteurs qui jouent “nature” ou qui tiennent un “rôle de composition”, de bons et de mauvais joueurs, mauvais gagnants ou mauvais perdants, et bien sûr des tricheurs. Enfin, il y a des candidats qui ne savent pas que c'est un jeu, et des électeurs qui ne le savent pas non plus.

Désolé de dériver un peu, c'est simplement pour cadrer de nouveau la discussion. Allez, je publie et j'y reviens.


Ce que dit pour la politique vaut pour l'ensemble de la société, pour chacun de ses membres et pour toute entité du vivant, vivre est un jeu mais un jeu métaphysique, un jeu sérieux: toute action qu'entreprend une entité du vivant est un pari. Bien sûr, le plus souvent on engage une petite mise en visant un petit gain même si on escompte souvent un plus grand gain tout en sachant qu'on risque la perte partielle ou totale de sa mise, dit autrement, on entreprend une action en supposant sa réussite, agir est en soi une dépense, une dépense d'énergie, et on suppose à la fin de cette action devoir en obtenir un gain qui soit au moins égal, si possible supérieur à la dépense. Quand je dis à la fin de cette action je ne désigne pas nécessairement sa fin effective, le moment où l'on termine l'action entreprise, souvent les actions qu'on entreprend ont une fin différée, pour les petites actions du quotidien un délai assez bref, pour d'autres une fin parfois très distante, un mois, un an, une décennie, une vie entière, voire au-delà de sa propre vie: le forestier qui plante un chêne destiné à fournir du bois de construction en escompte un retour très supérieur à la dépense initiale mais dans un délai très au-delà de son espérance de vie, une assemblée qui vote une loi-cadre peut définir un délai d'achèvement des mesures transitoires à cinq, dix, vingt ans, donc un moment où une bonne part des votants ne sera plus membre de l'assemblée, certains seront retirés de la vie politique, ou de la vie: agir dans la société c'est agir pour elle, et la durée de vie d'une société est sans commune mesure avec celle de ses membres, virtuellement elle est infinie. Les individus et sinon eux, les groupes en tiennent compte dans leurs entreprises. Je pense à cette anecdote sur Stendhal, qui écrivit à un de ses correspondants au mois qu'il écrivait en n'escomptant pas être lu ni compris en son temps, mais prévoyait être lu un demi-siècle après, compris un siècle plus tard, ce qui s'avéra à-peu-près exact. Et il y a le cas ordinaire de ce qu'on nomme de nos jours religions, dont le projet est souvent “pour les siècles des siècles”, pour une durée indéfinie et une réalisation de leur projet en tant que communauté universelle dans une époque assez lointaine. D'une certaine manière, on peut dire que l'époque actuelle réalise un très vieux projet de société, donc à la fois social, politique et intellectuel, à une échelle universelle – un univers restreint, cela dit, la biosphère et sa banlieue proche, à peine au-delà de ses faubourgs. Non que ce soit inédit, ça doit faire la sixième ou septième fois au moins, à chaque fois avec une ampleur plus grande et une coordination plus efficiente – la précédente fois, qui n'est pas très ancienne d'ailleurs, environ un siècle, n'incluait pas toute la biosphère ni sa banlieue proche, l'avant-dernière (on peut discuter de quelle est l'avant-dernière mais du moins) se limitait à la surface des choses, un peu au sous-sol, un peu à la sous-mer, un peu au-dessus de la surface. La toute première, il y a environ cinquante mille ans, fut très superficielle, l'humanité s'était répandue sur toute la Terre sinon l'Antarctique et la zone centrale de l'Arctique (où elle n'est pas beaucoup plus présente de nos jours) mais pour l'essentiel sur ses deux pieds et en tout pas pas plus rapidement qu'à la vitesse d'un humain à pied.

Que vise en premier une société? “Faire un seul corps”. Opération impossible. Non qu'on ne puisse imaginer que ça se produise mais en ce cas ça ne sera plus une société. J'en discutais dans un billet récent, le projet du transhumanisme et celui du post-humanisme sont, comme leur nom l'indique, de “dépasser l'humanité”. D'accord. Qu'y a-t-il, selon vous, “au-delà de l'humanité”? J'ai deux réponses, la première est donnée dans l'autre billet (la troisième partie de «Le piège des mots», si ça peut vous intéresser), la seconde est: autre chose que l'humanité. C'est clair: si l'humanité devient autre chose que l'humanité ça ne sera plus l'humanité. Une société est “une sorte d'individu” avec ce trait qui la caractérise, l'autonomie de ses composantes de base de ses membres; si une société forme réellement “un seul corps” elle perdra ce trait distinctif, donc sera autre chose.

Un  exemple concret, qui me sert souvent pour illustrer les limites effectives d'un projet politique réellement totalisant, l'Allemagne nazie. Le projet nazi est dès le départ explicite, établir une société pure, unifiée et solidaire, qui soit “comme un seul corps” mais de manière effective et non symbolique, comme les projets totalisants (politiques, religieux ou philosophique) antérieurs. On peut dire que les autres projets contemporains du même type, parmi les plus notable le projet fasciste en Italie et celui léniniste en Russie puis en Union soviétique, ont le même projet – en fait, presque tous les projets politiques de la fin du XIX° siècle et du début du suivant étaient “totalisants”... Mmm... Je reprends. Tous les projets politiques sont “totalisants” mais ils ne le sont pas de la même manière selon les époques. Le mode général de “totalisation” est tributaire des capacités effectives de coordination de l'ensemble que compose une société: jusque dans la décennie 1860 elle ne peut être que réticulaire parce qu'aucune société ne peut se coordonner effectivement sur territoire d'un rayon supérieur à quinze ou vingt kilomètres; à partir de cette décennie les entités politiques développent des systèmes de communication à distance qui permettent une communication instantanée virtuellement sur toute la Terre, effectivement sur des vastes territoires, la France par exemple; dès la fin de la décennie ou au tout début de la suivante, avec la pose du dernier câble sous-marin intercontinental entre Singapour et l'Australie, le virtuel de 1860 est effectif. Enfin, presque effectif: il existe encore de vastes territoires inatteignables faute des infrastructures, et pas seulement au fin fond des territoires africains qui figurent encore en blanc sur les mappemondes: une large partie du territoire des États-Unis est à distance de ce système, et dans les États assez grands, comme la France métropolitaine par exemple, beaucoup de zones difficiles d'accès et faiblement peuplés en sont distantes. Par contre, toutes les villes géopolitiquement significatives sont reliées et joignables instantanément. Conne on en est encore, au départ, à l'intercommunication par le système Morse, c'est un instantané avec délai mais du moins, en quelques minutes toutes ces villes peuvent recevoir le même message au même moment. Au début du XX° siècle, la TSF, d'abord “télégraphie sans fil” puis dès 1920 ou 1921 “téléphonie sans fil”, la radiocommunication, on s'affranchit des contraintes de la communication par câble, qui requièrent un lien physique entre deux points.

Le mode de “totalisation” qui s'établit au tournant des XIX° et XX° siècles tire parti de cette capacité de communication instantanée permettant de faire agir effectivement une société large de plusieurs millions ou dizaines de millions de membres répartis sur un vaste territoire d'agir “comme un seul corps”. En théorie bien sûr, en pratique, les sociétés ne sont pas encore aussi “totalisées” que les moyens de communication ne le sont.. Et justement, ce fut le principal projet politique des entités de cette époque: “uniformiser” leurs populations. Il y a le projet, il y a la visée et il y a les moyens. Même les plus libérales de ces entités faisaient preuve de dirigisme et même les plus dirigiste ménageaient un peu de liberté, cela dit certaines mirent en place des modes d'uniformisation nettement plus “totalisantes” que d'autres. Le tout nouvel Empire allemand et le tout nouveau Royaume d'Italie notamment, qui au début de la période viennent tout juste de faire leur unité politique et ont nécessité à faire leur unité sociale à marche forcée, pour se mettre à l'unisson de leurs principaux voisins qui ont déjà un ou deux siècles d'avance dans cette voie. Pour la Russie on a une situation presque inverse: l'unité sociale et politique est assez ancienne, même si erratique, en revanche les réseaux de communication sont largement à construire. Toujours est-il, à la sortie de la première guerre mondiale, tant l'Allemagne que l'Italie ont mis en œuvre des processus d'uniformisation assez dirigiste et pour l'Allemagne, assez autoritaire, qui ne sont pas “totalitaires” mais qui favoriseront la mise en place de projets politiques “totalitaires”. Je ne développerai pas plus, je l'ai largement fait par ailleurs et de toute manière tout ça est bien connu, ce qui m'intéresse ici est la question “un seul corps” non comme représentation mais comme réalisation.

Je crois l'avoir écrit et en tout cas je l'ai pensé, en Italie comme en URSS, aussi durs furent ces deux régimes et aussi extrêmes auraient-ils voulu être, ils ne furent jamais autant que ne le fut l'Allemagne. En Italie, c'est plutôt une question sociale: même durant la période fasciste il y eut trop de divergences entre les diverses entités secondaires de la toute jeune nation pour parvenir à en faire “un seul corps”. En Union soviétique, le territoire était beaucoup trop vaste et la population beaucoup trop dispersée pour permettre une coordination efficace. Au-delà des spécificités régionales, en Allemagne il existait un “sentiment national” antérieur à l'unification politique, qui se développa principalement dans sa forme “moderne” entre 1815 et 1870, durant la période de la Fédération germanique, avec en arrière-plan le pas très ancien Saint-Empire, formellement mort en 1806 même si quelques décennies avant il était déjà assez affaibli. Contrairement aux deux autres, au sortir de la première guerre mondiale est déjà unifiée politiquement, idéologiquement et socialement, et dispose d'une infrastructure solide très peu déstructurée puisque l'essentiel de cette guerre eut lieu hors de son territoire. Bien sûr, la défaite affaiblit assez l'Allemagne sur tous les plans, elle connut une longue période assez anomique mais d'une certaine manière – non, je corrige – mais d'une manière certaine cette période d'anomie contribua à la réussite du projet nazi de prise du pouvoir.

Comment faire d'une société un seul corps? Simple: en éliminant les “corps étrangers”. On peut détailler, et même se tartir le pensum du Grand Chef, Ma Volonté, ou ceux encore pires, si c'est possible (ça l'est) du principal idéologue du parti, Alfred Rosenberg, reste que le projet est d'une simplissime simplicité: l'Allemagne est Bonne et les Vrais Allemands sont Bons (à la fois efficaces et “pour le bien”) donc si la situation est Mauvaise c'est qu'il y a des faux Allemands. Conclusion: purgeons l'Allemagne de ses faux Allemands, elle sera “de nouveau” Bonne. D'accord Chef! On purge la nation et à la fin la situation est toujours Mauvaise. C'est simple! Il y a encore des faux Allemands. Purgeons. On purge et la situation n'est pas meilleure et même pire. C'est simple: Il y a toujours des faux Allemands. Purgeons! Si on va au bout de la logique, on parvient en effet à faire de la société un seul corps, celle du dernier survivant. Mais pour faire société, il faut être plus qu'un. Conclusion: une société qui fait effectivement un seul corps n'est pas une société.

À l'autre bout du spectre on a le projet politique de la société comme une collection d'individus, la voie exclusiviste, “libertaire” ou “libertarien”. Ce qui les sépare est l'endroit où ils placent le Bien et le Mal: pour les libertaires le Mal est “en soi” et le Bien “partout”, chez les libertariens, logiquement le Bien est en soi et le Mal partout. Factuellement ça ne change rien: si le Mal est en soi et le Bien partout, puisque chacun est libre chacun est un “soi” donc chacun porte le Mal en soi donc le Mal est partout; si le Bien est en soi [...] donc le Bien est partout. Conclusion: le Mal est le Bien et réciproquement.

L'unanimisme et l'exclusivisme convergent en ceci: l'Autre c'est le Pas Comme Moi. Et le Pas Comme Moi est indésirable.

Je publie en me disant que le dernier mot du précédent alinéa devrait donner la clef de la Grande Révélation sur la Grande Connerie.


J'en termine avec la cité et l'Université. La cité a besoin de l'Université mais ne l'aime pas. Ça n'a rien de, que dire? De sentimental? Un truc du genre. Ni rien d'idéologique. C'est fonctionnel. Mais ça fait entrer en jeu l'idéologie, les sentiments et les émotions. Une question cruciale est: qui peut? La réponse est double: peut qui a la puissance et peut qui a le pouvoir. La société a la puissance, la cité a le pouvoir, l'Université a la puissance et le pouvoir. Mais le pouvoir de l'Université lui vient de la société et sa puissance lui vient de la cité. Pouvoir et puissance ont un autre nom: énergie. Le pouvoir est l'énergie effective, la puissance l'énergie potentielle. La société accumule de l'énergie, la cité la dépense. Chaque membre de la société est “égal en puissance et en pouvoir”, non que tous ont le même niveau de pouvoir et de puissance, par contre si on est est vivant ça signifie qu'on parvient à tourner autour d'un point d'équilibre entre puissance et pouvoir, entre accumulation et dépense d'énergie. Plus ou moins: certains dépensent plus qu'ils n'accumulent, «brûlent la chandelle pour les deux bouts», d'autres accumulent plus qu'ils ne dépensent, «font de la graisse».

Au niveau d'une société le principe est le suivant: la partie “société” est celle qui produit et accumule le fruit de cette production “en excès”, la partie “cité” se voit déléguer la charge de dépenser la production “en excès” pour le bien de tous et de chacun; la partie “Université” reçoit de la société le peu de capacité de dépense qu'elle peut déléguer directement, sous la forme d'individus libérés de toute tâche sociale, de la cité le peu de capacité d'accumulation qu'elle peut ne pas dépenser, sous la forme de moyens matériels et opérationnels. L'Université est “hors société” en ce sens qu'elle ne dépense pas sa puissance en direction d'une utilité sociale directe et qu'elle n'use pas de son pouvoir au service direct de la société. Tendanciellement, elle dirige son pouvoir vers la cité et sa puissance vers la société, c'est-à-dire qu'elle leurs apporte ce dont elles n'ont pas besoin. Là je me place au point de vue de l'une et de l'autre. La supposition du pouvoir et de la puissance est de l'une doit donner “ce qu'elle est” à l'autre; l'Université, qu reçoit de l'une et de l'autre, sait une chose certaine: le pouvoir et la puissance sont une même chose, la chose qui peut. Donc elle renvoie “la même chose” à l'une et l'autre, et l'une comme l'autre reçoivent “la même chose”. Mais quelle chose, du pouvoir ou de la puissance? Et bien, la même chose. Ce qu'elle a.

Voilà une question intéressante: l'énergie participe-t-elle de l'être ou de l'avoir?

J'ai ma réponse. Je publie et si quelque personne devait me lire avant la prochaine publication, elle aura eu sa propre réponse j'espère. Qui en toute hypothèse sera la même que la mienne.


 

 

 

 

Ma réponse est la même que la vôtre.


Je ne m'en cache pas, je suis un rhéteur, j'ai publié de nouveau très peu après avoir dit le faire. Je n'ai pas prémédité “ma réponse”, elle me vint juste après cette publication. Je me suis songé, bon ben voilà, rien de plus à dire sur cette question, donc je publie vite fait avant de poursuivre. En même temps j'étais ennuyé qu'elle puisse apparaître trop vite à mes lectrices et lecteurs, d'où ce petit subterfuge de laisser quelques lignes vides avant, avec le petit espoir que mon possible lectorat n'y accède pas trop vite. Je ne sais bien sûr pas quelle est votre réponse, du moins pour l'instant, mais je sais ceci: quelle qu'elle soit c'est la mienne car les quatre possibles, de l'être, de l'avoir, de l'être et de l'avoir, ni l'un ni l'autre, sont valides de mon point de vue, et se valent.

Le pouvoir et la puissance sont la même chose parce que tout dans cet univers est “la même chose”. Ce que je nomme plus haut “énergie potentielle”, on le nomme ordinairement “matière”. La physique contemporaine nous montre assez que “énergie” et “matière” sont deux états de, disons, la même chose. Notre approche ordinaire de la réalité nous induit à considérer l'énergie comme de la “non matière” ce qui va contre l'évidence mais dans notre idéologie implicite ce qui est intangible n'est pas matériel. Or, ce que nous dit la physique, “énergie” et “matière” sont deux états de la même chose, induit aussi bien que l'énergie soit “un état de la matière” que la matière “un état de l'énergie”. Même dans les philosophies “non différentialistes” ce qui correspond en gros à “l'esprit” est premier par rapport à ce qui correspond au “corps”, en ce sens que “l'esprit pense”, donc est le “vrai” de l'individu, qui comme “corps” est transitoire. D'où notre tendance à considérer l'un des états est “premier” est que ça serait plutôt “l'énergie”, le changement d'état de “matière” à “énergie” étant perçu subjectivement comme “retour à l'état premier”. La physique nous dit qu'énergie et matière sont deux états de la même chose, d'où l'on peut en conclure qu'est premier “la même chose”, qui se discerne tantôt comme “énergie”, tantôt comme “matière”.

De longue date je mène une réflexion sur cette question, de quoi est fait l'univers? Ma réponse est d'ordre statistique: dans l'état de nos connaissances on peut supposer que l'univers est “énergie” car en tout point de l'univers il y a “de l'énergie”, sous la forme d'ondes électro-magnétiques alors qu'il est fort peu de lieux de l'univers où il y a “de la matière”. Sauf qu'une particule que l'on a supposée en 1930, prouvée en 1956, le neutrino est partout. Enfin, “partout et nulle part”: on la suppose partout mais on ne la voit nulle part. On la constate quand elle interagit avec... euh... “la matière”? Disons, on la constate quand elle interagit mais par son effet, donc par sa trace énergétique, ou sa conséquence, donc sa trace matérielle. Remarquez que pour l'énergie donc les ondes électromagnétiques c'est pareil, on la constate par son effet donc son action énergétique, ou par sa conséquence donc l'augmentation du niveau d'énergie ou/et de matière d'une concrétion, d'une parcelle de matière. Bref, les neutrinos comme les ondes électromagnétiques ne sont perceptibles que par leurs interactions avec “la matière”, soit en tant que “matière”, soit en tant qu'“énergie”. Clairement, les neutrinos et les ondes électromagnétiques semblent fort être “la même chose dans deux états”. Je ne vous assommerai pas ici avec mes réflexions sur le sujet, si vous voulez en savoir plus sur cette question demandez à des physiciens, ils en sont au même point de réflexion mais ont de bien meilleures réponses ou hypothèses que les miennes.

