Débattre, vraiment débattre.

Dans les sites qu'on qualifiera “tout public”, le débat n'est pas absent mais il est souvent rare. Les pages de commentaires de Mediapart, qui ne sont pas les pires dans le genre, en témoignent: dès qu'un sujet est favorable aux prises de position très idéologiques, et d'autant plus quand ça traite de questions “dans l'actualité”, on s'invective plus qu'on ne débat.

Or, contrairement à ce qui se passe quand on est en confrontation directe le mode de discussion sur Internet ne permet guère les accommodements. Dans un débat direct les intervenants peuvent très vite dissiper les malentendus en faisant ce que je nomme harmonisation, qui consiste à s'entendre sur le sens que l'on donne à un mot, à une phrase. Non qu'on le fasse toujours mais du moins on le peut et, de mon constat, on le fait souvent. Non qu'il s'agisse de, disons, être d'accord entre débatteurs mais du moins on peut assez aisément lever les ambigüités et déterminer si les désaccords sont de fond ou de forme, si on a des divergences réelles ou si on n'a pas la même définition de tel mot, la même interprétation de telle phrase.

J'ai il y a quelque temps élaboré une modélisation de la société assez sommaire, qui divise ses membres en trois ensembles, les “cons“, les “salauds” et les... Et les... Pour le troisième terme je ne suis pas trop fixé, disons: les “moyens”. Un moyen est un humain “ni con ni salaud” mais qui navigue de l'un à l'autre cas, en tentant autant que se peut de ne pas être “salaud” et qui, se voyant “con”, en tire la leçon pour ne plus (ou au moins ne plus trop) être “con” de cette manière-ci.

Dans cette modélisation, le “con” est la personne qui est profondément routinière, qui ne met que rarement en question ses présupposés, qui a la conviction que ce qui constitue sa routine est de l'ordre de l'évidence définitive. Pour exemple, les agriculteurs tenants de ce qu'on nomme très faussement en France «agriculture traditionnelle», qui n'a rien de traditionnelle puisqu'elle s'est développée très récemment, pour l'essentiel au début de la décennie 1960, qu'on nomme aussi “agriculture productiviste” ou “industrie agro-alimentaire”. La première génération d'agriculteurs de ce type en a tiré un grand avantage, mais dès la deuxième génération elle a montré ses limites dans son aspect “industrie” puisqu'elle provoqua une très forte concentration et une rapide réduction du nombre d'agriculteurs, et dès la troisième l'aspect “productiviste” atteignit ses limites. Du fait, les tenants de ce type d'agriculture sont “dans la connerie”, ce qui signifie non qu'ils sont proprement cons mais que par leur incapacité à sortir de leur routine ils “font le con”.

Les “cons” ne sont pas problématiques par eux-mêmes, ils le sont par le fait des “salauds“.

Un “salaud” est un humain antisocial. Il sait que les humains – et cela vaut pour vous comme pour moi, sauf bien sûr si vous-même appartenez à la classe des “salauds” – ont une forte tendance à être dans la routine, à agir sans trop se poser de questions sur la manière dont la société est structurée. Je me classe dans la catégorie des “moyens” mais ça ne m'empêche pas de me considérer comme un “con” dans la plupart des situations ordinaires. Je sais de la manière la plus évidente qu'on ne peut pas changer les choses en contraignant les personnes à ne plus agir “comme un con” ou “comme un salaud”, pour changer il n'y a qu'une manière, le faire par libre décision. Si même je puis avoir la certitude qu'agir d'une certaine manière est “la bonne manière”, si vous n'en avez pas la certitude, vous obliger à le faire sera compliqué et, à terme, inefficace. Je n'ai pas d'opinion tranchée sur la validité de la politique de mon gouvernement actuel en France mais j'ai une certitude: quand on mène une politique qui a le soutien entier de 15% de la population et le soutien mitigé de 20% d'entre elle, si même c'est une “bonne” politique, elle échouera car elle a la non adhésion ou l'opposition de 65% de la population.

