Étrange proposition de je ne sais plus quelle association de réalisateurs que de vouloir exclure Polanski de ses rangs et plus encore, de proposer d'exclure ou de ne pas intégrer tout réalisateur qui est mis en cause par la justice ou qui a été condamné par elle, mais uniquement en cas d'agression sexuelle. Comme j'ai écouté ça d'une demi-oreille je ne sais pas si ça concerne toutes les agressions sexuelles, ou seulement celles dont l'auteur est un homme, ou seulement celles où la victime est une femme, ou seulement un mineur de tout genre, ou seulement une mineure, les méandres des réactions dictées par l'actualité, je n'y prête pas une attention vigilante. Dans l'introduction de ce billet je parle de l'homme, de l'artiste et de l'œuvre, censément je devrais user du terme “humain” mais par les temps qui courent, et bien, ce sont les hommes qui sont mis en cause.
Prenons l'autre cas dans l'actualité, celui de Christophe Ruggia: même motif, même punition, sans “cause réelle et sérieuse” il a été exclus de je ne sais plus quelle association de réalisateurs, peut-être la même, peut-être une autre que celle de Polanski, mais on voit un même processus. J'ai tendance à croire le récit d'Adèle Haenel mais croire sans savoir c'est être dans l'erreur. Ce en quoi je crois est en sa sincérité, ça ne signifie pas que je crois son récit, pour ça il faut un avis informé et désintéressé, par exemple celui de la justice. Haenel l'a dit, elle ne veut pas clouer Ruggia au pilori, c'est en se réfugiant dans le déni et dans une approche procédurière de la question que Ruggia se trouve embringué dans la spirale du double tribunal, celui médiatique et celui judiciaire. Par sa réaction il nous démontre qu'en quelque manière il se sent coupable. De quoi, je ne sais. En tout cas, au moins coupable de ne pas avoir eu un comportement adapté dans une relation entre un adulte et un enfant. Il est très possible que la base de sa défense soit exacte, qu'en effet il n'a pas eu des gestes du type qu'on nomme “attouchements sexuels”, par contre il est assez évident qu'il a entretenu une relation définissable comme “entre pairs”, qu'il a traité son actrice “en adulte” ou s'est comporté “en enfant”. Je ne suis pas son juge donc je ne le réputerai pas coupable mais en revanche il fut “dans l'erreur”, il a établi une relation fausse, erronée, avec Adèle Haenel. Là-dessus, pourquoi son association, en contradiction avec les déclarations d'Adèle Haenel et en contradiction avec les règles sociales, décide-t-elle de l'exclure sans même lui offrir l'opportunité de s'expliquer, et sans même attendre la réponse de la justice, puisque celle-ci a décidé de s'emparer de la question?
Pour Polanski, il y a deux situations, et même trois: concernant ses actes en tant qu'homme, il y a les faits déjà publics, les imputations de viols antérieures à la réalisation de son film récent, et l'imputation nouvelle, postérieure à cette réalisation, puis il y a ce l'extrait du dossier de presse où, par maladresse ou malhonnêteté, est établi un parallèle entre “le cas Dreyfus” et “le cas Polanski”. Quoi que je puisse penser de l'homme, ce qui pose vraiment problème est ce dernier point, le fait que Polanski, ou au moins les personnes qui ont réalisé le dossier de presse se servent du thème du film, inexactement présenté comme portant sur l'affaire Dreyfus (en fait, on pourrait l'appeler «L'affaire Picard» tant Dreyfus et son affaire sont absents du film, même son titre est fallacieux, ce J'accuse! n'est que marginalement celui de Zola, le point central du film est la supposée mise en cause de l'armée par Picard, tous les acteurs de l'affaire Dreyfus proprement dite n'y sont que des silhouettes voire, pour presque tous les principaux, sont même absents), le seul qui associe l'homme et l'œuvre. On y ajoutera que, proposer d'exclure tous les “délinquants sexuels” condamnés, donc ayant déjà purgé leur peine, et tous ceux supposés, donc en instance de sanction (qui pourra être l'innocence ou le non lieu aussi bien que la condamnation) c'est de nouveau confondre l'homme et l'œuvre. Ce qui n'est pas impossible, cela dit: si une personne est à la fois autrice de crimes et propagandistes des mêmes crimes dans son œuvre, ou au moins une partie de son œuvre, elle procède elle-même à cette confusion. Le faux parallèle entre Céline et Polanski est tout aussi erronée que celle entre Polanski et Dreyfus: ce qui valut condamnation par la justice et (assez mollement...) condamnation médiatique de Céline est bien lié à une partie de son œuvre, celle qui s'inscrit dans sa participation à la collaboration et quelques écrits antérieurs à visée clairement politique; ce qui valut incrimination à Polanski n'est pas lié à son œuvre, sinon par raccroc et indirectement. Les processus de ce genre, on voit où ça commence, on ne voit pas où ça peut mener: le Crime des Crimes de ce jour est l'agression sexuelle, spécialement envers mineurs, mais quel sera le Crime des Crimes de demain, celui d'après-demain, etc.? Si on devait exclure toutes les personnes ayant eu affaire à la justice j'ai comme dans l'idée que ces associations vont devoir s'autodissoudre...