Cette brève incise juste pour indiquer qu'on ne peut pas proprement dire que la matière se transforme en énergie ou l'énergie en matière mais que l'une et l'autre formes sont deux états d'une même, disons, d'une même forme plutôt que d'une même chose. Que ce qui nous constitue et nous anime sont deux cas de réalisation d'un même cas qui n'est ni énergie ni matière mais apparaît tantôt l'une, tantôt l'autre. Raison pourquoi les quatre réponses valent: nous sommes énergie et avons de l'énergie car nous sommes ce que nous avons et avons ce que nous sommes, mais ce que nous sommes n'est que perception et n'est fondamentalement ni matière ni énergie. Bien sûr, nous sommes et nous avons de la matière. Puisque c'est la même chose.

Tout ça est d'une grande banalité, les idéologies, spécialement celles philosophiques et religieuses, nous l'expliquent de longue date. Elles sont mal lues parce que dans leur majorité les humains sont, au mieux borgnes, souvent aveugles, il suffit de voir, de toucher, de respirer, de goûter, bref, de sentir la réalité pour comprendre qu'énergie et matière ne sont que deux aspects d'une réalité “autre” – deux aspects d'une même forme. Bien sûr, les sciences physiques sont un bon moyen pour valider SCI-EN-TI-FI-QUE-MENT ce qui est de l'ordre de l'évidence sensible puisque dans leur majorité les humains sont borgnes (voient seulement “l'énergie” ou “l'esprit”, ou seulement “la matière” ou “le corps”) ou aveugles. Mes semblables cherchent dans leur majorité “la vérité”, laquelle est introuvable; les sciences pointent la réalité, qui est fuyante mais discernable, et la nomment vérité; comme la réalité est démontrable, si on la nomme vérité, alors la vérité sera démontrable. Les sciences ont bien sûr un autre intérêt, secondaire mais non négligeable, comme elles élucident chaque jour plus la réalité elles permettent de toujours mieux faire avec elle, de nous améliorer en améliorant nos comportements. Enfin, elle le devrait, mais comme le monde est surtout peuplé de borgnes et d'aveugles, même s'ils la comprennent un peu mieux ils n'améliorent pas significativement leur comportement dans la réalité si on ne parvient pas à leur fournir des prothèses.

Les habitants de la cité sont principalement des borgnes, ceux de la société principalement des aveugles, ceux de l'Université sont aussi des aveugles et des borgnes mais ils disposent de prothèses. Pour préciser, ce que je nomme Université va très au-delà de l'Université, j'ai donné comme équivalence “les intellectuels” mais ça ne correspond pas non plus, en tant que, disons, que groupe, ce sont toutes les personnes qui ont des activités sans utilité sociale immédiate, les enseignants, les chercheurs, les artistes, les... Disons, les “ministres du culte et théologiens”, etc. Mais l'Université n'est pas que dans ses murs, elle est aussi dans la cité et la société, toutes les fonctions sans utilité immédiate et sans résultats assurés – pour exemple, dans une entreprise peut exister un département “recherche et développement” qui certes est à visée utilitaire mais dont on ne peut être assuré qu'une certaine recherche puisse donner lieu à un développement. L'Université en tant que groupe pose problème à la cité et à la société parce que le plus souvent elles n'en reçoivent pas ce qu'elles en attendent. Remarque en passant: j'utilise indifféremment “société” pour désigner le “groupe” société ou l'ensemble des trois groupes parce que l'organisation en trois sous-ensemble est formelle et que le groupe dominant en nombre et en efficacité est le groupe ”société”. J'aurais certes pu lui chercher un autre nom, sauf que, et bien, la “vraie” société c'est ce groupe, les deux autres en viennent et en dépendent: la cité ne vit que sur ce que lui fournit la société, et si l'Université reçoit des deux autres groupes, factuellement la cité ne fait que lui rétrocéder ce qui lui vient de la société.

Dire que la société est surtout peuplée d'aveugles c'est faire un constat: les individus et les groupes qui ne sont pas dans la cité ou l'Université n'ont qu'un accès restreint à l'ensemble de la société et un accès limité aux moyens d'information; c'est une moyenne, il y a une grande diversité entre les individus, entre les membres d'un groupe et entre les groupes, pour prendre mon cas, par circonstance (même si je me suis arrangé pour la favoriser) je dispose de beaucoup de temps et j'ai passé un temps assez long de ma vie, environ trente-cinq ans, mes trente cinq premières années, à me former et à apprendre comment m'informer efficacement; je dispose, disons, de très peu de “moyens” – genre: je suis “pauvre” – mais quand on a très peu de “besoins” il est bien plus important d'avoir du temps que de l'argent: comme dit le proverbe, «le temps c'est de l'argent», proposition réversible, «l'argent c'est du temps», toujours la même question, “énergie” et “matière”, ici données comme “temps” et “argent”, sont deux aspects d'une même réalité, si on dispose d'une bonne quantité d'énergie on n'a pas à courir après la matière, si on dispose de beaucoup de temps, l'argent est une question de faible importance. Dans les faits, vous et moi disposons du même temps sur une même durée, pour vous comme pour moi une journée dure vingt-quatre heures, une semaine dure sept jours, une année solaire dure trois cinquante-deux semaines et des bananes, etc. Par contre, si vous pensez avoir “besoin de beaucoup d'argent”, vous consacrerez un temps important à simplement “chercher de l'argent”, qui vous a-t-on raconté, ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval. Ce en quoi on vous a menti. Enfin non: ce qu'on trouve sous le sabot d'un cheval, ou d'un âne, est de l'or. Un or qui sent un peu la merde, mais de l'or. Est-ce qu'il vaut mieux “chercher de l'argent” là où il est rare afin d'acheter des “produits phytosanitaires” qui sont chers et d'une efficacité douteuse, alors qu'en se donnant simplement la peine de regarder sous le sabot d'un cheval on trouvera du crottin, sur le bord des chemins, des orties, qui constituent d'excellents produits phytosanitaires qui ne coûtent que la peine de les ramasser ou de les cueillir? Avec des pelles et des gants, si possible, et si impossible, avec de la prudence et de l'habileté. Bref, dépenser son temps pour gagner de l'argent n'est pas toujours la chose la plus intelligente à faire.

Les aveugles de la société sont cette multitude – vous probablement, c'est statistique – qui perdent beaucoup de temps et dépensent beaucoup d'énergie pour “gagner du temps” et  “gagner de l'énergie”, mais un temps dégradé et une énergie frelatée, beaucoup trop souvent. Bien sûr, comme ils perdent beaucoup de temps et beaucoup d'énergie pour en gagner ils disposent de peu de temps et d'énergie pour dépenser ce qu'ils ont “gagné”, ce qui les oblige à dépenser ce temps et cette énergie “gagnés” pour... Et bien, pour les dépenser. C'est idiot à dire et ça tombe bien, je suis idiot donc je le dis, sur une durée donnée le “bilan énergétique” de tout individu “moyen” est à-peu-près le même que celui de tout autre; il y a des extrêmes “vers le haut” (les sportifs professionnels, les consommateurs réguliers de cocaïne ou d'amphétamines...) et “vers le bas” (les “handicapés physiques” chroniques ou temporaires...) mais même en prenant ces extrêmes ça ne fait pas une si grande variation, qu'ils soit “gonflé” ou “bridé” le moteur est le même. Ça signifie, si on considère la majorité de la population d'une entité politique donnée, que tout gain ou toute dépense qui excèdent de beaucoup ce bilan moyen requièrent à peu de choses près une dépense ou un gain supplémentaires de même niveau; ça implique que pour réaliser une activité équivalente avec des gros gains ou des grosses dépenses, on dépensera ou gagnera autant qu'en le faisant sans ces gros apports ou pertes. Je parlais récemment, dans ce billet ou celui sur le piège des mots, du fait que je me déplace beaucoup à pied ou à vélo. Ça “me coûte plus” en dépense énergétique et en temps que si je le faisais en automobile. Par contre, ça ne me coûte rien en assurances, en énergie fossile ou électrique, en entretien du véhicule, en... Bref, je ne perds pas mon temps et mon énergie à “gagner du temps et de l'énergie”. En plus, comme je fais “de l'activité physique”, pour le dire mieux, j'use de mon corps de la manière adaptée à sa conformation, “j'entretiens la machine” en même temps que je vaque à mes affaires; si j'usais ordinairement d'une automobile ça serait au détriment du fonctionnement de mon corps, et soit il se dégraderait, soit je devrais encore dépenser du temps et de l'énergie sans autre but que compenser une déficience induite par mon comportement “sur-consommateur”. Conclusion: en gagnant du temps plutôt que de l'argent je dispose d'une liberté très grande avec une dépense très basse et je fais quotidiennement et sans grand effort “ce qui est bon pour moi”. Et pour la planète, mais là je m'en fiche.


J'ai “un peu” perdu le fil de la discussion, désolé. Me faudrait conclure. Je publie puis j'essaie de conclure vite fait.


 Le premier commentaire à ce billet m'incite à conclure rapidement. L'Université est une nécessité parce que sans elle la cité et la société ne peuvent se coordonner, la cité est “pure énergie” et la société “pure matière” ce qui est un non-sens car matière comme énergie sont “impures”; clairement, “la pureté n'est pas de ce monde”, ce qui signifie que la “forme” qui apparaît tantôt énergie, tantôt matière, qu'on peut supposer “la forme pure”, ne peut être atteinte directement mais seulement sous ses aspects qu'on dira fonctionnels, ses aspects sensibles. Les puretés supposées de la cité et de la société sot d'ordre symbolique, la cité n'est pas moins matérielle que la société et la société pas mois énergétique que la cité. La question cruciale est celle des “ressources”; il est connu de tout temps qu'elles sont limitées. Pendant un temps assez long, en gros, jusqu'au milieu du XIX° siècle, ça ne posa pas trop problème, si on se trouvait “à bout de ressources” on avait l'opportunité d'aller en chercher “en dehors de la société”. Depuis environ un siècle et demi on n'a plus cette opportunité parce que nous avons atteint “les limites du monde”, dit autrement, il n'y a plus d'en-dehors de la société, l'ensemble des entités politiques, en établissant un réseau global de communication à la fois physique et informationnel a constitué de fait – fonctionnellement – une société mondiale; il a fallu presque un siècle et deux guerres mondiales pour constituer une société mondiale de droit, c'est-à-dire politique, la “cité universelle”. Pour des raison que je ne développerai pas trop ici et qui si on s'intéresse aux processus historiques et anthropologiques sont assez évidentes, une nouvelle forme sociale se crée en quatre temps: par l'infrastructure, puis par la cité, puis par la superstructure, puis par la société.

L'infrastructure est la structure matérielle qui constitue les deux réseaux de communication, elle se met en place en premier parce que c'est la partie la plus simple; non que ça se fasse le plus simplement du monde mais pour l'essentiel il ne s'agit que d'étendre plus largement une structure existante, “la même chose en plus gros”; il y a des adaptations à faire et des améliorations à y apporter mais les savoir-faire sont disponibles. Cette première phase pose des problèmes difficiles à réduire puisque si de fait le nouvel ensemble est “la même société”, de droit c'est chacun pour soi et, s'il existe, Dieu pour tous. Comme il n'existe pas, ou qu'en tout cas il ne se fait pas connaître, on doit tenter de s'arranger entre entités politiques mis chacune voit d'abord son intérêt et toutes ont en gros le même principe, il y a moi, il y a “l'autre partie”, et la bonne solution est “la moitié pour moi, la moitié pour l'autre”; on comprendra que s'il y en a vingt ou trente qui disent “la moitié pour moi”, la bonne solution ne marchera pas terrible. On peut les considérer de diverses manières et dans ce texte comme dans «Le piège des mots» j'en évoque quelques autres mais ici les deux guerres mondiales peuvent être considérées comme des tentatives désordonnées et pas très efficaces d'ajustement, de résolution du problème; pour imparfaites qu'elles furent, la création successive de la SDN au sortir de la première, de l'ONU, sont des tentatives de création d'un “gouvernement mondial”; l'ONU n'est pas trop mal d'ailleurs, la preuve, elle a résisté brillamment à trois moments critiques qui auraient pu, comme ce fut le cas pour la SDN qui elle ne sut pas gérer cette crise, déboucher de nouveau sur un conflit généralisé: le début de la Guerre froide, la fin chaotique de la période de décolonisation, puis plus récemment la fin du “bloc soviétique” qui induisit un déséquilibre global aux limites de tolérance du système. Sans dire que ce soit parfait, pour le moins, en cette année 2019 on arrive à-peu-près à une résolution acceptable même si temporaire de cette ajustement politique.

La superstructure est la structure fonctionnelle des réseaux de communication. Du fait que l'extension matérielle se réalise dans l'état de l'art du moment, elle a un défaut, ce ne sont pas des réseaux unifiés mais la juxtaposition plus ou moins coordonnée d'une multitude de réseaux locaux, au moins autant et souvent beaucoup plus de réseaux que d'entités politiques. Ces réseaux sont similaires mais non semblables. Pour exemple, les réseaux de chemins de fer: chaque entité politique avait défini ses propres écartements de voies, du coup on devait à chaque passage de frontière, ou bien changer de convoi, ou bien procéder à un long ajustement des motrices et des voitures pour qu'elles s'adaptent aux écartements différents. Et de même pour les autres réseaux. Les normalisations se firent pour l'essentiel après la deuxième guerre mondiale, d'abord avec le plus simple, les communications physiques, puis avec le plus compliqué, les réseaux informationnels. C'est que, ces réseaux ont nécessité, contrairement aux autres, à user des même canaux pour diffuser n'importe quelle sorte d'information, donc on doit procéder à plusieurs normalisations pas toujours convergentes. Je ne ferai pas toute l'histoire du processus mais du moins, comme vous le savez on opta pour une convergence “numérique” ou “électronique” ou “informatique”, qui commença de se mettre en place vers 1960 pour être à-peu-près finalisée vers 2005. Même si c'est techniquement inexact, on peut dire que l'ensemble des réseaux informationnels compose un vaste et unique “réseau Internet”: le boîtier par le biais duquel je me connecte au “World Wide Web” pour pouvoir rédiger et publier ce billet me sert aussi pour téléphoner et me permet d'accéder au réseaux télévisés et aux radios, et j'en oublie: un point de connexion, tous les réseaux informationnels, et un accès à toute forme d'information en n'importe quel endroit sur cette planète et même au-delà – si c'étaient des connaissances, je pourrais passer un coup de bigophone ou envoyer un courriel aux actuels occupants temporaires de la station spatiale internationale.

La phase suivante, et bien c'est celle où “la société prend conscience d'elle-même”. Pas facile. D'abord parce qu'elle est déjà consciente d'elle-même mais «à l'insu de son plein gré»: tous les acteurs sociaux contribuent à l'unification de la société en cours de réalisation parce que tous y ont intérêt, ils savent et disent que leur société est [de telle extension], mais ont un déphasage cognitif: sentimentalement, émotionnellement, “ma” société est celle déterminée à ma naissance ou peu après – je suis né dans une entité politique “Empire colonial français” mais assez vite après elle avait perdu son empire et se réduisit pour l'essentiel à sa métropole donc “ma” société c'est l'entité politique “France” dans ses limites territoriales et sa structure politique de 1962. Objectivement je sais que la structure politique secondaire qui constitue ma société locale effective est l'Union européenne et que la structure primaire est le monde entier mais je suis un être avant tout subjectif, donc “Français” en tout premier alors que cette qualification est désormais tertiaire. Pour moi ça ne pose pas de problème, j'ai d'autres attachements territoriaux, politiques, sociaux, etc., qui ne se recouvrent pas mais font bon ménage. Je suis “Citoyen du monde”, “Européen”, “Français de naissance”, “Berrichon d'adoption”, plus précisément Berrichon du Boischaut, et je n'épuise pas les affiliations – j'ai oublié dans la liste mes affiliations lointaines, “Maghrébin”, “Algérien”, “Kabyle” – plus précisément de Petite Kabylie, “Breton”, ”Belge”, etc. Là j'ai pris mes seuls attachements territoriaux. Ils ne se recouvrent pas mais ne s'excluent pas. Une large part de mes contemporains a déjà conscience d'appartenir à la société mondiale mais pour une bonne part d'entre eux ce n'est pas encore une conscience “sentimentale” donc quand ils doivent opter pour une décision politique qui selon leur choix sera en faveur de leur entité sentimentalement première ou d'une entité de niveau supérieur, ils tendront à privilégier la première. Pour un exemple facile, le récent choix référendaire britannique de sortie de l'UE: ce qui fit la petite différence entre le oui et le non est précisément cela, les propagandistes du oui ont essentiellement usé d'arguments émotionnels articulés sur une opposition “eux ou nous” avec un signe égal entre “nous” et “oui”. Je ne préjuge pas, selon les cas, de la pertinence d'un choix global ou d'un choix local mais en ce cas précis, avec assez d'évidence le “oui” était un choix favorable ou non défavorable à “eux” – si certains échanges commerciaux, politiques, sociaux, etc., deviennent trop compliqués avec la Grande-Bretagne, “eux” ont l'opportunité de trouver des partenaires ailleurs, notamment dans l'UE – et défavorables à “nous” – la fin de ces échanges avec l'UE a peu de chances d'être compensée par ailleurs, parce que cet ailleurs est lointain et que là-bas, et bien, il y a des voisins qui offrent les mêmes services à moindre coût et à qualité équivalente ou supérieure. Je suis un grand sentimental mais dans des questions où les sentiments n'ont pas lieu, j'ai toujours pensé qu'il valait mieux baser mes choix sur autre chose que mes sentiments. Chacun son truc...