Qu'est un “salaud”? Un borgne. Une personne qui ne perçoit que la moitié de la réalité. Le “moyen” est aussi un “voyant”, en un sens immédiat: non pas un “devin” mais une personne qui a une vision binoculaire de la société. Qui sait qu'on ne peut éviter d'être tantôt “con” tantôt “salaud”. Un “con” est un “aveugle”, son incapacité à s'extraire de sa routine l'empêche d'imaginer une autre manière d'agir. Le “salaud” ne pose problème que quand dans une société la proportion de “cons” est très élevée, car comme on le sait, «Au pays des aveugles les borgnes sont rois».

Je suis un “moyen”, un “voyant”. Croyez-le, ne le croyez pas, peu me chaut. Que vous soyez “voyant”, “borgne” ou “aveugle”, statistiquement vous savez comme moi que nous vivons dans une société où les “aveugles”, les “cons”, les personnes extrêmement routinières, sont la majorité. Et vous savez comme moi que par les temps qui courent “les borgnes sont rois”, que les personnes censément en responsabilité de diriger la société sont des irresponsables, des personnes antisociales qui n'ont en vue que leur intérêt propre, celui-ci irait-il contre les intérêts de la société. Si vous êtes “aveugle”, et bien, vous n'avez aucune idée de la manière de s'extraire de cette situation. Du fait, vous tendrez à chercher une solution parmi celles proposées par des “borgnes”, ceux qui vous semblent le plus en situation de préserver la routine qui est la vôtre, mais qui sont ou se trouvent en situation d'être “rois”. Mais une “solution” de borgne est nécessairement une mauvaise solution puisqu'elle ne tient compte que de la moitié de la réalité. Si vous êtes “salaud”, peu importe laquelle de ces solutions “borgnes” prévaut à un instant donné, dans tous les cas vous êtes de la classe des “rois”. Pour exemple, les “dirigeants politiques” effectifs ou potentiels en France ne voient pas leur position sociale varier beaucoup quand ils sont au pouvoir ou quand ils n'y sont pas, et quand leur position devient inconfortable, et bien ils vont ailleurs, et attendent que les choses leurs redeviennent favorables. Cas concret, un des rares “responsables” qui a connu une situation pénible en France, Alain Juppé: il s'est replié au Québec le temps que les choses redeviennent favorables pour lui en France, et pour sa situation personnelle ça n'a pas changé grand chose, juste une courte, une très courte période un poil, un tout petit poil moins confortable.

Les “moyens” sont des êtres patients. On les trouve partout, principalement parmi les “cons” mais aussi et en proportion pas si négligeable parmi les “salauds”. Le “voyant” sait une chose certaine: on ne change pas les personnes contre leur gré. Et une autre chose certaine: tout salaud est un con qui s'ignore. Car ne voir que la moitié de la réalité ou ne pas voir la réalité ça se vaut, dans les deux cas on est dans l'erreur.

Le reste de mes considérations sur ce sujet est trop complexe à proposer dans le cadre étriqué de ce billet, de ce blog, de ce site. Comme dit, le mode de discussion sur Internet ne permet guère les accommodements. Dans une discussion directe nous pourrions nous harmoniser facilement, ici non. Dans un autre billet j'esquisse le processus qui permettrait de résoudre tout ça, le billet «La chasse aux salauds». Fondamentalement, les humains, vous, moi, tout le monde et n'importe qui, sommes des cons. Je ne sais pas ce qu'est le bien pour vous, et le sais à peine pour moi, mais vous et moi savons ce qu'est le mal: que quelqu'un veuille, ou prétende vouloir “faire le bien de tous”, même contre son gré, surtout contre son gré. Raison pourquoi il faut faire la chasse aux salauds, soit pour qu'ils consentent à leur connerie, soit pour qu'ils sortent de la société, pour que nous soyons librement cons. Et pour cela, il n'y a qu'une manière, en discuter, mais en discuter vraiment, et non par le biais de ce piètre moyen, les médias.

 

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