Cher Boris Carrier...

Ce billet est la reprise in extenso d'un commentaire. Je ne le commenterai pas.

Par contre j'en donne la source: https://blogs.mediapart.fr/boris-carrier/blog/081119/pas-daccord-avec-la-ligne-editoriale-de-ce-site/commentaires


D’abord merci pour votre interpellation. Depuis onze ans que Mediapart existe, il est évident que la clé principale de son succès repose sur sa relation aux lecteurs, pour le meilleur et pour le pire, et sa capacité à écouter ses lecteurs, du moins à les entendre.

Merci aussi de nous permettre de (re)clarifier ce qu’est pour nous une «ligne éditoriale». Comme vous le notez, le socle fondamental de notre approche est l’indépendance. Par rapport à la publicité, comme aux aides privées et  aux subventions publiques. Se pose en revanche la question de la dépendance aux lecteurs.

Il faut être clair et sincère : si seuls les lecteurs peuvent nous acheter, seuls les mêmes peuvent ne plus nous acheter. Mais c’est tout, et c’est déjà beaucoup. Nous n’avons jamais défendu l’idée selon laquelle nous ferions un journal pour ses lecteurs, ou défini par ses lecteurs.

Nous faisons un journal, notre journal, dans l’espoir qu’il rencontre un public. Mais nous avons aussi la prétention de ne pas nous mettre dans la main de ce public, et parfois de prendre le risque de penser contre nos abonnés – comme nous défendons le principe de « penser contre nous-mêmes». Concrètement, nous refusons de consulter les chiffres d’audiences de nos articles, et ne souhaitons absolument pas savoir quel sujet «ferait de l’abonnement» ou «créerait du désabonnement». 

En revanche, nos abonnés ont totale liberté d’exprimer leurs désaccords via le Club, l’espace participatif de Mediapart, et ces désaccords doivent être reconnus et valorisés au sein de cet espace. Ces interpellations de nos lecteurs nous font parfois bouger, car elles sont pertinentes et nous ébranlent. Mais parfois non, car nous nous sommes convaincus collectivement, au sein de la rédaction, du bien-fondé de notre approche.

Sur le fond, oui, Mediapart a une ligne éditoriale, mais celle-ci n’a jamais été gravée dans le marbre, ni au début ni aujourd’hui. Cette « ligne » s’est peu à peu construite au fur et à mesure que ce journal s’est construit une place dans le paysage médiatique et le débat public.

Ouverture des frontières et accueil des migrants, acception apaisée de la laïcité, sortie de l’énergie nucléaire et reconnaissance de la gravité climatique, rénovation institutionnelle et démocratie directe, égalité femme/homme et lutte contre les discriminations raciales et sexuelles, reconnaissance du fait colonial en France et dans le monde, indignation contre les violences policières et documentation de celles-ci, refus des sondages, relation privilégiée avec les sciences sociales, dénonciation du néolibéralisme économique, relais des luttes sociales, transparence sur l’usage des dépenses publiques, liberté d’expression et du numérique, acceptation du pluralisme d’idées mais intransigeance vis-à-vis du fascisme ou de ses faux-nez…

Ce qui fonde notre vision du monde pourrait se résumer à ces thématiques, mais cela évolue sans cesse, au gré de nos envies et de nos débats, de nos controverses internes et de nos appétences collégiales. Par exemple, la question de l’égalité femme/homme et des violences sexuelles n’est réellement devenu pour nous un sujet central, au sens éditorial, qu’à partir de l’affaire Baupin, en 2014.

Parfois, nous aimerions faire plus ou mieux sur certains dossiers. Mais nous ne sommes qu’une quarantaine de journalistes (dix fois moins qu’au Monde ou au Figaro), et devons aussi faire avec les contraintes budgétaires d’une petite entreprise de 90 salariés, qui ne peut compter que sur la confiance de ses abonnés.

Vous vous demandez qui décide du «formatage» qui serait à l’œuvre au sein de Mediapart, puis vous interrogez sur les décideuses et les décideurs de cette «pensée formatée». Très sincèrement et humblement, je ne peux vous répondre qu’une réalité : cela se décide tous les jours à 10h30, lors de notre conférence de rédaction. Un endroit où personne n’est en capacité de formater quiconque, et où la décision ne peut être que collective et partagée.

Un dernier mot, quant à la neutralité qui devrait régir le journalisme. C’est un point, un de plus, qui nous réunit tous à la rédaction de Mediapart : il ne peut y avoir d’objectivité dans notre métier, sauf à prétendre qu’il faudrait « 5 minutes pour les juifs et 5 minutes pour les nazis » – pour paraphraser Jean-Luc Godard -. Ce qui compte et nous réunit, c’est l’honnêteté dans la façon de faire son travail. Respecter des règles professionnelles de rigueur et de respect du contradictoire dans notre façon d’enquêter. Etre de bonne foi et essayer d’être le plus exemplaire possible dans nos comportements journalistiques.

En résumé, s’en tenir à la maxime de George Orwell : « être journaliste, c'est publier quelque chose que quelqu'un d'autre ne voudrait pas voir publié. Tout le reste n'est que relations publiques. »

Stéphane Alliès, 
Co-directeur éditorial de la rédaction

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