L'exemple du cas britannique me ramène au cœur de la question: tout changement social d'ampleur induit une modification des positions sociales. Une conséquence notable est que les acteurs occupant les plus hautes positions dans les entités politiques désormais secondaires, et bien, occuperont une position secondaire dans la nouvelle entité. Il est à comprendre que ça n'a rien à voir avec, disons, un intérêt matériel, occuper une place secondaire dans un ensemble plus efficace en matière de “gestion des ressources” aura probablement pour conséquence un confort matériel plus haut, mais de prestige; le vieux principe, plutôt premier dans ma province que second à Rome. Cependant, dans les rapports entre cité, Université et société il s'agit d'autre chose. Dans la phase “infrastructure” l'Université a du prestige parce que “ça se voit”, donc la société et la cité tirent profit de diverses manières tangibles des changements, elles “en ont pour leur argent”; dans la phase suivante, la cité voit le profit mais non la société, ce qui réduit le soutien de la société, mais si le niveau de ressources sociales est haut la cité peut compenser; dans la phase “superstructure”, au départ la société comme la cité soutiennent l'Université parce que les améliorations sont sensibles, spectaculaires et profitables à tous; mais contrairement à la première phase, très vite après le changement de la superstructure “désorganise la société” puisque la circulation de l'information est le moyen premier de l'organiser, de la coordonner; par la suite, selon les moments il y aura des phases “euphoriques” et “dysphoriques”, car dès qu'une amélioration significative est à-peu-près maîtrisée par une part significative des membres de la société, une autre se met en place qui de nouveau désoriente. Sur la fin, l'Université n'est plus perçue comme le principal agent des changements et perd tous ses soutiens, d'autant que la cité commence à comprendre que si ça continue à ce rythme elle va se trouver disqualifiée. On a alors un curieux processus: le niveau de ressources disponibles continue de progresser mais les groupes société et Université s'appauvrissent sans que le groupe cité s'enrichisse significativement. Curieux paradoxe: la société “s'enrichit” mais ses membres “s'appauvrissent” – en moyenne bien sûr, on voit même quelques individus s'enrichir phénoménalement sans que la société s'enrichisse.

La “richesse des nations” n'a qu'un faible lien avec la progression ou la régression des ressources disponibles. Cette richesse est celle du crédit, autre nom pour la confiance. Si le niveau des ressources augmente mais que le niveau des dépenses augmente à un rythme égal ou supérieur, la société dans son ensemble “manque de ressources” ou stagne; le “niveau de confiance” devrait suivre les mêmes variations que celui des ressources mais en certains cas les deux se désolidarisent. Classiquement, on appelle ça l'inflation ou la déflation, selon que “la confiance” monte ou baisse. Un autre nom de la confiance est la monnaie, la monnaie fiduciaire, «fondé[e] sur la confiance». Le TLF précise que c'est une monnaie «dont la valeur repose sur une convention», ce qui est le cas de toute monnaie, puisque dans sa première forme, une «pièce d'alliage ou de métal de titre, forme et poids caractéristiques, frappée sur l'avers et le revers d'une empreinte particulière», elle est «garantie par l'autorité d'émission comme moyen légal d'échange, de paiement et d'épargne», donc sa valeur est une convention, elle est déterminée par l'autorité garante. clairement, toute monnaie est “fiduciaire”, si l'autorité change la valeur d'une monnaie, décide que telle pièce qui valait 10 hier vaut 12 ou vaut 8 aujourd'hui, elle le vaut. Dès l'invention de ce type de monnaies il y eut de faux-monnayeurs, des personnes ou des groupes qui fabriquaient des pièces similaires en dimension, en couleur et en poids à d'autres, mais dont l'alliage ou le métal étaient conventionnellement de moindre valeur, les principaux émetteurs de fausse-monnaie étant en général les autorités garantes. Dans leur cas elles ne se donnaient même pas la peine de produire des pièces similaires; on manque d'argent? Alors la pièce d'argent de dix roupies sera désormais en cuivre ou en bronze, ou son poids sera moitié moindre.

L'inflation ou la déflation posent problème de nos jours; c'est plus pour une raison idéologique que, et bien que je ne sais pas: tout ce qui se rapporte à la monnaie est idéologique. Une monnaie ne vaut que si on dit qu'elle vaut, et elle vaut ce qu'on dit qu'elle vaut. Une pièce de un euro vaut un euro mais selon que j'achète mon pain au supermarché ou à la boulangerie, on me rendra quinze centimes ou je devrai en ajouter dix. Le même pain. Enfin non, j'ai une préférence gustative pour celui de la boulangerie mais pour le reste, même poids, mêmes dimension, mêmes ingrédients. Je sais pourquoi il ne sont pas vendus au même prix mais ça ne change rien au fait, un même bien ne vaut pas toujours la même somme: selon que je l'achète au supermarché de mon petit Liré où à celui du chef-lieu d'arrondissement il y aura une différence de prix de dix centimes, et là ce sont strictement les mêmes. On peut rationaliser et m'expliquer les tenants et aboutissants que ça ne changera rien, une monnaie a une valeur intrinsèque indépendante de sa valeur d'échange. Dans la théorie de Marx, la valeur d'échange est, selon les cas, «relative à un autre bien, comme dans un système de troc», ou «le prix dans une monnaie, qui sert ici d'unité de mesure commune, abstraite et universelle». J'aime beaucoup la mention entre parenthèses dans l'article, juste après “troc”: «essentiellement fictif, pour les besoins de la théorie», qui indique par contraste que le second cas serait “essentiellement réel” ou documentaire.

Les humains sont sentimentaux, de ce fait rien de ce à quoi un humain a pu être attaché, c'est-à-dire avec quoi il a été en contact ou qui lui a été offert ou a été possédé par un être auquel il est sentimentalement lié, ou qu'il souhaite posséder, ne peut être commun, abstrait et universel: tout objet a sa “valeur d'usage”, la valeur que lui attribue la personne qui la détient ou souhaite la détenir. Quelle est la valeur d'échange d'un tableau de Bernard Buffet ou d'un étron de Jeff Koons? Aucune idée, et à mon avis personne ne peut répondre à cette question. Quelle est leur valeur d'usage? Celle que lui attribuera telle personne à tel moment. La monnaie est un bien comme les autres, donc il a une valeur d'échange et une valeur d'usage. Sa valeur d'échange est ou devrait être évidente puisqu'elle s'échange contre d'autres biens. Mon exemple de prix du pain illustre le fait qu'on peut attribuer à la monnaie une valeur variable, la boulangerie estime qu'un euro vaut moins qu'un pain, le supermarché qu'il vaut plus qu'un pain puisque l'une l'estime à environ 0,90 pains et l'autre à environ 1,15 pains; ici c'est sa valeur d'échange, une valeur extrinsèque, puisque tous les euros ont pour mes commerçants une valeur égale relativement à tous les pains et ils m'échangeront toujours un pain pour acquérir l'un 85 cts, l'autre 110 cts; on aurait pu décider en commun de la valeur d'échange de nos biens, en ce cas seule une des partie l'a établie mais comme je l'accepte c'est tout de même un accord commun. Mes la monnaie a donc une valeur d'usage, les pièces d'un euro n'ont pas toutes la même valeur d'usage, par exemple si en très grande majorité les pièces d'un euro s'échangent contre des pièces d'un euro, parmi celles produites en Italie, celles estampillées “San Marin” ou “Vatican” s'échangent contre beaucoup plus de pièces d'un euro, et de même celles produites en France estampillées “Monaco”. Je n'ai jamais essayé, mais à mon avis si j'allais à la boulangerie ou au supermarché avec une pièce estampillée “Vatican” on y consentira à l'acheter pour beaucoup plus que 1,15 ou 090 pains. Dans mon contexte culturel les étrons de Jeff Koons ont une valeur d'échange presque nulle voir négative (les merdes qui ornent nos trottoirs ont une valeur négatives puisque personne ne les achète mais que l'on paie des personnes pour les acquérir à titre gracieux puis s'en défaire à titre onéreux) mais une valeur d'usage potentiellement très élevée. Je ne parle pas de ces étrons seulement par ironie (pour signifier que ledit Jeff Koons “fait de la merde”, ce qui est en effet mon opinion, mais qui doit aussi être celle de pas mal d'acheteurs de ses œuvres) mais parce que dans mon contexte culturel, des artistes vendent de la “merde en boîte”, des boîtes de conserve qui contiennent quelques dizaines de grammes de leurs propres déjections, ou des “machines à merde”, qui transforment des matières organiques en quelque chose qui a toutes les apparences de déjections animales, et que certaines personnes qui attribuent une valeur d'échange négative à un étron de trottoir, lui en attribuent une positive s'il est estampillé “Jeff Koons” ou “Giovanni Pampilini” (j'invente, mais de mémoire le vendeur de merde en boîte a un nom à consonance italienne) et, en cette année 2019, une valeur plus haute s'il est signé du premier que du second.

La numismatique non en tant que “science des monnaies” mais en tant que “commerce des monnaies” (car un numismate n'est pas un scientifique mais un acheteur ou vendeur de monnaie, sa “science” étant avant tout la capacité d'estimer leur valeur) doit être à-peu-près contemporaine de l'invention de la monnaie. Le cas des euros vaticanesques n'est pas un cas particulier, toute monnaie physique (pièce ou billet) a une valeur propre; sauf rare cas, comme ceux cités, une monnaie contemporaine en usage s'échange contre une monnaie ou un ensemble de monnaies conventionnellement de même valeur mais dès qu'elle n'est plus en usage, et bien sa valeur d'usage est indépendante de sa valeur faciale: un billet ayant une valeur faciale en euros produit en 2002 n'est plus en usage et sa supposée “valeur d'usage” (une désignation fausse puisque même une monnaie “hors d'usage” a une valeur d'usage) est moindre que sa valeur faciale, sauf bien sûr s'il est estampillé “Vatican” (comme on dit dans Wikipédia c'est un “exemple fictif”, les billets n'ont pas une origine géographique déterminée, mais on acceptera j'espère ma fiction comme réalité, “pour l'exemple” – «on dira que c'est pour de vrai», comme on dit dans les cours d'écoles), et vaut en 2019 au mieux sa valeur d'échange en tant que papier, sinon une valeur négative ou nulle en tant que déchet. Une pièce ou un timbre postal (qui est aussi une monnaie) hors d'usage d'une certaine valeur faciale peut, selon les cas, valoir plus, autant ou moins que cette valeur faciale selon des critères variables (un des pièces de cinq francs en argent produites entre 1958 et 1970 vaut toujours plus que sa valeur faciale mais selon son année de mise en circulation, celle estampillée sur une de ses faces, elle s'échange pour deux à vingt fois sa valeur faciale, et pour beaucoup plus que sa valeur d'échange en tant que métal, sa valeur conventionnelle en poids d'argent). Je m'égare: pourquoi cette digression? C'est qu'entretemps j'ai dormi et que j'ai un souvenir vague de ce qui m'a conduit à dériver.


Chose promise, chose non due, ni je n'ai terminé ce billet hier, ni il ne semble devoir s'abréger. Je publie et j'y reviens.


Ah oui: La richesse des nations. La monnaie illustre le fait que la richesse des nations, qui se mesure par le niveau de confiance qu'a une nation envers elle-même, est décorrélée de toute “valeur d'échange”, qu'il n'y a pas de commune mesure entre “niveau de ressources” et “niveau de confiance”. Une nation comme le Congo-Zaïre a un “niveau de ressources” très élevé mais un “niveau de confiance” très bas, ce qui fait que ses ressources “ne valent rien” tant qu'il en est détenteur mais “valent quelque chose” quand elles sont détenues par la Belgique, la France ou les États-Unis, ce “quelque chose” n'étant pas nécessairement égal selon celle de ces trois nations qui les détient, le “niveau de confiance” étant un des éléments qui fixent cette valeur, lequel niveau est très nettement plus élevé en France ou en Belgique qu'au Congo-Zaïre. Un des indices du fait que la valeur d'usage d'une monnaie n'a pas de rapport univoque avec sa valeur d'échange, spécifiée censément par sa valeur faciale, ce sont les “taux d'intérêt” des prêts consentis aux États: je ne sais pas si c'est toujours le cas, il me semble que oui, mais du moins, à un moment ce taux est devenu négatif pour la France, ce qui signifie que les prêteurs prêtaient à perte en le sachant par avance, donc qu'ils n'attribuaient pas une valeur d'échange corrélée à sa valeur faciale à leur monnaie. C'est aussi le cas quand on prête à un taux supérieur à celui du taux de l'inflation mais ça n'apparaît pas tel parce que censément cette appréciation du capital engagé est du au fait que «l'argent travaille», qu'il «crée de la richesse», ce qui ne peut pas être le cas, ce sont les individus qui travaillent et enrichissent la nation. Par convention on dira que tel capital engagé auprès de tel emprunteur acquerra de la richesse plus vite que l'emprunteur n'est susceptible de “créer de la richesse” puisqu'il emprunte en s'engageant à “rembourser” à une valeur supérieure au niveau de progression prévisible de ses ressources. Qu'on prête “à gain” ou “à perte” le “taux d'intérêt” n'est donc pas corrélée à la valeur intrinsèque de la monnaie ou au niveau des ressources mais au “niveau de confiance”: plus il est haut, plus le taux sera faible, au point donc de pouvoir être négatif. Pour exemple, à une époque pas si lointaine l'Italie et la Grèce connaissaient toutes deux un affaissement de leur niveau de ressources disponibles et avaient un niveau de “déficit public” assez proche, ce qui signifie que pour l'une et l'autre l'État n'avait pas pas une crédibilité très forte quant à sa capacité de rembourser ses dettes, or l'Italie empruntait à un taux nul ou négatif alors que la Grèce le faisait à un taux très supérieur au taux moyen observé de l'inflation dans la zone euro. Question de confiance.

Pourquoi un individu obtient-il parfois un “niveau de confiance” très supérieur au “niveau de confiance” moyen? Parce qu'on lui accorde de la confiance. Dans un contexte économique “pur et parfait” cette confiance est corrélée à la capacité avérée des individus, des groupes, des sociétés, à faire progresser leur niveau de ressources. Les contextes économiques sont en général impurs et imparfaits mais cette impureté et cette imperfection sont d'autant plus élevées que la capacité de confiance interpersonnelle est basse. Dans nos sociétés actuelles cette capacité est très faible. Dans une entité politique telle que la France, chacun de ses membres n'est en capacité d'estimer la fiabilité que de quelques dizaines, au plus quelques centaines de personnes physiques ou morales, donc devra avoir une “confiance aveugle” envers tous les autres membres de sa société, supposer sans pouvoir le déterminer que chacun des autres membres, chaque groupe et in fine l'ensemble de la société “est de confiance”. Cette forme de confiance repose sur l'information indirecte, celle qu'on dira médiate. Les membres de la société ne sont pas des imbéciles, ou du moins ne le sont pas dans leur majorité, ou ne le devraient pas, bref, vous et moi et la plupart des personnes participant d'une entité politique ne sommes pas des imbéciles ou ne devrions pas l'être, nous n'accordons pas ou nous ne devrions pas accorder aveuglément notre confiance. Mais nous le faisons quand même. Fonctionnellement, en tant que membres d'une entité politique de grande extension, telle que la France ou le Luxembourg ou San Marin par exemple, nous sommes des cons. Effectivement, nous pouvons l'être ou ne pas l'être. Pour ce que me concerne, je ne suis pas effectivement con, ce qui ne m'empêche d'agir comme un con, d'accorder ma confiance à des individus ou des groupes dont je ne sais rien, dont je ne sais même pas s'ils existent. Dont je sais parfois qu'ils n'existent pas. Juste un nom sur une étiquette. Parce que j'ai des garanties. Qu'il existe des “autorités garantes” qui, en mon nom, garantissent le niveau de confiance qu'on peut leur accorder. Or, il arrive que dans certaines circonstances ces “autorités” ne remplissent pas leur fonction, par incapacité ou par intention, soient qu'elles n'aient pas les moyens de la remplir, soit qu'elles agissent autrement que leur mandat ne le requiert.

Le cas de l'inflation est intéressant de ce point de vue. Le phénomène est ancien mais sa “théorisation” est récente. Les “économistes” ont mis en évidence il y a environ un siècle une corrélation entre l'inflation ou la déflation, qui n'est qu'une variante du cas “inflation”, et disons, la richesse effective. Comme je ne suis pas trop intéressé par ces “théories” non démonstratives, qui ne prouvent que ce qu'elles veulent prouver, indépendamment de la réalité effective censément étudiée, je ne connais pas les détails de la “théorie” mais du moins j'en connais le postulat: en-deçà ou au delà d'un certain taux, “l'inflation” est un facteur de réduction de la richesse effective de l'entité politique concernée. Ce postulat appliqué à une réalité symbolique dérive d'un postulat déduit d'une réalité effective, un système homéostatique tend vers un point d'équilibre avec une variation qui doit rester dans des limites, dites “de tolérance”, au-delà ou en-deçà desquelles il tend à se désorganiser. Le postulat concernant les réalités effectives s'appuie sur des séries longues d'observation et sur des hypothèses constamment confirmées par les faits. Celui concernant cette réalité symbolique, “l'économie politique”, c'est-à-dire le domaine qui étudie la circulation des ressources dans le cadre d'une entité politique déterminée, ordinairement dite “économie” depuis environ deux siècles, est basée sur des observations indirectes et sélectives (on n'intègre pas dans la série les observations contradictoires au postulat) dans un contexte politique précis, celui du premier tiers du XX° siècle; même s'il a évolué, ce contexte est à-peu-près le même jusque vers 1985 environ, donc il est “confirmé par les faits” en ce sens que les séries sélectives retenues donnent des résultats assez similaires sur la période 1935-1985. Justement, c'est alentour de 1985 que les autorités politiques de presque toutes, autant que je sache toutes les entités politiques les plus importantes, exception faite du “bloc soviétique“, dont l'économie politique s'appuie sur une dogmatique différente jusqu'en 1990 environ, mettent en place des mécanismes de “contrôle de l'inflation”, dont le but est de la maintenir “dans les limites de tolérance”. Par exemple, dans l'Union européenne on estime que le “point d'équilibre” est de 2% et les “limites de tolérance” de 1% par excès ou par défaut. Du fait, l'autorité de régulation de l'économie politique “maintient le taux” entre 1% et 3% avec des corrections dès que la variation de ce taux dépasse la moitié d'une des limites. Conclusion: le “taux d'inflation” dans l'Union européenne, spécialement dans la “zone euro”, est depuis un quart de siècle “dans les limites de tolérance” DONC “favorable à la croissance” – la croissance de la richesse effective. Vous ne le croirez pas mais l'affaissement du “taux de croissance” de ce qui devint peu après le début de ce processus la zone euro, suit de peu le début du processus. Pour le dire clairement, la règle de contrôle de l'inflation destinée à “favoriser la croissance” semble avoir favorisé la stagnation ou la décroissance.

La mention “vous ne le croirez pas” est purement rhétorique, je me doute bien que vous me croyez puisque c'est un pont-aux-ânes. Enfin non, ce n'en est pas exactement un. Je veux dire: la “courbe de la croissance” suit très vite la “courbe de l'inflation” après que celle-ci a été “régulée”, et cela dans toutes les entités politiques qui ont cette politique de régulation; certes chez certaines la “courbe de la croissance” est un peu au-dessus, chez d'autres un peu en-dessous de la “courbe de l'inflation”, mais c'est peu significatif. Là-dessus, il y a des cas curieux, par exemple la Chine et l'Inde: la première est, si dire se peut, “non inflationniste”, la seconde “inflationniste”, ne régule pas ou régule peu son inflation, sans qu'il y ait la moindre corrélation avec le “taux de croissance”, qui pendant une période fut, comme disent les économistes et leurs porte-voix, “à deux chiffres” dans les deux États – d'au moins 10%. Si dire se peut en ce sens que la Chine est l'héritière du bloc soviétique en ce qui concerne l'idéologie sous-jacente à sa dogmatique en économie politique; non qu'elle ait une “économie soviétique”, elle fait comme (presque) tout le monde, une dose de dirigisme, une dose de laisser-faire, avec cependant plus de franchise quant à la dose de dirigisme, par contre elle ne suit pas les règles de “bonne gestion” définies dans le Temple de la Finance, l'OMC, celles censées “favoriser la croissance”. Ce en quoi elle n'a pas tort puisque même si comme partout ailleurs il n'y a pas de corrélation évidente entre le niveau de confiance et le niveau de ressources, ni entre la richesse effective et la richesse nominale, de fait on constate une progression de la richesse effective très supérieure à celle des entités où on fait de la “bonne gestion” sauce OMC. Le rare et plus gros “mauvais élève” de la classe “bonne gestion“, censément le premier de la classe pourtant, les États-Unis, ne dépasse pourtant pas tellement le niveau moyen – le niveau de croissance.

Une observation sérieuse de, disons, la “réalité économique”, donne à croire que... Allez, puisque j'en suis à parler de réalité là où ça a une pertinence limitée, on dira: donne à croire que “l'inflation réelle” est très au-delà de celle officielle. Sans supposer que ce soit prémédité, intentionnel et délibéré, le type de régulation mis en place par les entités politiques censées maintenir le taux d'inflation dans ses limites de tolérance à beaucoup de caractéristiques communes avec ce qu'on appelle la “cavalerie” ou «opération fictive entre commerçants simulant une affaire pour se procurer de l'argent auprès d'une banque», et avec quelques autres types d'escroqueries, entre autres la «pyramide de Ponzi» ou «système de Ponzi», dont ledit Ponzi ne fut pas l'inventeur mais qui prit son nom parce qu'il a su faire sa publicité par après. La monnaie est en grande partie fiduciaire en un sens plus restreint, c'est pour l'essentiel de la monnaie nominale produit par les organismes publics et privés qui garantissent les transactions, en premier les banques; on dit souvent les organismes “prêteurs” mais ils empruntent au moins autant qu'ils prêtent, et en général un peu plus parce qu'ils doivent se rémunérer. Leur fonction est celle dit, la garantie des transaction: ils mettent directement ou anonymement en relation des “prêteurs” et des “emprunteurs”; les premiers s'engagent à déposer une certaine somme ou à gager un bien d'une certaine valeur, les seconds reçoivent la promesse de la mise à disposition d'une certaine somme qu'ils s'engagent à rembourser avec un certain intérêt, et s'ils font défaut, à donner un bien de valeur équivalente à cette somme plus les intérêts. Dans les faits, il n'y a aucune transaction réelle le plus souvent, d'autant si les valeurs engagées sont élevées, l'organisme garant “ouvre des lignes” de crédit ou de débit, ce qui signifie: enregistre le contrat entre lui et les deux acteurs, ou entre ces deux acteurs, en le notant dans un “livre de compte”. En théorie tout ça est temporaire, les sociétés fixent des règles de résolution des engagements telles qu'au bout d'un temps défini, trois, dix, vingt, cinquante ans, les dettes sont annulées – cas du jubilé par exemple, celui spécifié dans la partie “étymologie” de l'article, mais toutes les sociétés ont des règles de ce genre. En pratique toutes les sociétés finissent par oublier cette règle ou par la sortir de leur législation – vous croyez qu'on applique la règle du jubilé en Israël, pourtant récemment promu officiellement «État juif»? M'est avis que non. M'arrive de dire que l'endroit du monde où il doit y avoir la plus faible proportion de juifs est précisément Israël, même s'il y en a qui se la pètent “garant de la tradition”, genre les ceusses qui vivent dans les “colonies” depuis plus de cinquante ans et qui en aucun cas ne comptent rendre la terre à son précédent occupant. Il semble, sans que je puisse le garantir, que les rares juifs d'Israël sont entre autres les Samaritains, les “observants”, sauf qu'ils refusent le qualificatif rapport au fait que les juifs sont des faux-croyants, des “non observants” de leur point de vue. En quoi ils n'ont pas vraiment tort. Les Samaritains sont un caillou dans la chaussure des “juifs”, les témoins vivants depuis au moins deux mille cinq cent ans que les “juifs” sont des “non observants” – lisez la Bible et vous en aurez confirmation: ils y sont traînés plus bas que terre. Le Samaritain est le juif du juif, en quelque sorte, avec le “Philistin”... Comme qui dirait, c'est le juif qui fait le Samaritain.

Je ne l'ai pas mentionné? Je suis un méchant garçon. Vous en aviez déjà l'indice au début de ce billet, vu que j'y dis pis que pendre sur les “gays”, là vous en avez la confirmation puisque je débine les juifs, ou Juifs. Non seulement homophobe mais en plus antisémite! Vous devriez me signaler à la rédaction de Mediapart, sur le motif de – je ne sais plus quel est l'intitulé officiel ici, disons – contenu condamnable et à censurer, un truc du genre. Allez, le publie et je vérifie, pour éviter qu'on ajoute à ma Faute “injure à Mediapart”, une circonstance aggravante.


 Ah oui! Vous devriez «signaler un contenu perçu comme contrevenant à la présente Charte». Il y a cela de bien avec cette “alerte”, on ne vous demande pas de signaler un contenu qui mais un contenu “perçu comme”: je ne suis pas le seul à le constater et le dire, je vis dans une société qui tend de plus en plus à légiférer sur les “sentiments” et non sur les faits: l'offense est condamnable, mais le “sentiment de l'offense” est motif de plainte. Et certaines personnes sont effectivement condamnées non parce qu'elles ont offensé mais parce qu'au moins une personne en a eu le sentiment. Je n'invente pas, j'ai lu récemment le compte-rendu d'un procès où le procureur disait clairement qu'il n'y avait pas de, je ne sais plus, un de ces machins où ont dit du mal d'un tiers sur un faux motif, le mot légal n'est pas celui-là mais ça signifie “calomnie”, bref, que de fait il n'y avait pas calomnie, mais que l'on pouvait en avoir le “sentiment” ce qui, selon lui, valait condamnation. Pour préciser, cette affaire où un préfet “a cru lire” qu'on le traitait de nazi ou au moins de pétainiste. Le procureur constatait que non, ce n'était pas le cas, mais que “ça en donnait le sentiment”. Donc, si “vous avez le sentiment” que je serais “homophobe” et “antisémite”, et que ça vous offusque, signalez-moi. Ça me donnerait l"occasion de savoir si les censeurs modérateurs de Mediapart se basent aussi sur leurs sentiments, ou la supposée sentimentalité des plaignants alerteurs, ou sur les éléments constitutifs de la Faute. Allez, je publie.


Pour vous rassurer, ou non, ou pour vous inquiéter, je ne sais pas trop, je n'ai pas la haine de moi et comme “je suis” sémite (en fait je suis moi mais ai des ascendants “sémites”, donc “j'ai du sémitisme en moi” mais je suis mois, donc beaucoup plus divers que ça, bref...), comme je suis ce que je suis et entre autres sémite, et en plus “je suis” juif (là c'est par choix et non par circonstance), n'ayant pas la haine de moi je puis difficilement me réputer antisémite; et pour l'autre motif, on aura lu bien avant dans ce billet que de mon point de vue “être” homosexuel ou homo ou “gay” ou pédé, enfin, vous voyez de quoi il s'agit, donc, “être” homosexuel ne me semble pas une notion consistant, valide, mais me semble une opinion recevable, on comprendra que je ne puis guère détester ce qui ne fait pas partie des mes représentations. Tiens ben, je conclus cette fois-ci.

La longue discussion décousue qui débute en gros après le court alinéa commençant par «Petite incise: je pensais faire un bref billet d'humeur mais constate que ça ne sera pas si bref», ne me semble pas susceptible de conclusion ou de conclusions, ce sont des éléments de réflexion plus ou moins aboutis. Mon constat par anticipation s'est confirmé, cela dit.

Quand – allez, ce coup-ci je vais utiliser des majuscules pour bien signaler que je parle des groupes symboliques – la Cité perçois que ce que l'Université élabore met en cause la représentation conventionnelle de la société par ses membres et notamment par la Société, elle suscite des contre-feux. Je l'ai déjà dit, ce n'est pas sur le mode “complot”, il s'agit d'un processus fonctionnel: la Cité “dirige”, la Société “obéit”, l'Université “informe et conseille”. Le fait que l'Université envoie vers la Société et la Cité quelque chose qui a l'apparence de ce dont elles disposent abondamment, “ça passe inaperçu” et même, si ça passe aperçu c'est gratifiant, le pouvoir acquiert plus de pouvoir, la puissance acquiert plus de puissance. Bien sûr ça n'en a que l'apparence, les membres de l'Université sont des illusionnistes un peu, des prestidigitateurs beaucoup, des Maîtres de la Parole et du Verbe, et qui les maîtrise maîtrise le monde. Effectivement, l'Université donne à la Société du pouvoir et à la Cité de la puissance. Le but à long terme est qu'elles “fusionnent”; factuellement elles ne cessent de fusionner mais localement, dans l'Université précisément, qui ressort autant de la Cité que de la Société. Elle “rend à César” et “rend à Dieu”, et ce qu'on doit à César c'est Dieu (de la puissance), à Dieu c'est César (du pouvoir). Mais faut pas le dire. Alors on colle un étiquette Dieu sur la boite qui contient César et réciproquement. Censément les “magiciens” ne révèlent pas leurs trucs, effectivement ils le font. Ça n'a pas d'importance parce qu'on ne les croit que rarement et si on les croit, c'est tant mieux, une personne de plus qui a compris le truc. Et si la personne à “mal compris” ou a “bien compris mais pour faire le mal” ça n'a pas d'importance, ce qui compte n'est pas de comprendre ou de bien faire ou de faire pour le bien mais de faire. Ce n'est pas le sujet ici mais par exemple, je ne sais pas si Boris Johnson est un clown, donc un membre de l'Université, un artiste, ou s'il est un con, donc un membre de la Société, ou un salaud, donc un membre de la Cité, par contre je sais qu'il utilise “le truc”, qu'il fait de l'illusionnisme ou de la prestidigitation, qu'il “crée de l'illusion”. Dans les périodes fastes où les ressources sont bien réparties, ça entretient la solidarité; dans les périodes néfastes, où elles le sont mal, ça semble accélérer la séparation et la dispersion, et les inégalités, ce qui contribue à motiver les membres de la société pour restaurer la solidarité.

La Cité doit “diviser pour régner”, organiser la Société et l'Université en unités autonomes dédiées à une activité particulière. En période faste ce sont des fonctions plus que des statuts, une certaine tâche peut être réalisée par “n'importe qui”, pas strictement n'importe qui bien sûr mais du moins une tâche donnée peut être réalisée par n'importe quelle personne disponible et compétente; en période néfaste ce sont des status plus que des fonctions, chacun est attaché à une certaine tâche qu'il réalise continument, seule une partie des tâches, “les plus basses”, celles “non spécialisées”, peuvent être réalisées par n'importe qui me ne le seront jamais ou presque jamais par les “spécialistes” – un balayeur peut permuter avec un plongeur de restaurant, un professeur peut remplacer un balayeur mais ne le fera pas, un balayeur ne peut remplacer un professeur. La société optimale serait celle où chacun peut remplacer chacun mais elle n'existe pas; une société, disons, “anti-optimale” serait celle où personne ne remplace personne mais elle n'existe pas. Cela dit, certaines tendent vers l'optimum, certaines vers son contraire. On a bien sûr des cas “extrémistes”, celui de l'Allemagne nazie ou celui du Cambodge des Khmers rouges sont des exemples d'anti-optimum, celui des phases les plus dures en URSS et ses satellites, où de la Révolution culturelle en Chine, sont des cas évidents de tentatives d'optimum, où justement le balayeur et le professeur étaient interchangeables. Aussi extrêmes soient-elles, les “optimisations” ne le seront jamais autant que les “immobilisations” parce qu'il arrive toujours un moment où les habitants d'un territoire “optimal” restaurent spontanément une structure sociale tendant à la stabilité, une “hiérarchie”, alors que dans l'autre cas on accentue la tendance normale d'une société à se structurer. On ne peut pas dire que l'Allemagne nazie fut “normale” mais du moins elle “normalisait” – au-delà des limites de tolérance.

Le cas LGBT*+ est la résultante d'une “normalisation douce”. Je l'évoquais, au départ de ce qui devint les “études de genre” il y a l'hypothèse que “le genre“ est une construction sociale – si «on ne naît pas femme, on le devient», alors «on ne naît pas homme, on le devient», etc. Et bien sûr, «on ne naît pas “gay”, on le devient». Dès lors, le concept de “communauté LGBT*+” n'a pas plus de consistance que celui de “communauté zoophile” ou que de “communauté unijambiste”. Vous savez, comme dans la blague: il paraît que le gouvernement a décidé de d'expulser les Juifs et les coiffeurs. Pourquoi les coiffeurs? Pourquoi les unijambistes? Parce que les “LGBT*+”. Parce qu'une “communauté” qui se détermine par un comportement ou une circonstance est inconsistante. Une, que sais-je, fédération LGBT*+ aurait une certaine consistante, une “communauté” n'en a pas et même, est dangereuse, preuve en est que le “LGBT*+” qui contestent cette “communauté” sont des “traîtres” et des “alliés objectifs de l'homophobie”, des personnes à abattre.

Bien sûr, les évolutions de la Société et, moindrement, de la Cité, ont un impact sur l'Université, et de fait on assista à une sectorisation des “études de genre” qui se sont subdivisées en domaines de plus en plus limités pour parvenir à ce paradoxe: non plus des études du genre, des genres, mais des études genrées, qui à la fois ne s'intéressent qu'à un “genre” voire un “sous-genre” et sont réservées aux personnes “de ce genre”, ce qui contribua non plus à disqualifier mais à renforcer la “naturalisation“ du “genre”. En ce moment se développent une filmographie, une littérature et un art “LGBT*+”, entre autres choses, inventant une “culture gay et gay friendly” et met en exergue ses Hauts Faits, très notablement un mouvement éminemment exclusiviste, Act Up. C'est dans ce billet que j'évoquais l'année 1968? Ouais, c'est ici. Act Up est encore plus sectaire que ce que je décrivais à propos des extrémistes les plus exclusivistes qui phagocytèrent le FHAR et provoquèrent son éclatement, pour y entrer il faut préférentiellement être “gay” – pas d'exclusive mais quand même... – et impérativement “sidaïque”. J'entendais il y a peu un membre d'Act Up-Paris sur ma radio, qui rappelait un Haut Fait, une “action” qui consistait, je ne sais plus, à répandre du faux sang ou des capotes contenant du faux spermes sur les viennoiseries et les petits fours d'une réunion de je ne sais plus quelle organisation patronale. Pathétique: il se faisait gloire de cette “action d'éclat” tout en décrivant une action dérisoire et qui, de ses mots mêmes, fut incomprise des personnes participant à ce raout; à quoi s'ajoute que ce “Haut Fait” est tombé dans les oubliettes du pipolisme médiatique – l'Histoire est trop grande pour l'accueillir dans ses oubliettes. Il y eut certes une sorte de “communauté gay” de longue date, moindrement mais tout de même une “communauté lesbienne”, mais la première était dans l'ensemble très élitiste, très élitaire et très conservatrice socialement et politiquement; les “nouveaux gays” sont censément “progressistes” et “révolutionnaires” mais sont les héritiers de la vieille tradition, non des mouvements qui naquirent dans le sillage des mouvements sociaux et politiques de la fin des années 1960, en rupture avec le conservatisme ambiant.

La Cité a un talent certain pour “réguler” les mouvements et courants de pensée qui agissent contre l'état des choses: quand elle ne peut pas les réduire, comme au début de la décennie 1970, et bien, elle les intègre, à condition de se plier à sa norme, et elle tolère ou favorise les groupuscules extrémistes qui par leur extrémisme même disqualifient les groupes et mouvements plus modérés. En une brève séquence on a vu la technique: légitimer la répression violente contre les “Gilets Jaunes” en mettant en exergue les “extrémistes”, puis instaurer progressivement la division et attendre que ça s'épuise peu à peu. Au bout d'un moment les “gentils” rentrent dans le rang, on coopte deux ou trois “représentants” acceptables et on se satisfait de ce que le “mouvement” n'existe plus que par ses franges réputées “extrémistes”.

Tout ça n'a pas d'importance, ce n'est que l'écume des jours, l'écume de l'écume des jours: ce qui importe est “le truc”. Ici, “le truc” est la question du genre, des genres. Très nécessaires car renforçant “l'état des choses”. Dans une société tendanciellement yin ou yang (voir «Le piège des mots», dans la troisième ou deuxième partie) il y a d'un côté “les femmes”, de l'autre “les hommes”, et l'un des groupes “domine”, donc on doit bien séparer. Dans les deux cas le mode de régulation est la violence, symbolique ou réelle, dans les deux cas la division est fonctionnelle (en général ce sont des hommes qui occupent les fonctions les plus éminentes et dans le groupe dominé il y a autant d'hommes que de femmes, de femmes que d'hommes). La tendance yang est celle de l'Union soviétique, celle yin, et bien, celle qui sous-tendait le “monde occidental” à l'époque, et sous-tend désormais presque toutes les entités politiques actuelles. La principale différence réside dans le mode de régulation: la tendance yin est formellement “viriliste” et “individualiste”, celle yang ne peut être qualifiée de “féministe”, on dira plutôt “pacifiste” et “communiste” en un sens non idéologique (je veux dire, non partisan), la “mise en commun” des ressources sociales” – “la liberté” versus “l'égalité” – mais dans tous les cas le but ultime est “la fraternité”. Les idéologies sociales yin supposent que les “libres” seront “frères” en devenant “égaux”, celles yang, bien sûr, que les “égaux” seront “frères” en devenant “libres”. Comme c'est illusoire ça n'a donc pas beaucoup d'importance – sauf quand on est Juif et Allemand et qu'on vit dans l'Allemagne nazie, ou bourgeois et Cambodgien et qu'on vit dans le régime Khmer rouge, quand le pouvoir tente de rendre réelle l'illusion et qu'il vous estime “hors de la réalité”. Ce qui n'empêche, dans des situations moins extrêmes, de générer de l'inconfort. Comme ces temps-ci, tout particulièrement les deux ou trois derniers lustres.

Selon mon appréciation le “début de la fin” devint évident en 2008 avec une supposée crise supposée imprévisible qui n'est que la poursuite d'une situation ordinaire, donc non critique, et prévisible; non datable (c'eut pu être un ou deux ans avant ou après) mais prévisible. Depuis, et bien, c'est l'apocalypse, le dévoilement, “le voile se lève” et “le roi est nu”. Ce n'est pas dans l'Apocalypse mais c'est en lien avec ce texte:

«Ils lui demandèrent: Maître, quand donc cela arrivera-t-il, et à quel signe connaîtra-t-on que ces choses vont arriver? Jésus répondit: Prenez garde que vous ne soyez séduits. Car plusieurs viendront en mon nom, disant: C’est moi, et le temps approche. Ne les suivez pas. Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés, car il faut que ces choses arrivent premièrement. Mais ce ne sera pas encore la fin.
Alors il leur dit : Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume; il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands signes dans le ciel.
Mais, avant tout cela, on mettra la main sur vous, et l’on vous persécutera; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous mènera devant des rois et devant des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous arrivera pour que vous serviez de témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préméditer votre défense; car je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ou contredire. Vous serez livrés même par vos parents, par vos frères, par vos proches et par vos amis, et ils feront mourir plusieurs d’entre vous. Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom. Mais il ne se perdra pas un cheveu de votre tête; par votre persévérance vous sauverez vos âmes.
Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, sachez alors que sa désolation est proche. Alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes, que ceux qui seront au milieu de Jérusalem en sortent, et que ceux qui seront dans les champs n’entrent pas dans la ville. Car ce seront des jours de vengeance, pour l’accomplissement de tout ce qui est écrit. Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là! Car il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple. Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.
Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire, au bruit de la mer et des flots, les hommes rendant l’âme de terreur dans l’attente de ce qui surviendra pour la terre; car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venant sur une nuée avec puissance et une grande gloire. Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche.
Et il leur dit une comparaison : Voyez le figuier, et tous les arbres. Dès qu’ils ont poussé, vous connaissez de vous-mêmes, en regardant, que déjà l’été est proche. De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche. Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point». (Luc, 21, 10-33)

J'essaie autant que possible d'éviter de faire du commentaire et de l'exégèse. Pour l'exégèse il en faut toujours un minimum, le sens des mots est instable donc il y a souvent besoin, pour des textes un peu anciens (en France, la plupart des traductions de la Bible se basent sur l'état de la langue vers le milieu du XIX° siècle, et pour partie héritent d'habitudes de traduction des trois à quatre derniers siècles. Cas par exemple de Apocalypse, un calque du grec, qui est d'ailleurs un héritage encore plus ancien, la Vulgate, c'est-à-dire “en langue vulgaire”, les textes originaux étant en hébreu, en araméen et en grec, donc une traduction “pour rendre accessible” le texte dans un contexte latin, qui date du VI° siècle dans sa première version, conserve le mot grec comme premier mot du livre) de les restituer dans leur contexte. Pour poursuivre brièvement, il est d'ailleurs intéressant de constater le fait, d'une certaine manière ces calques sont un “voilement”: pour une majorité des lecteurs ou auditeurs latins “apocalypsis” est aussi opaque que “apocalypse” en français, ce qui “donne du mystère” et “déréalise”, contrairement à “dévoilement” qui est transparent, de compréhension immédiate. Le commentaire ou l'interprétation, ça se vaut question sens, on peut dire qu'un commentaire est une interprétation qui se voile, qui “objectivise”, je n'interprète pas, je “commente”. J'évite pour laisser chacun libre d'interpréter ou de commenter pour soi-même ou à plusieurs. Dans l'idéal, à deux ou à trois. Là c'est autre chose, je souhaite donner l'indice d'une possible lecture qui soit dégagée de l'accumulation bimillénaire d'exégèses, de commentaires et d'interprétation, lire ce qui est écrit tel que ce l'est, sans y chercher un “sens biblique” ou un “sens chrétien”.

Ce texte explique comment fonctionne, allez, un petit coup de majuscule, l'Illusion – un type a nommé ça le Spectacle ce qui est dommage, un spectacle ne se base pas toujours sur l'Illusion, il peut être tout ce qu'il y a de réel.  De l'autre bord, l'Illusion aussi, parfois on “montre les ficelles”. Bon mais cette forme d'Illusion, qu'on dira “Illusion réelle” ou “Illusion sérieuse”, que Debord nomma le Spectacle, évite de montrer les ficelles, ou si elle les montre, ne montre pas comment on les agite pour créer l'Illusion.

Le premier alinéa explique un très vieux truc, une ficelle grosse comme un câble, le Berger, le Loup et le Troupeau. Quand, disons, une société se dérègle il vient un moment où le Troupeau commence à se penser que bon, le Berger est là pour nous protéger, mais le contrat c'était un agneau ou une brebis par mois, là c'est une fois ou deux par semaine, le Loup c'était plutôt genre deux ou trois fois par mois, et une tonte tous les deux mois au lieu de deux fois par an, par là-dessus. Y a comme un os. Un Bon Berger se pointe, la voix douce, rassurant. Et un Bon Loup, ordinairement nommé Chien, ou un Grand Mouton bien informé, raconte que pas bien loin il y a des troubles, des Troupeaux ont chassé leur Berger et le Loup les a massacrés en grand nombre. Comme on ne croit que ce qu'on voit, des Moutons enragés se transforment en Loups solitaires et massacrent quelques Agneaux et Brebis locaux, et on découvre des Loups originaires des coins où se déroulent les troubles, déguisés en Moutons. Ça vous évoque une situation récente? Moi aussi.

C'est toujours la même chose, ne pas supposer quelque chose de prémédité, c'est fonctionnel: la régulation sociale mêle toujours “diviser pour régner” et ”faire un seul corps”, différencier et uniformiser, pour “créer du mouvement” et “réduire les perturbations”, une société trop stable meurt d'inaction, une société trop mouvante meurt d'action. Le schéma Berger-Loup-Troupeau est celui standard, la légitimité première du Berger à recevoir plus que sa part des ressources sociale repose sur sa fonction d'alerte et de protection, vous savez, les machin-chouettes régaliens, genre “surveiller et punir”. Censément, le Berger “surveille et punit” essentiellement en dehors de la société, en gros, il garde les frontières et protège des menaces étrangères. À l'intérieur, c'est le Troupeau qui “surveille et punit” sauf certaines circonstances rares. Pour pas mal de raisons on peut avoir des situations où le Berger prend plus que sa part sans que ça se justifie de circonstances exceptionnelles et sans que son activité soit notablement plus importante, ce qui agace le Troupeau. C'est le moment où l'ombre du Loup se fait plus nette et plus grande, où «vous entendrez parler de guerres et de soulèvements», mais «ne soyez pas effrayés, car il faut que ces choses arrivent premièrement».

Pour exemple, notre époque. En 2019, le “niveau de violence dans le monde” est moindre qu'en 1994, où il était sensiblement moindre qu'en 1969, où il était très nettement moindre qu'en 1944. Je ne suis pas le premier, ne serai pas le dernier à le relever. Les docteurs Tant-Mieux diront: ça prouve que nous allons “vers le mieux”; les docteurs Tant-Pis diront: ça n'empêche pas que nous allions “vers le pis”; n'étant pas docteur je dis: le passé ne prouve que le passé. Pour le dire autrement, le constat d'un monde tendanciellement “moins violent” n'implique rien sur les situations future mais doit se faire s'interroger sur la perception contemporaine quand elle est en discordance avec les faits, quand par exemple on décrit une situation “de plus en plus violente” quand elle est au plus autant et plutôt moins violente que cinq, dix, quinze, vingt ans plus tôt. Si le constat vérifiable est que la situation générale pour les humains dans le monder tend vers l'amélioration, et le discours général, qu'elle tend vers la détérioration, il y a d'évidence ce qu'on nomme une discordance ou dissonance cognitive, la «présence simultanée d’éléments contradictoires dans la pensée de l’individu». N'étant pas “psy–machin-chouette”, en ce cas, psychologue, je n'ai aucune hypothèse consistante sur ce qu'il peut y avoir dans “la pensée” de quiconque, y compris ceux qui me disent “ce qu'ils pensent”, y compris moi-même. Pour prendre mon cas, je pense ce que je pense et dis rarement, très rarement, extrêmement rarement ce que je pense; non que je mente (à l'occasion ça m'arrive mais le moins possible) ni que je ne pense pas ce que je dis (même si parfois il m'arrive d'exprimer des idées et opinions qui ne sont pas les miennes, voire qui me sont contraires, par provocation, par jeu ou pour les besoins de la discussion), mais d'une part ma pensée est en général plus complexe que ma manière de l'exposer, y compris pour les choses les plus ordinaires (la réalisation d'un plat donc la “pensée” d'un plat à réaliser seront toujours beaucoup plus complexes que ne le peut être la plus détaillée des recettes de cuisine), de l'autre je ne dis ou écris pas “toute ma pensée”, même simplifiée, quand “je l'exprime”, mais seulement la part qui me semble pertinente dans le cadre d'un discours. Si comme mon premier commentateur vous estimez que la “pensée” exprimée ici est très complexe c'est que vous n'êtes pas “dans ma pensée”, le discours en cours est outrageusement simplificateur. La notion de dissonance cognitive est une opinion quand on la définit comme la «présence simultanée d’éléments contradictoires dans la pensée de l’individu», ces éléments contradictoires sont dans son discours: il se peut que “dans sa pensée” ils lui paraissent non contradictoires, ou que “dans sa pensée” il lui paraissent contradictoires mais que par maladresse ou par malignité ou par simple malice ils les exprime de telle manière qu'on peut croire qu'il “croit” qu'elles ne le sont pas (car la dissonance cognitive ne désigne pas les cas où une personne exprime une “pensée contradictoire” en montrant ou en disant qu'elle les sait contradictoires). Je ne sais rien de la pensée d'un tiers sinon ce qu'il en exprime et comme je sais comment je l'exprime moi-même, je ne me risquerai pas sans indices concordants et forts, sans preuves, à supposer savoir ce qu'est sa pensée.


Bref excursus. Il m'arrive parfois de débiner tout ce qui est “psy” pour cette raison même: il faut être naïf ou malhonnête pour croire ou prétendre croire que ce que disent les gens est “ce qu'ils pensent”; ils disent ce qu'ils disent, qui parfois concorde, parfois discorde avec ce qu'ils pensent, et qui en tout cas n'exprime généralement pas “leur pensée” mais ce qu'ils veulent ou peuvent en exprimer. Je n'ai rien en soi contre les spécialités “psy” mais quelque chose contre la manière la plus courante qu'on les “psy” de décrire la “réalité psychique”: la dissonance cognitive est un fait observable par le discours, et par le discours sur ce discours, que pourra exprimer une personne, qui ne donne pas nécessairement accès à sa pensée. Je pense entre autres à des personnes qui apparaissent dans mes discours, dont Donald Trump, Emmanuel Macron et récemment Boris Johnson: dans certains textes, d'orientation humoristique ou polémique, je les prend “au pied de la lettre”, et je suppose qu'ils “disent ce qu'ils pensent”, ce qui signifie que de leur point de vue ils expriment une pensée “non contradictoire”, et en ce cas ils apparaissent comme “ayant une pensée contradictoire”, contradictoire en ses termes ou contradictoire à la réalité observable, qu'ils sont des “cons” ou des “salauds”. C'est une hypothèse indémontrable. Si un jour prochain, mais vraiment prochain, pas dans cinq ou dix ans quand il publiera ses mémoires, dans quelques jours ou semaines par exemple, Boris Johnson nous expliquait qu'il a milité pour le “brexit” et a en cette circonstance tenu des propos mensongers non parce qu'il exprimaient sa pensée ou parce qu'il souhaitait à tout prix que la Grande-Bretagne sorte de l'UE qui à mentir éhontément, mais pour mettre les militants de longue date pour cette sortie devant leurs contradictions, j'aurai à ce moment-là une tout autre opinion sur sa “pensée”, et sur cette apparence de “dissonance cognitive”. Je ne sais quel est le cas, par contre je sais, dans des cas moins critiques, qu'il m'arrive d'exprimer une pensée encore plus “cognitivement dissonante” que celle d'un interlocuteur, soit pour le mettre devant ses contradictions, soit pour sensibiliser d'autres participants à la discussion sur les contradictions d'une “pensée” qui s'exprime sous les aspects d'une vérité d'évidence. Donc, je ne peux faire d'hypothèse consistante sur la pensée d'un tiers, si du moins je puis faire un constat sur la cohérence de son discours.


Le monde de 2019 est, sous les aspects des violences entre personnes, entre groupes, entre nations, très nettement moins violent que celui de 1969, et remarquablement moins violent que celui de 1919. Sous d'autres aspects, très particulièrement la violence des personnes, groupes, nations envers les animaux d'élevage, la violence des personnes, groupes, nations, envers les écosystèmes et la biosphère, il en va autrement. Ce qui par retour (on n'est jamais impunément violent)  résulte en violence contre les personnes, groupes et nations, mais de tout autre manière. Il est des contextes (Syrie, Libye, Congo-Zaïre, Yémen, Papouasie-Nouvelle-Guinée, liste non close) où les violences interpersonnelles de type “guerre” sont évidentes, des contextes plus nombreux encore où il y a une forme de régulation sociale assez violente, qu'elle soit  formelle (violence d'État) ou informelle (violence mafieuse, rapports interpersonnels violents), en général les deux allant de pair, mais même dans des contextes sociaux assez violents il a souvent une baisse tendancielle. Je pense entre autres à la Chine: de longue date cette entité culturelle, civilisationnelle et politique a une manière assez violente de faire de la régulation, mais sur le seul dernier siècle, en gros la période qui part de 1910, entre une situation où le territoire était divisé en quasi-principautés soumises à des potentats qui étaient à la fois des “seigneurs de guerre” et des chefs de bandes mafieuses, puis à partir de 1949 une situation où un groupe dirigeant très autoritaire imposa une “évolution” à marche forcée irrespectueuse des libertés publiques avec des phases d'une extrême violence, et aujourd'hui une situation qui après une longue phase de transformation assez cahoteuse, parfois à la limite du chaotique, à partir de 1978, il y eut une assez nette réduction du niveau de violence. Je n'ai pas à juger des choix d'une société quant à la meilleure manière de se réguler, si les Chinois sont satisfaits de leur manière de le faire, qui comme dit n'est de la plus grande nouveauté – avec des variations, parfois un peu plus, parfois un peu moins de libertés publiques et personnelles, la tendance est depuis pas mal de siècles au dirigisme et à la régulation violente –, grand bien leur fasse. Bien sûr j'ai mon opinion là-dessus, une opinion pas très favorable, mais là n'est pas le sujet: on peut à la fois considérer que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles sous cet aspect de la régulation sociale dans une entité politique, et qu'entre une certaine époque et une époque ultérieure, “il y a beaucoup de mieux”.

Prenons un autre exemple pour bien comprendre la question du “niveau de violence” et de l'écart entre réalité et représentation, la France. Ces dernières années s'y sont commis plusieurs “attentats terroristes” (entre guillemets parce que la moitié environ sont qualifiés tels par raccord mais peu importe, on les réputera tels) qui ont fait beaucoup de victimes, beaucoup de morts et autant ou plus de blessés graves; l'ensemble des morts et blessés graves de tous ces attentats équivaut à-peu-près à l'ensemble des morts violentes de conjoints – généralement des conjointes – assassinés par leurs conjoints chaque année, et assez en-dessous des blessures graves infligées à un conjoint – plutôt une conjointe – sur la même période. La période considérée allant de mars 2012 à septembre 2019, ont avait donc statistiquement environ sept fois plus de chances ou de risques de mourir tué par son conjoint et vingt ou trente fois plus de risques ou de chances d'être gravement blessé par lui, que de l'être par un “terroriste”. Enfin, ça dépend de la partie de la population concernée: un homme avait extrêmement plus de risques d'être la victime d'un terroriste que de son conjoint, une femme quatorze ou quinze fois plus de risques d'être la victime de son conjoint que d'un terroriste. À considérer que si les agents de la force publique continuent dans les temps à venir de travailler comme elles l'ont fait depuis 2012, les statistiques seront encore plus contrastées, puisque depuis 2012 le “risque terroriste” a beaucoup diminué alors que le “risque conjoint” est au mieux constant, plutôt en augmentation sur la toute dernière période. Même si depuis peu il y a l'indice fort d'une possible évolution quant au “risque conjoint”, dans le sens de la baisse. À dire vrai, il y a l'indice fort d'une baisse générale des “risques” de tous ordres, mais pas dès demain, les tendances de ce genre sont le plus souvent erratiques et lentes.

Je puis donner l'impression de prendre tout ça à la légère et avec distance, ce qui est vrai et faux: constater que ce qui est le plus visible n'est pas le plus important ne réduit pas la gravité de “ce qui n'est pas le plus important”, mourir sous les balles d'un terroriste ou celles de son conjoint est d'une égale importance et j'ai, comme être sensible et sentimental, une égale détestation pour l'un et l'autre cas; en tant qu'être social et de raison, il me semble plus important de chercher à réduire le “risque conjoint” que le “risque terroriste” car le second est circonstanciel et contextuel alors que le premier est constant et peu dépendant du contexte. En outre, il y a de fortes chances que la baisse du premier contribue à la baisse du second en mobilisant bien moins de ressources sociales, en ce sens que le “risque terroriste” a en toute probabilité des causes profondes similaires au “risque conjoint” et, sans le jurer mais avec des indices forts et concordants qui ne sont pas encore des preuves, une même source, quelque chose comme le “risque violent admissible”.

Le schéma Berger-Loup-Troupeau n'est pas intrinsèquement “mal” ou “bien”, il est nécessaire dans le cadre d'une société large mais à comme on dit en mathématiques, en physique ou en informatique un “effet de bord”, une «modification d'une propriété lors de l'approche (au propre ou au figuré) d'une valeur», et comme on dit en “militaro-politiquement correct”, des “effets collatéraux“. J'ai cité sans la modifier la définition de Wikipédia mais la mention entre parenthèses est, comme souvent dans Wikipédia, douteuse (cf. la mention «essentiellement fictif, pour les besoins de la théorie»), une “valeur” est nécessairement “au figuré” car les valeurs ne marchent pas “dans le propre” sur leurs petites pattes, elles sont des symboles, des figures. Elles peuvent avoir et ont souvent des conséquences sur la réalité effective mais n'en participent pas, sinon comme traces – comme mots sur une page. Donc, des effets de bord. Une société est ce qu'on veut qu'elle soit mais a trois fondements: un projet, des ressources, un processus. Le projet? Faire au mieux avec ce qu'on a pour tendre vers le meilleur. Je ne sais pas quel est votre projet dans cette vie, le mien est constamment de tendre vers le meilleur. Il est possible, il est vraisemblable que votre meilleur ne soit pas le mien, il est possible et presque certain que votre mieux soit, dans son principe, très similaire au mien, il est possible, il est vraisemblable, il est presque certain que votre projet et le mien diffèrent beaucoup. Le “mieux” est contingent, il dépend des ressources, et des capacités d'anticipation de chaque membre de la société et de son ensemble; d'un individu l'autre, d'une société l'autre, les ressources disponibles sont dans une variation modérée et les capacités d'anticipation assez proches, raison pourquoi votre “mieux” et le mien sont proches. Écrivant cela, je ne veux pas dire que nous sommes nécessairement égaux sur ces plans, il y a notamment la question du contexte, les ressources “naturelles” sont assez variables et pour les sociétés, les capacités d'anticipation sont assez tributaires de la démographie – on anticipe “mieux” à trente qu'à trois. Enfin, pas nécessairement, mais le plus souvent les capacités d'anticipation sont corrélées à la taille de la population corrigée des autres ressources disponibles.

Le “meilleur” est symbolique car il se situe au-delà des capacités d'anticipation; le meilleur, c'est toujours “demain”. Comme on ne sait pas de quoi demain sera fait, on ne peut que supposer que ce qu'on fait aujourd'hui amènera un “demain” meilleur. Non pas demain au sens strict, bien que demain au sens strict soit en effet imprévisible, des catastrophes ou des découvertes merveilleuses peuvent considérablement modifier une anticipation à très court terme et avoir un effet notable sur celles à moyen et long termes, mais un “demain” social qui intègre en partie les aléas; il se peut que pour certains individus, pour certains groupes ou pour l'ensemble des membres de la société il y ait une période parfois longue qui diverge fortement des anticipations mais pour une société, si les conditions sont dans une variation tolérable ça ne sera qu'un mauvais moment à passer ou une accélération imprévue des processus qui ne modifieront pas considérablement ses anticipations – le court terme des sociétés n'est pas celui de ses membres.

Le projet, sans guillemets pour le coup... Et bien, vous n'êtes pas sans savoir que les tenants de diverses idéologies politiques, religieuses, sociales, etc., pour faire bref de diverses idéologies, tenant compte qu'elles sont aussi de diverses sortes, donc que les tenants de ces idéologies n'ont pas exactement la même idée de ce qui constitue “le meilleur” tant pour la société que pour ses membres. Chaque société définit un “meilleur” supposé consensuel, qui peut notamment se matérialiser sous la forme d'une Constitution; et chaque société intègre des groupes qui “font société”, qui ont leur propre projet, plus ou moins compatible avec celui supposé consensuel. Il est consensuel de droit mais non de fait. Certes, beaucoup de projets secondaires sont compatibles entre eux, que la dogmatique de leurs idéologies soit assez convergente ou que la cohabitation de ces divers projets soit possible. Et bien sûr, il y a le fait pointé précédemment, le “mieux” est très convergent, quel que soit son projet à long terme, sa mise en œuvre au jour le jour varie très peu d'un individu, d'un groupe à un autre – je ne sais pas pour vous mais pour moi il me faut chaque jour me nourrir, travailler, me déplacer, veiller, dormir, etc.; quels que soient mon projet personnel, celui de mon voisin de gauche et celui de mon voisin de droite, nos vies au jour le jour sont remarquablement similaires. Je suis à-peu-près certain que nos “meilleurs” sont assez divergents, je suis absolument certains que nos “mieux“ sont très convergents. Bien sûr, il y a des individus et des groupes qui ont des projets vraiment très divergents du projet consensuel et assez peu compatibles avec lui et avec celui de la plupart des autres individus et groupes, mais leur “mieux” doit converger avec le “mieux” moyen pour leur propre préservation – un individu ou un groupe vraiment trop divergents finiront par s'exclure de la société ou en être exclus, y compris par la mort, ou par se “normaliser”, entrer dans le “mieux” commun.

Le schéma Berger-Loup-Troupeau correspond à la représentation de soi de toute entité du vivant. Comme je m'intéresse ici aux seuls humains, je me limiterai à ce qui les concerne. Pour un individu, le Berger correspond en gros à ce que la psychanalyse a nommé le “surmoi” – vous voyez, je n'hésite pas à me servir des concepts “psy”, quoi que je pense des idéologies “psy” –, le Troupeau en gros au “moi” et le Loup en gros au “ça”. Il y a un rapport de réciprocité entre les individus, les groupes, les sociétés, le schéma nommé ici est la transposition à un groupe de celui valant pour l'individu, et celle aux sociétés de ceux valant pour un groupe; en retour, les sociétés influencent la structure symbolique et effective des groupes, les groupes celle des individus. Les seuls individus qui m'intéressent ici sont les individus socialisés, les humains proprement dit, car «on ne naît pas humain, on le devient», de ce fait, si les groupes peuvent ne pas intégrer réellement l'influence des sociétés, les individus socialisés intègrent nécessairement l'influence des groupes ET des sociétés même s'ils ne le savent ou ne le croient pas. Un “et” en majuscule car quoi que peuvent en croire les groupes on ne vit pas impunément dans le cadre d'une société, on peut faire semblant d'être “hors société”, on ne peut pas faire semblant de vivre, et on vit dans un écosystème, en ce cas un système social. Je pense à un exemple récent, les épisodes des 14 et 15 septembre 2019 de l'émission Unie histoire particulière sur vous savez quelle radio si vous avez déjà fréquenté mes billets; dans le premier épisode le principal intervenant raconte deux histoires successives qui sont censées être “la même histoire” mais qui sont incompatibles: la première raconte la vie sauvage dans les bois d'un père et de ses deux fils en cavale, hors de la société, en complète autonomie, la vie des Amérindiens des grandes plaines d'Amérique du Nord d'il y a deux siècles et plus; dans la seconde il raconte la vie d'un artiste forain roulant en Mercédès, tractant une caravane de grande dimension avec tout le confort moderne, participant à des spectacles où il joue “l'Indien des Plaines”, etc., bref, un type très intégré dans la société et apparemment, sinon riche du moins dans une certaine aisance et même une aisance certaine. On peut dire que les deux histoires sont vraies mais qu'une seule est exacte, la seconde. En tant que groupe, le père et les deux fils se voient “hors société”, en tant qu'êtres humains socialisés, ils vivent dans leur écosystème, et leur écosystème c'est la société française “normale”, et non le fin fond des bois. Je dis, le père et les deux fils mais des indices “concordants et forts” qui cette fois sont presque des preuves donnent à croire que les fils n'adhéraient pas pleinement à la fiction entretenue par le père de la vie hors société. Peu importe, ici c'est le récit du père, et lui “y croit”, mais nous explique “inconsciemment” que non, il ne faut pas y croire, c'est une fiction sans rapport avec ma réalité ordinaire d'artiste forain roulant en Mercédès.

Ce qui nous ramène aux dissonance cognitives: le père a un discours très structuré, très “raisonnable” et si on manque de vigilance, très “cohérent”; dans l'épisode suivant on a un autre point de vue, celui de la mère des deux enfants, tout aussi raisonnable et cohérent mais non dissonant; et dans ce récit, le père apparaît explicitement ce qu'il apparaît implicitement dans son propre récit, un manipulateur qui joue le rôle du “bon sauvage” mais qui agit comme un “méchant civilisé”. Je le disais, j'évite de faire des hypothèses concernant des personnes que je ne connais que de loin mais en ce cas, comme le père a eu l'occasion de faire le récit de lui-même sur une durée suffisante, il me semble pouvoir affirmer qu'il n'y a pas chez lui de réelle dissonance cognitive, de dissonance cognitive à la sauce “psy”, de «présence simultanée d’éléments contradictoires dans la pensée de l’individu»: il y a présence simultanée d'éléments contradictoires dans son discours mais non dans sa “pensée”, car la “pensée” se lit plus dans les actes que dans les discours, et son action est très peu contradictoire. Ce cas est intéressant en ce sens que le père est amené contre son gré à exposer sa “dissonance discursive”, si son projet avait pu se poursuivre trois ans de plus, les fils auraient atteint leur majorité et le projet contradictoire de la mère, retrouver ses enfants et mettre le père devant la justice pour enlèvement d'enfants, n'aurait pas abouti; il a donc du “sortir du bois” (ce qui ne lui fut pas d'une grande difficulté vu qu'il n'était qu'à sa lisière) et présenter son action sous un aspect favorable, donc la fiction du “bon sauvage”, trop en contradiction avec sa réalité de “méchant civilisé“.

Vous ne le savez peut-être pas, ou si vous le savez vous n'en tirez peut-être pas les conséquences, le monde est peuplé de “méchants civilisés” qui joue le rôle de “bon sauvages”, certains “naïvement”, je veux dire, certains en adhérant sincèrement à leur fiction du “bon sauvage”, d'autres non. Le but commun de ces groupes de “dissonants effectifs” est toujours le même: changer la société “de l'intérieur” et la faire “à leur image”. Je dis, ces groupes, parce que ce processus ne vaut que si on le le fait en groupe. Ce qui m'amène à expliquer la différence entre un groupe et une société.

Structurellement, les deux sont les mêmes et reposent sur le schéma Berger-Loup-Troupeau, mais dans un groupe le Berger est un individu ou au plus un couple ou un “trouple”, au-delà ça devient nécessairement une société. Mon néologisme est clair je suppose, le Berger d'un groupe compte une à trois personnes physiques, jamais moins, jamais plus – oui, il y a des sociétés où le Berger ne compte aucune personne physique ou morale, et s'il compte des personnes, c'est toujours plus de trois. La société minimale compte trois membres et dans cette configuration il n'y a pas de Berger car en “arithmétique sociale” un, deux ou trois, c'est “le même nombre”. J'en discute assez ici, ou dans «Le piège des mots» mais il me semble que c'est ici, une société compte trois ensembles fonctionnels qui “ne font qu'un”, donc trois ou un c'est “le même nombre”; du point de vue de chaque ensemble, les deux autres sont “le même ensemble”, donc deux ou un c'est “le même nombre”; conclusion, un, deux ou trois c'est “le même nombre”. C'est en gros ce que nous raconte la trinité chrétienne, un seul Dieu, trois personnes. En gros et en détail. Sauf que pour mon compte j'inverserais la proposition habituelle, non pas un seul Dieu en trois personnes mais trois personnes en un seul Dieu. Ça se vaut mais comme je suis plutôt du genre réaliste, je constate que dans la réalité observable, si dans d'autres espèces il en va autrement, chez les humains trois personnes (ou plus) peuvent “ne faire qu'une“, une personne ne peut “faire trois” sinon à cesser d'être une personne pour passer dans la classe des cadavres coupés en trois. Ça vaut pour une société: si on la divise en trois tronçons ou plus, ça ne tue pas ses membres (ou pas nécessairement) mais ça tue la société car chaque tronçon qui compte trois membres ou plus sera une société mais autre que celle d'origine. En cas de division en deux tronçons ça peut différer, tout dépend du contexte. Comme rien n'est simple il se peut que les trois tronçons ou plus forment “une seule société” mais autre que celle de départ. Pour le redire, une société, un groupe ont les caractéristiques de leurs membres, ce que je raconte ici devrait apparaître assez évident mais je n'en suis pas certain: deux humains ne peuvent pas être “le même”, deux groupes ou sociétés ne le peuvent pas plus; certes, deux, trois sociétés ou plus issues de la même ont “des liens de parenté” et les sociétés entre elles ont des rapports comparables, quand la séparation se fait par le système de l'essaimage en colonies ou comptoirs à partir d'une société territorialisée il sera de type parent-enfants, si elle se fait à partir d'une société non territorialisée ou déterritorialisée (expulsée par une autre société) elles seront “adelphes”, “enfants d'un même parent”, un parent absent, et bien sûr il y a des généalogies de sociétés avec des ascendants parfois “germains”, parfois “par alliance” – pour exemple, la France est à la fois “gauloise”, “latine”, “franque” dans son ensemble, “gothique”, “gaélique”, “italique”, “ibérique”, etc., dans telles parties de son territoire, plus toutes les ascendances “étrangères” issues des multiples migrations, y compris les “migrations de retour”, celles de ces individus, groupes ou sociétés “d'origine française“ qui par choix ou par nécessité s'installèrent en France après un séjour parfois long (plusieurs générations) en-dehors, et bien sûr, plus toutes les ascendances fantasmatiques, comme le père fabulateur et son ascendance amérindienne mythique – il y a même des individus et groupes qui descendent de loups ou d'extraterrestres, ou d'Atlantes...

L'origine est toujours une construction, bien sûr – je dis “bien sûr” mais je crains que pour beaucoup ce ne soit pas si évident –, une origine “apprise”: je ne me connais qu'une seule origine certaine, celle de ces deux personnes qui ont contribué à constituer l'individu que je suis, mais depuis j'ai appris que j'ai des origines multiples et complexes, y compris des populations avec lesquelles je ne puis guère assurer avoir des relations généalogiques germaines ou par alliance, possible que dans la multitude de mes ascendants figurent des “Gaulois” (une nation fictive, de toute manière) ou des “Romains” (une nation qu'on peut dire réelle, mais en même temps mythique, la grande majorité des “Romains” qui construisirent l'Empire romain le sont par raccord, “par alliance”), possible que non, mais je suis héritier des “Gallo-romains” puisque Français. Par circonstance mes parents sont mes géniteurs mais si ce n'avait pas été le cas ça ne changerait rien quant à mes “origines”, nécessairement celles transmises par mes parents, mes groupes d'affiliation et mes sociétés.

Un, deux ou trois sont “un même nombre” parce que les humains sont une espèce sexuée et qu'elle se divise en deux genres bien déterminés et stable dans le temps (les “transsexuels” actuels changent de phénotype mais non de génotype; ça ne préjuge pas de l'avenir mais du moins, en ce temps les personnes qui “changent de sexe” doivent se contenter d'un godemiché ou d'un vagin artificiel en tant qu'organes sexuels), donc la perpétuation de l'espèce se fait par le moyen de deux individus qui en génèrent un troisième: deux font trois qui fait un, ou deux font un qui fait trois. Pour le redire, l'arithmétique sociale n'a qu'un rapport distant avec l'arithmétique comptable ou mathématique. Si l'un des trois se sépare des deux autres ou si les trois se séparent, chacun des nouveaux ensembles hérite de tout ce qui les constituait avant séparation mais aucun ne sera ce qu'était l'ensemble qu'ils formaient. Par contre, seul un de ces ensembles est susceptible d'hériter de ce qu'ils possédaient en commun et qui ne les constituait pas. Bien sûr on peut avoir tous les cas que les lois et coutumes nomment, mais qui leur est antérieur: nu-propriété et usufruit, communauté de biens, communauté limité aux acquêts, etc. L'héritage “idéal” ou “spirituel” est indivisible et partageable, l'héritage “matériel” ou “corporel” ne se partage que par division. Je ne sais pas pour votre famille, pour la mienne ces questions d'héritage se règlent assez souplement, sans dire que ça se passe sans négociations, parfois un peu heurtées mais jamais violentes, du moins on parvient toujours à s'entendre. Faut dire, mes deux familles généalogiques sont dans le genre pauvre; pas miséreux mais pauvre. De ce fait, on n'a pas un “patrimoine” fabuleux en quantité ou valeur à transmettre, les principaux sujets de discorde portent sur des objets à valeur sentimentale. Pardon: tous les sujets de discorde portent là-dessus, dans ma famille les rares objets à valeur pécuniaire mais sans valeur sentimentale ne sont pas objets de discorde. Même si la fiction médiatique (les “informations” en font partie) met principalement en scène des histoires d'héritage qui se passent mal et où les héritiers se déchirent, en viennent aux mains et parfois s'entretuent, se font des procès, bref, en viennent à des extrémités pas banales, pour des histoires de gros sous, de gros terrains et de gros immeubles, mon expérience ordinaire (comme probablement la vôtre) est tout autre, sans dire, de nouveau, que ce soit parfaitement harmonieux, le plus souvent dans les familles on s'accorde sans trop de heurts. Ce qui cause le plus de troubles c'est plutôt les séparations entre vifs mais même là il n'y a pas autant de situations critiques et impossibles à résoudre que la fiction médiatique tend à le représenter, le gros truc qui crée le plus de conflits extrêmes et durables est d'ordre sentimental: les enfants, lesquels ne sont pas un bien et ne sont pas divisibles. De mon expérience toujours, ce qui peut créer de la division dans les familles est le plus souvent d'ordre sentimental, les gens donnent en général beaucoup plus d'importance à ce qui les relie qu'à ce qui les attache, à leurs rapports personnels qu'à leur possessions communes.

Remarquez, fondamentalement les histoires de “gros patrimoine” ont le même ressort. Ce qui conduit un individu ou un groupe à se constituer un gros patrimoine n'est pas le patrimoine en soi mais son poids de “surface sociale”; les héritiers de grosses fortunes se disputent aussi la “valeur sentimentale” de ces héritages, c'est-à-dire non l'objet en soi mais en tant qu'il apporte du prestige ou/et du pouvoir, qui sont intangibles, “sans valeur” au sens d'une valeur négociable, échangeable – on peut vendre l'instrument du prestige mais non le prestige en lui-même –, et “sentimentaux”: il n'y a aucun fondement objectif au prestige ni au pouvoir, du moins au pouvoir symbolique, le patrimoine matériel est un moyen d'en obtenir mais ne garantit pas d'y parvenir, ce n'est pas le tout que de disposer du moyen, il faut encore savoir s'en servir. Vous ne méconnaissez pas, je suppose, les cas qui là encore ne sont pas majoritaires mais qui sont spectaculaires de personnes qui ont obtenu soudain une fortune immense, par le jeu par exemple (Loto, Euromillion...) ou par un héritage inattendu, et qui très vite après ont tout perdu en un temps assez ou très court sans le souhaiter (il y a aussi les cas plus rares où certaine personnes sont encombrées de cette richesse soudaine et s'en débarrassent délibérément aussi vite que possible). Le plus souvent, ces faillites spectaculaires découlent de la méconnaissance qu'ont ces “nouveaux riches” du processus d'acquisition du prestige, ils croient que le prestige s'achète, donc ils vont acheter les objets ordinairement associés au prestige, les grosses voitures, les gros immeubles, les gros yachts, bref les éléments du prestige “bling-bling”, or les prestige ne s'achète pas, il s'acquiert à titre gracieux, le patrimoine est le moyen d'en obtenir à une seule condition: le conserver ou l'augmenter. Ce qui ne s'apprend pas du jour au lendemain. D'où ces ruines spectaculaires consécutives à ces enrichissements spectaculaires. Je me souviens de plusieurs émissions de ma fameuse radio préférée sur les gros gagnants des jeux de la Française de ce nom, où il apparaissait que la majorité de ceux qui avaient conservé et fait fructifier cette soudaine fortune l'avaient fait par le moyen de placements “de père de famille” comme on dit, des placements prudents et sûrs, de peu de profit mais de peu de risque. C'est que, quand on a un vraiment gros patrimoine un “petit” rendement donne un gros fruit; ceux d'entre eux qui avaient des enfants anticipaient un gain de prestige pour ceux-ci voire pour la génération suivante mais non pour eux-mêmes. Je ne sais pas si vous connaissez ce proverbe, «Ce n'est pas celui qui plante le prunier qui en recueille les fruits», il explique en une belle synthèse le principe: sauf rares cas, les “nouveaux riches” ne peuvent gagner qu'un prestige de second ou troisième ordre et s'ils veulent le conserver, le faire fructifier et le transformer en prestige d'ordre supérieur ils le feront par le biais de leurs héritiers en les envoyant “dans les meilleures écoles”, c'est-à-dire celles où on apprend surtout les codes de comportement “qui donnent du prestige”, les autres apprentissages, les “enseignements”, pouvant s'acquérir dans n'importe quel école. Je ne sais plus si c'est dans ce billet, je vérifie ça vite fait, c'est le cas, il me semblait bien, l'ENA est un exemple “pur” du système. Un exemple pur en ce sens que dans cette école, on n'apprend qu'une seule chose les règles de comportement dans les groupes sociaux “de prestige”.

Il faut s'entendre, l'ENA n'est pas une école de maintien et de savoir-vivre, quoi que j'en puisse penser c'est aussi une “école pratique” où l'on apprend à “administrer”, mais une part essentielle de l'enseignement concerne la “communication”, la manière de formuler et de présenter ses projets, de rédiger ses rapports, de s'adresser aux pairs, aux supérieurs, aux inférieurs et aux membres des autres groupes sociaux, et une part essentielle de la pratique sociale concerne “l'entregent”, cette «habileté à évoluer dans des milieux influents et à faire jouer ses relations». Laquelle ne s'acquiert que “entre gens”, de manière apparemment informelle, profondément formelle. Une école comme l'ENA brasse des personnes de toutes origines sociales, qui apprennent les unes des autres les modes de rapports interpersonnels propres à leurs groupes; le but principal de cette école est de former ses élèves moins tant à savoir “administrer”, qui n'est pas une compétence d'acquisition spécialement complexe nécessitant deux ou trois ans de formation, et d'autant moins ici que la majeure partie de ses élèves n'a déjà acquise dans d'autres cursus ou sur le terrain, que comme dit de savoir communiquer sur leur travail futur selon les règles de la “haute administration” et autres groupes de position éminente mais subalterne, et donc, de savoir “se comporter”, ce qui se fait entre autres, et je dirai même principalement, en prenant exemple sur ceux des élèves déjà familiers des codes.

Quand je me lance dans ce genre de considérations j'ai idée qu'on risque de me supposer croire que ce genre d'école est une sorte d"organisation secrète qui forme les nouvelles générations de futurs Maîtres du Monde, une mafia ou un groupe de “franc-maçons” (entre guillemets car sauf quelques groupes assez confidentiels et ni vraiment francs, ni vraiment maçons, la franc-maçonnerie n'a rien de secrète et on a peu de chances d'apprendre à devenir Maître du Monde en y entrant, au mieux peut-on, si tout se passe bien, y apprendre à devenir son propre maître, ce qui est plutôt gratifiant; remarquez, les mafias non plus ne sont pas les bons endroits pour devenir Maître du Monde, les organisations criminelles sont des parasites et vivent aux dépens d'une société existante, elles sont donc toujours périphériques et “dominées”; quand elles deviennent “dominantes” il arrive ce qui arrive toujours avec les parasites, elles tuent leur hôte ou elles meurent par manque de ressources – ce qui n'empêche que certaines puissent être “proches du pouvoir” voire “dans le pouvoir” comme le peut-être un parasite “près du cerveau” ou “dans le cerveau“), ce qui n'est bien sûr pas le cas: la personne qui entre à l'ENA en sort à peu de choses près telle qu'elle était en y entrant, pas plus en ce lieu qu'en tout autre lieu de formation on ne devient “autre”, quand on entre dans une formation en informatique on acquerra des compétences en informatique et on y apprendra à “parler informaticien” et “agir informaticien”, un savoir qui n'a de valeur que dans un “milieu informaticien”, en dehors, et bien, on se comporte comme avant. Sauf si on ne comprend pas le principe. Je connais certains de mes pairs en informatique qui sont “devenus informaticiens” au sens caricatural d'agir et de dire en tout lieu comme il se doit dans un milieu d'informaticiens, ce qui incommode tout le monde, y compris les informaticiens quand ils prennent leur pause autour de la machine à café pour causer du temps qu'il fait, du film d'hier soir à la télé, de ce connard ou de ce formidable type qu'est “Notre Président”, bref, de tout sauf de boulot. Les élèves de l'ENA ne sont pas des apprentis Maîtres du Monde ni l'ENA une mafia, cest une école d'administration qui ne sélectionne pas ses élèves en fonction de leur appartenance à un groupe social déterminé où en évaluant leur motivation à devenir Maître du Monde mais en évaluant leur capacité à suivre la formation. Le fait que, le temps passant, les élèves de l'ENA tendent à provenir de groupes sociaux déterminés, spécialement ceux où une large part de ses élèves évoluent, n'a pas une cause interne mais une cause externe: la société française d'il y a soixante-dix ans était tendanciellement aristocratique et “récompensait le mérite”; celle de 2019 est tendanciellement oligarchique et “récompense la naissance”, et à cela l'ENA ne peut rien faire. Par contre elle peut, comme l'a fait par exemple “Sciences Po”, mettre en place des modes de sélection de ses élèves qui corrigent ce biais en instaurant un concours réservé à des personnes qui ont les compétences pour suivre le cursus sans disposer à l'entrée des codes de comportement en vigueur dans l'oligarchie. Ce qu'elle a d'ailleurs fait: il y a quelques temps déjà elle a mis en place deux modes d'admission, l'une pour les personnes qui viennent du cursus académique (“prépas”, autres grandes écoles), l'autre pour des personnes issues du monde du travail ne disposant pas nécessairement de titres du cursus académique “normal”.

Les groupes donc. Ce sont fondamentalement des “familles”, raisons pourquoi le Berger compte au moins un, au plus trois individus. Dans une famille généalogique, du moins si elle ne fonctionne pas comme un groupe le nombre de membres est infini et au minimum de deux, le couple à partir duquel les autres découlent. Il n'y a pas nécessité d'une généalogie biologique, dans la Rome antique par exemple, et dans beaucoup de sociétés actuelles mais peu importe, dans la Rome antique donc la pratique de l'adoption était assez courante, et au-delà de ça la “famille” intégrait toutes les personnes attachées par choix ou par force au pater familias – on ne demandait pas vraiment leur consentement aux esclaves. La raison pourquoi ledit “père de famille” avait “droit de vie et de mort” sur ses “enfants” découle de la raison symbolique selon quoi tous “lui devaient la vie”, donc qu'il en était le maître et propriétaire. Ce n'étais pas aussi sauvage qu'on le raconte et les pères ne pouvaient pas disposer avec liberté entière de la vie des membres de leur famille mais du moins, aussi longtemps qu'un père respectait les lois et coutumes de la cité les autres membres de la famille étaient sous son autorité entière. Je ne compte pas faire l'Histoire de la Rome antique et des ses évolutions mais comme vous le pouvez imaginer ça n'était pas si simple ni si radical, par contre ça fournit un bon exemple de la différence entre une famille et un groupe: dans le premier cas il y a un seul “fondateur”, individu ou couple, et tout nouveau membre est “également membre de la famille” en tant qu'extension du fondateur; dans le second cas, le “fondateur” est “une famille”, les autres membres entrent dans le groupe par libre choix, conservent leur autonomie mais s'engagent à se conformer au “projet fondateur”, donc à reconnaître la prééminence du “fondateur”. Savez-vous? Les humains sont mortels. Si un groupe persiste au-delà de l'existence du fondateur, ça implique que le fondateur en titre n'est pas le fondateur en fait. Et bien, on y fait comme il se fait dans les familles généalogiques, le fondateur désigne son successeur ou la famille le désigne, pour le groupe de même. Ce qui différencie principalement la famille du groupe est le projet: celui d'une famille est la famille, elle n'a pas d'autre projet que de “croître et se multiplier”, celui d'un groupe est “autre”: pour une famille, la fin est de croître et tout autre projet est un moyen, pour un groupe son projet est la fin et croître peut être le moyen de le réaliser. Un livre comme Le Livre, la Bible, raconte entre autres chose le passage d'une socialisation “en tant que famille” à une socialisation “en tant que groupe”. La “communauté des croyants” n'est ni une famille ni une société, elle a un fondateur, “Dieu”, qui “s'est retiré” (a quitté le pays, a pris sa retraite ou est mort, bref, “s'est retiré du monde”), un “vicaire”, un “remplaçant”, un “chargé de pouvoir”, bref, un administrateur délégué, censément délégué par “Dieu”, effectivement délégué par le groupe, ou une partie du groupe elle-même déléguée.

Une société est un groupe sans fondateur. Comme presque tout ce qui concerne ce qui est proprement humain, d'une part c'est symbolique, de l'autre c'est impossible: une société a un fondateur, indifféremment un individu, une “famille” minimaliste ou un groupe. Dans une société, le projet préexiste. Ça peut être réel ou non. Je veux dire: une société peut naître comme projet qui sera réalisé en fondant une association dont le but est de le mettre en œuvre, qui au départ peut être un simple nom et une “constitution”, la description du projet et de la manière dont il sera réalisé, la structure, les fonctions, les ressources, les procédures, etc., ou elle peut naître “spontanément”, d'abord comme association qui élabore un projet, définit sa Constitution, et s'organise pour le mettre en œuvre de la manière définie. Ce qui constitue une société est ce qu'on peut nommer l'anonymat: dans une famille ou dans un groupe il y a confusion entre statut et fonction, un membre a une certaine fonction parce qu'il a un certain statut; dans une famille, seuls la mort ou le bannissement, ou parfois l'impotence, libèrent une certaine fonction, et l'accès à cette fonction définit le statut du membre qui y accède; dans un groupe, on peut remplacer un membre par un autre à une certaine fonction mais le remplacé “perd son statut” et tout ce qui y est attaché, entre autres le prestige, ce qui n'est pas une mince affaire, d'ailleurs, ça posa longtemps un problème important, spécialement pour la fonction de “fondateur”, qu'on réglait de la manière la plus simple et radicale, en tuant le remplacé ou en le bannissant avec condamnation à mort en cas de retour dans la société avant la fin de sa période de bannissement, et parfois en tuant ou bannissant tout les membres du “groupe de pouvoir” et leurs familles; la désolidarisation entre statut et fonction offre l'avantage de ne pas tout faire perdre au remplacé, ce qui réduit considérablement les tensions et les rancœurs et lisse les rapports sociaux. Mais ne résout pas tout.

Ce qui importe le plus dans une famille, un groupe, une société, est intangible. Je le nomme ici “prestige”, le nom importe peu mais celui-ci me semble approprié, disons, ce qui détermine la position d'un individu ou d'un groupe dans la société. Plus il est haut, plus cette position est éminente. Il y a de multiples moyens d'obtenir du prestige, qu'on peut cependant classer en deux grandes catégories, la notoriété et la célébrité. La première s'obtient par sa fonction, la seconde par son statut. Je veux dire: on devient notoire quand “on fait bien ce qu'on fait” qu'on remplit bien sa fonction, que celle-ci soit circonstancielle ou pérenne; on devient célèbre quand “on est bien ce qu'on est”, qu'on représente en son être un modèle désirable, une belle ou bonne personne. Pour reprendre mes catégories, la notoriété est un prestige aristocratique, la célébrité un prestige oligarchique. Dans les deux cas, “il faut des moyens” pour acquérir du prestige. Puis il y a “la réputation”: les moyens ne sont pas tous bons pour acquérir et conserver du prestige, si on répute une personne avoir employé de mauvais moyens pour y parvenir et si la chose est avérée, ça lui fera perdre tout ou partie de son prestige. Enfin, il y a ce qu'on peut nommer l'usure, celle intrinsèque – la personne perd en compétence parce qu'elle vieillit ou parce qu'elle n'évolue pas, ou elle devient moins belle ou bonne, elle “se dégrade” – ou extrinsèque – la fonction est modifiée et ne correspond plus aux compétences de son occupant, les canons du bel et bon ne sont plus les mêmes, ou “on a trop vu” la personne depuis trop longtemps. Il est des personnes qui acceptent avec assez d'agrément de perdre du prestige et il en est qui ne l'acceptent pas avec autant de grâce. Qui confondent statut et fonction et considèrent perdre les deux en perdant l'une ou l'un – C'est parfois le cas d'ailleurs. Et qui tenteront de conserver ce qu'elles perdent par des “mauvais moyens”, qui se résument en: user de son statut pour assurer sa fonction ou de sa fonction pour assurer son statut. On appelle ça “abus de biens sociaux”: user d'un bien destiné à un usage pour un autre usage.

Les désignations varient selon qu'on veuille préserver sa fonction ou son statut et selon qui détient légalement ou légitimement le “bien”, et bien sûr selon que l'on nomme ce “bien” un bien ou non. Comme déjà dit, tout ce qui circule dans la société peut être décrit comme “énergie”, donc tout ce que détient, reçoit, donne, échange un membre de la société est “de l'énergie”; dire qu'on détient “de la matière” ou “de l'énergie” est symbolique: un symbole nomme ou désigne une certaine réalité dans un certain état mais les réalités sont mouvantes et ce qu'on nomme à un certain moment d'un certain nom ne vaut que tant que cette réalité ne se meut pas, ne change pas de forme: le pétrole est-il énergie ou matière? C'est une matière mais elle ne vaut que parce qu'elle est énergie. L'électricité est-elle énergie ou matière? C'est une énergie qui ne vaut que parce qu'elle agit sur la matière. L'électricité n'est pas un “bien” mais ne vaut que par son usage et tout ce qui a une valeur d'usage est un “bien”. Ceci pour expliquer que les multiples catégories de “mauvais usage” peuvent être dites “abus de bien” car tout moyen ne vaut que par sa valeur d'usage. Tout bien en usage dans le cadre de la société est un “bien social”, ses membres n'en sont détenteurs que par concession, de ce point de vue la “propriété privée” est une convention, une hypothèse non démontrable. Une règle comme le jubilé dérive de ce constat, un “bien social” est aliénable à tout moment et en tout cas, doit être remis à terme fixe. Le jubilé serait une règle un peu trop impérative si elle était absolue, les personnes “rentrent dans leurs biens”, c'est-à-dire retournent à leur situation antérieure, celle du précédent jubilé, et les “biens acquis” autrement que par leur labeur, ils en perdent la propriété.

La notion de propriété privée est récente et très corrélée à la transformation de ce qu'on nomme aujourd'hui religions, qu'on nommerait plus justement des idéologies cosmogoniques, qui longtemps furent séparées des religions au sens strict. Pour un antique et pour bien des cultures jusqu'à récemment, il n'y avait pas de lien nécessaire, substantiel, entre la religion et la cosmogonie, la première était, même si l'étymologie faisant dériver “religion” de “relier” est fautif, une pratique rituelle visant à maintenir et renforcer les liens entre membres de la société, de ce point de vue le théâtre antique était religieux et entrait dans le cadre d'autres rituels religieux, les dieux présidaient aux rituels mais pour l'essentiel ceux-ci ne leurs étaient pas destinés; remarquer, c'est toujours le cas, les “offices” des religions les plus répandues sont des “communions” dont le but essentiel est de renouveler le lien communautaire. Les cosmogonies ont une autre fonction, elles expliquent le monde et la place de chacun, et dans toutes les cosmogonies la place des humains est seconde, des locataires, parfois ceux de l'étage le plus haut, mais le vrai propriétaire c'est “la Cause Première”. Quand la Cause Première est unique, par le fait elle préside à tous les rituels, d'où la confusion (à la fois fusion et indistinction) entre religion et cosmogonie. Jusqu'à récemment, en gros jusqu'à la fin du premier millénaire de l'ère commune, on ne demandait pas aux fidèles d'être des croyants, on leur demandait juste de suivre et respecter les rituels de la cité, quant à leurs croyances et leurs rituels propres, c'était de l'ordre du privé, de l'intime.

L'adéquation entre croyance et fidélité est d'ordre politique, la réussite même des cosmogonies monothéistes ou athéistes, à Cause Première qui est un dieu ou un “inconnaissable” (de ce point de vue, la religion hébraïque est plutôt un athéisme qu'un monothéisme et selon la lecture qu'on en a, l'Islam plutôt un athéisme ou plutôt un monothéisme; censément le christianisme aussi mais dès lors que la Cause Première est aussi un humain, difficile de tenir que la Cause Première est inconnaissable puisqu'on peut lui serrer la paluche et lui toucher le genou) portait ça en germe, lequel germe commença de se développer quand deux types pas trop sots, Constantin d'abord, qui comme le dit Wikipédia favorisa le christianisme (doux euphémisme: il le promut et contribua beaucoup à son “orthodoxie” puisque c'est à son initiative et sous sa présidence que lors d'un concile de 325 la “double nature du Christ“ devient un dogme. Non que ça se fit tout seul, environ un demi-siècle plus tard se développa une doctrine, le nestorianisme, légèrement divergente, la coexistence des deux natures n'est pas une confusion, dans la première compréhension, la “nature humaine” est “d'essence divine” et la “nature divine” est “incarnée”, comme qui dirait, la chair s'est faite esprit et l'esprit s'est fait chair, alors que la lecture nestorienne postule que chaque nature reste séparée, ”pure”. Encore un demi-siècle et encore une nouvelle lecture, le “monophysisme”, qui postule que le Christ a une seule nature, celle divine. Mais d'autres courants ont une autre lecture, une autre sorte de monophysisme où Jésus a une seule nature mais celle humaine, au moins jusqu'à sa “résurrection” – on peut supposer qu'après être passé de l'autre côté du miroir il a “changé de nature”. Passons sur ces méandres, qui ont leur intérêt et joueront leur rôle par la suite. Le second type pas sot est Théodose, qui fait du christianisme une religion d'État. Ah oui! Un détail oublié: ces deux types pas sots furent des empereurs romains, comme qui dirait des Césars, qui “rendent à Dieu” en escomptant probablement être payés en retour. Bien sûr, dans les débuts ça ne fut pas si simple, les diverses controverses concernant “la nature du Christ” et d'autres éléments du dogme ont quelque rapport avec la “séparation des pouvoirs”, “la prééminence des pouvoirs” et enfin “la transmission du pouvoir”. En gros, on a trois options: aristocratique, oligarchique, démocratique. Ça ne se déploie pas tout uniment, si on regarde ça de loin les divers courants concernant “la nature du Christ” semblent intellectuellement contradictoires mais quand on est un bon rhéteur on peut arriver que tout et le contraire de tout sont “la même chose”. Et pas à ma manière: en disant que “matière” et “énergie” sont “la même chose” je ne méconnais pas qu'elles diffèrent et en outre, je m'appuie sur des réalités observables. Mon but est non de donner la réponse à «la grande question sur la vie, l'univers et le reste», qui du reste a déjà été donnée, que d'interroger les catégories, de tenter d'élucider ce qui dans nos idéologies ressort de l'observation, et ce qui ressort de la convention, de distinguer la réalité et la vérité.

Passons sur les méandres. Les questions sont:

  1. Une seule nature ou deux?
  2. Si une seule, laquelle?
  3. Si deux, fusion ou juxtaposition?
  4. Si une seule et divine, par essence ou par circonstance?
  5. Si deux, nature divine par essence ou par circonstance?
  6. Si nature divine par circonstance, personnelle ou transmissible?
  7. Si transmissible, par essence ou par circonstance?

Il y a bien d'autres questions, notamment: le “représentant de Dieu sur la Terre” est-il son oint ou son vicaire, a-t-il “de la divinité” ou est-il son chargé de pouvoir? Et si c'est son oint, cette onction est-elle superficielle ou substantielle, brille-t-il de la lumière divine ou est-il divinisé en son âme? Dans l'un et l'autre cas, cette onction est-elle personnelle ou transmissible?

Comprenez bien que ces questions m'indiffèrent, ce ne sont pas les miennes, par contre ce sont celles de toutes les diverses sectes “néo-hébraïques” qui ont fleuri depuis environ 2150 ans, à un demi-siècle près, avec le moment notable de la très vraisemblable prédication de, comme dit l'autre, «un homme nommé Jésus» – je soupçonne que les inventeurs ou réinventeurs récents de la formule n'en ont pas la même interprétation, et qu'ils ne supposent pas réellement avoir parlé d'un homme, je m'en sers juste pour indiquer que probablement un prédicateur brillant exista vers le début de l'ère commune mais que le nom qu'on lui attribue est un nom symbolique, dans le contexte de l'époque, Jésus et “Monsieur Tout-le-monde” ça se vaut, le Jacques Martin ou le Joe Smith ou John Doe de ce temps. J'avais écrit en son temps un texte intitulé «Toutes les femmes s'appellent Marie», à quoi on peut ajouter, «Tous les hommes se nomment Jésus». Ça réfère aux prénoms féminins dans la Péninsule ibérique: sous leur diversité de surface ce sont des variantes de Marie, Dolorès c'est Marie-des-Douleurs, Concepcion, Marie-de-la-Conception, Incarnacion, Marie-de-l'Incarnation, Graziella, “Petite Grâce”, Marie-de-la-Grâce, etc. J'avais appris il y a longtemps, quand j'ai vaguement tenté d'apprendre cette langue, que Arantxa (prononcer “Arantcha”) est le diminutif de Marie en basque; je m'étais dis à l'époque, d'accord, le basque est une langue étrange, mais pas à ce point... En fait de diminutif c'est le même système qu'en espagnol ou en portugais, il signifie “aubépine”, parce que “Notre Dame De L'Aubépine”, Arantzetako Ama Birgina. Plus exactement, “le lieu des aubépines de la Vierge“, Marie-des-Aubépines. Tous les hommes ne se nomment pas Jésus en Espagne, mais si vous cherchez un Jesus Sanchez dans un bottin madrilène, la liste risque fort d'être un tantinet longuette...

Donc, un prédicateur de ce temps-là, un type nommé, genre, c'est quoi le nom à la mode? Allez, on dira Kevin ou Dylan, c'est un peu passé de mode mais si on le suppose avoir dans les 35 berges, à deux ou trois ans près, ça colle à-peu-près. Bon, je publie et je cherche un peu...


Bien visé! Number 1 au Hit Parade des prénoms de 1994: Kevin. Dylan y figure haut mais pas dans le Top 5, par contre il subit moins de variations que beaucoup d'autres dans les années suivantes (Kevin a très vite régressé après 1994). Au fait, en France, en 1900 toutes les femmes se nommaient Marie (quatre fois plus que de Jeanne, six fois plus que de Marguerite), et bien sûr tous les hommes, ou en tout cas un bon nombre, se nommaient Jean.

Donc, un homme nommé Kevin. Ou Brian. Ou Jésus. Je ne vais pas détailler, s'il est un sujet bateau c'est bien celui de la Vie de Kevin, ou Brian, ou Jésus, et une question bateau, celle-là, un homme? Nommé Kevin? C'était pas de lui mais Jésus aussi aurait pu dire, «Mon nom est personne». D'un sens il l'a dit ou on lui prête cette parole: en se présentant à la fois comme fils de Dieu et fils de l'homme il se disait fils de personne et fils de tout le monde. La réponse à la question qui torture depuis des siècles les méninges des propagandistes de Dieu, ceux de César, ceux de Dieu-César, ceux de César-Dieu et ceux de Monsieur-Tout-Le-Monde est assez évidente si on considère le texte du Nouveau Testament comme un seul message, et un message non contradictoire, si je suis fils de Dieu et fils de l'homme et si nous sommes tous frères et sommes tous fils de Dieu alors nous sommes tous et chacun Dieu. Et hommes.

Les temps ont changé, remplacez homme par humain, frère par adelphe (je le rappelle, les adelphes sont tous les enfants d'un même parent), fils par enfant et Dieu par ce que vous voulez qui correspond dans votre propre dogmatique à “ce qui nous fait adelphes”, genre la Démocratie ou l'Humanité ou la Pacha Mama, ou Le Petit Lutin Vert, ou l'Inconnaissable, ça marche aussi bien et c'est nettement plus fédérateur, «nous ne sommes plus ni hommes ni femmes» disait l'autre, donc nous sommes adelphes. Genre, le genre c'est has been. Genre, c'est quoi un homme? Une femme avec un godemiché qui se dope à la testostérone. Je développerais bien ce dernier point, auquel je réfléchis de longue date, de manière moins truculente et plus argumentée cela dit, rapport à une émission récente de France Culture (vous l'auriez deviné je pense...) qui discute entre autres du mode de reproduction des fourmis. Je vous conseille l'écoute de cette émission où l'on apprend beaucoup de choses pas banales. Pour faire bref sur cet aspect de la reproduction, toutes les fourmis disposent du même patrimoine génétique; celles les plus ordinaires sont diploïdes, non ailées et non reproductrices, genre “neutres”; les deux ensembles de gènes sont exactement les mêmes; certaines, rares, sont ailées; les unes sont diploïdes, les autres haploïdes (disposent d'une seule copie des gènes); celles diploïdes ont un organe sexuel interne, celles haploïdes un organe sexuel externe; les unes et les autres portent des cellules germinatives haploïdes, les fourmis haploïdes transfèrent leurs cellules germinatives à l'intérieur de l'organe sexuel des diploïdes au moyen de leur organe sexuel; la fusion d'une des cellules haploïdes germinatives issues de la fourmi haploïde avec l'une des cellules haploïdes de celle diploïde forment la cellule diploïde initiale d'une future fourmi diploïde, sinon que de loin en loin l'une des copies de gènes de l'une de ces cellules, que dire? Est supprimée, disons ça – que la cellule est in fine haploïde mais fut à un moment diploïde et “germinera” pour donner une fourmi ailée haploïde à organe sexuel externe. Vu que toutes sont nées d'un même individu, toutes ont strictement le même patrimoine, et quand je dis toutes c'est toutes: la première haploïde mentionnée a strictement le même patrimoine que la diploïde chez qui elle transfère ses cellules germinatives. Bon, c'est moins bref qu'escompté. Je conclus rapidement.

Si vous écoutez cette émission, ce que de nouveau je vous conseille, vous constaterez qu'on y use abondamment, et pas seulement dans la partie sur cette curieuse méthode de reproduction, de deux termes que j'ai pris soin de ne pas utiliser, ceux de “mâles” et de “femelles”, mais qu'en revanche on n'utilise pas celui dont j'use, “neutres”: les fourmis diploïdes non ailées sont non reproductrices non parce qu'elles ne le veulent pas mais parce qu'elles ne le peuvent pas, ce ne sont pas des nonnes, des “femelles qui font vœu de chasteté”, ce sont des “eunuques”, incapables de reproduction; pas des eunuques à la papa, des à la moderne, on “coupe les voies” mais on préserve les organes, du fait, chez certaines espèces de fourmis on peut, quand les circonstances le veulent (manque de les reproductrices diploïdes et indisponibilité de larves potentiellement reproductrices), réactiver la capacité reproductrice de certaines diploïdes non reproductrices. En un sens elles sont “femelles” puisque diploïdes: si on manque de fourmis haploïdes ça ne sert à rien de réactiver celles diploïdes parce qu'on n'en fera jamais des individus à organe sexuel externe. Mais réputer “femelle” un individu “reproductivement neutre” c'est curieux. Tout ça donne à penser: une fourmi “mâle” ça ressemble beaucoup à quelque chose comme une fourmi “femelle” mal finie avec des cellules germinatives peu développées, pourvue d'un godemiché et dopée à l'hormone qui correspond à la testostérone chez les fourmis.

Ma réflexion ancienne portait sur deux cas, les humains et les pucerons. Qu'est-ce qu'un homme? Un individu qui a le même patrimoine génétique qu'une femme à l'exception d'un des gènes légèrement atrophié. Une sorte de femelle pas bien finie. Les pucerons, ou les punaises, je ne sais plus, les punaises il me semble – celles des bois, pas celles des lits –, oui c'est ça, les punaises... Donc, les punaises se répartissent en deux classes, les punaises “mâles” et “femelles”; là aussi la différence se fait sur la conformation de l'organe sexuel, externes chez les “mâles”, interne chez les“femelles”; les punaises “mâles” sont des baiseuses folles, elles baisent tout ce qui ressemble à une punaise sans s'interroger sur son sexe et sans chercher un orifice “genre organe sexuel interne”, elles ont un sexe perforant et perforent n'importe qui n'importe où; si elles perforent une punaise “mâle” dans le dos (pas manière de dire, strictement dans le dos), elle va développer quelque chose comme un organe reproducteur “femelle” à cet endroit, autour des cellules germinatives “mâles”, et quelques temps plus tard fabriquer des œufs.

Je cause de ça pour deux raisons. Si les détracteurs de ce qu'ils nomment la “théorie du genre” (soit précisé, les seuls théoriciens du genre que je connais sont les extrémistes des deux bords, les acharnés de la subdivision des comportements sexuels en “genres” hypothétiquement déterminés par les gènes, et les acharnés de la détermination du genre par le “sexe biologique”, «on ne devient pas femme, on le naît», les généralistes des études de genre ont des hypothèses mais non des théories, ils s'interrogent) s'intéressaient un peu plus aux multiples cas où les schémas reproductifs s'affranchissent des distinctions de genre, y compris parmi les espèces “sexuellement déterminées” et y compris parmi les vertébrés, peut-être seraient-ils moins tranchants. Et parmi les vertébrés, il y a des cas d'Immaculée Conception mais dans tous les cas ce sont des femelles qui sont engendrées, parce que chez les vertébrés comme chez les fourmis, tous les individus diploïdes disposant de deux copies semblables sont des femelles. Pour être clair, si l'Immaculée Conception est un fait, alors Jésus était une femme, et si Jésus était un homme, alors “le Doigt de Dieu” est un euphémisme.


Puisque les humains sont femmes et hommes, si nous avons un parent unique il ne devrait être ni femme ni homme ou les deux, ce qui revient au même. Un hermaphrodite. Donc mon contexte culturel on peut noter une forte tendance à le figurer comme un homme. On peut aussi noter une tendance nette à lui donner une figure pas très neuve, un type «dans la force de l'âge» (ça veut dire, dans les trente-cinq à quarante piges) dans les premiers temps, un poil plus vieux par après mais même dans ses portraits où il touche à la soixantaine, plutôt balèze et bien conservé, parfois un beau vieux, parfois pas bien loin du vieux beau, bref, un Mec un Vrai. Le fiston ça dépend des époques, et bien sûr du moment évoqué. Papa Dieu, il est intemporel, les variations quant à son âge apparent vont rarement en-dessous de la Force de l'Age et au-dessus de 55 à 60 berges. Fiston Dieu a un parcours: il naît, il meurt, entre les deux il fait comme tout le monde, il prend de l'âge. Il n'y a que deux ou trois moments marquants sinon dans les Évangiles dits apocryphes, où il y a des récits à diverses époques entre sa naissance et environ ses quinze ans; dans les Évangiles canoniques, on le voit à la naissance et pendant un ou deux ans après ce moment, dans certains il y a des anecdotes vers ses douze-treize ans, après on passe direct à la fin, les un à trois ans de prédication juste avant sa fin tragique mais temporaire (pour mémoire, la Résurrection – sans vouloir me gausser, Jésus fut le Tom Mix de son époque, à la fin d'un épisode il est au bord de la mort et parfois du mauvais côté vu d'ici, on a droit à la phrase fatidique «La suite au prochain épisode», et la semaine suivante on le retrouve tout fringant et de nouveau à la poursuite des Marchands du Temple outlaws). On ne sait pas trop quel est son âge ultime, comme il y a des éléments qui sont dans l'Histoire (Hérode et Ponce Pilate entre autres), on peut situer sa naissance environ trente ans avant l'ère commune, sa fin deux à quatre ans après le début de cette ère, ce qui donne dans les 35-40 ans, avec bonne option vers quarante mais la convention ultérieure donne trente-trois ans, un nombre magique (même s'ils pratiquent peu, les Chrétiens gardent quelque chose du tropisme à la numérologie de leurs prédécesseurs). Les légendes et mythes se passent des exactitudes historiques, donc Jésus est mort à 33 ans. Cependant, la migration de la cosmologie chrétienne dans un contexte gréco-romain qui suscita la pratique de la représentation figurée de Dieu et de Jésus obéit selon les époques à des figurations variées: dans les débuts il était imberbe donc plutôt jeune parce que les hommes un peu plus âgés portaient la barbe, ce qui le situe alentour de vingt ans; plus tard il gagne de la barbe ce qui le vieillit mais il garde une apparence jeune, ce qui le situe vers trente ans; par après ça dépend des contextes: dans les zones de tradition “grecque” on en reste à la pratique ancienne et même les images de crucifixion sont assez soft, dans celles de tradition “latine“ (en gros, Europe “latine“ et “germanique“ et un peu Europe centrale) on évolua vers une autre forme de figuration, plus “réaliste”, avec notamment des Christ en croix qui tire la gueule, on “lit la souffrance sur son visage”, et une tendance dite doloriste se développe de le représenter très maigre, voire émacié, ce qui ne permet pas de lui donner un âge, mais si on ne sait pas pour les trente-trois ans canoniques on dirait plutôt dans la quarantaine.

Dieu le Père est un homme, un homme fort; Dieu le Fils est un homme, un homme au mieux doux, sinon faible. Je me prépare à écrire une connerie car je parle sans savoir mais autant que je sache rien n'indique dans l'Ancien Testament que Dieu ait un genre, sauf peut-être dans les derniers livres, ceux qui ne font pas partie de la Torah, qui autant que je sache furent rédigés en grec ou retenus dans leur seule version grecque (je crois me souvenir qu'une partie de ces livres tardifs fut initialement rédigée en araméen, sans certitude); dans le Nouveau Testament c'est un homme, et un père. Si j'ai bon pour la partie ancienne, hébraïque et araméenne, alors il y a un truc qui cloche, Jésus est un juif, un bon juif, à la fois observant et connaisseur du texte, difficile de croire qu'il puisse nommer la Cause Première et la qualifier de “père”: “dieu” est un mot grec ou latin qui désigne une Cause Première “mâle” et “paternelle”; il y a certes une “cause antérieure” “femelle” et “maternelle” mais pour que l'univers naisse elle doit être “fécondée” par la Cause Première – vous savez, la fable de la “petite graine“ que papa “plante dans maman”: maman est le terreau, papa le semeur et le laboureur.


Ce texte devient trop long. Je publie et vais tenter de le boucler vite fait pour le laisser à votre réflexion.


Mon premier commentateur a raison, faut s'accrocher pour lire ce billet – et en plus, il a au moins doublé en longueur depuis sa remarque. Si vous trouvez que ce qui se passe ces temps derniers autour de la question des rapports entre les femmes et les hommes est une “révélation”, de l'inédit, et qu'en plus c'est un peu excessif, vous et moi ne vivons pas dans le même monde. Dans le mien, les femmes sont un terreau et les hommes les labourent. Est-ce qu'on demande son avis à la terre de son champ quand on décide de “planter une petite graine”? Non. Soit précisé, les hommes sont des punaises mâles, ils labourent tout ce qui ressemble même vaguement à une femme, et s'il n'y a pas d'orifice adapté on s'arrange, y a toujours moyen en forçant “un peu”.

Vivre dans une société “mâle” est indésirable, mais nous le faisons. J'aime la vie, je la trouve bonne en soi, mais je vis dans un monde peuplé de cons et de salauds qui n'ont qu'un désir, rendre la vie invivable. Je n'y peux rien, j'en prends mon parti, j'évite les salauds (ce qui n'est pas toujours possible) et je m'accommode des cons, qui sont plutôt agréables dans l'ensemble mais ce sont des cons, et comme les cons font plus confiance aux salauds qu'à des personnes de mon genre (mon genre, c'est: humain), si les cons persistent à vouloir être cons, et à faire confiance aux salauds plutôt qu'à eux-mêmes, les choses ne seront pas près de changer.

Je n'ai de leçons à donner à personne, chacun fait ses choix.

 

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