Étant peu intéressé par l'écume des jours et par les sites ou médias extrémistes de tous bords je n'ai pas vu soulever une question: quid de la relation entre Adèle Haenel et Céline Sciamma? C'est que, je me pose une question presque depuis le premier jour de cette affaire: quand elles se rencontrent leur relation est assez proche formellement de celle entre Adèle Haenel et Christophe Ruggia. Jusqu'à quel point Sciamma est-elle exempte de manipulation? C'est une question. Quand elles se rencontrent, du moins selon le récit des acteurs – qui en ce cas sont des actrices – de cette relation, Haenel est perdue, émotionnellement fragile, elle doute d'elle-même et de son possible avenir d'actrice. Sciamma l'a-t-elle aidée ou a-t-elle abusé de sa position pour, que dire? La subjuguer? En faire “sa chose”? C'est une question. Je n'ai pas la réponse mais la question se pose. Il serait bon que les journalistes de Mediapart enquêtent là-dessus, se posent une question typiquement “d'investigation”: avons-nous été manipulés? Nous sommes-nous faits les agents d'une vengeance de Sciamma envers Ruggia pour d'autres motifs que ceux apparents? Serait-ce du billard à trois bandes, dont le but n'est pas celui de, comme on dit ces temps-ci, “libérer la parole des femmes”, mais d'exclure un concurrent gênant dans ce marigot des associations professionnelles? Haenel est-elle la victime du seul Ruggia, ou la victime de Ruggia puis celle de Sciamma, ou de la seule Sciamma, ou la complice de Sciamma dans une guerre d'influence entre Sciamma et Ruggia? Concernant Adèle Haenel, je suis assez convaincu de sa sincérité et de son honnêteté, pour les autres acteurs principaux, Ruggia, Sciamma, l'enquêtrice de Mediapart, sa rédaction, c'est moins évident. Je ne suppose même pas proprement de la malhonnêteté de leur part, disons que quand une affaire voit converger des intérêts divers et pas nécessairement sincères, il faut raison garder. La différence entre le “tribunal médiatique” (et non pas le “tribunal de l'opinion”, qui n'existe pas) et celui judiciaire dans le cadre d'un État de droit, est que la justice doit enquêter à charge et à décharge, ce à quoi n'est pas tenu un média, qui très souvent ne prend en charge que la moitié de l'enquête, si même il enquête. Dans le cas de cette affaire il y a bien eu enquête, et une enquête longue et précise, dans d'autres “affaires” traitées par Mediapart on a plutôt un processus du type décrit par Pierre Péan dans son tout dernier article, publié" post mortem, «Dans les cuisines de l’investigation»:
«Bien qu’elles prétendent généralement suivre [le] chemin escarpé [de l'enquête], la plupart des têtes d’affiche du journalisme d’investigation travaillent d’une manière radicalement différente. Il ne s’agit pas d’enquêter, mais d’attendre une fuite. Celle d’un procès-verbal d’audition ou d’enquête que transmet un juge, un policier, un avocat. Le document arrive, hier par fax, aujourd’hui par messagerie chiffrée. L’intrépide limier s’emploie ensuite à le réécrire en style journalistique: des faits détaillés, des dates précises, des noms connus ou qui le seront sous peu. Ce travail de transposition s’accompagne de quelques coups de téléphone permettant de recueillir les démentis ou les bredouillements embarrassés des personnes mises en cause, preuve indéniable d’un travail de tout premier ordre».
Clairement, on a les deux dans Mediapart: un journalisme d'enquête et, désolé d'avoir à l'écrire, un journalisme d'officine basé sur la délation qui de nos jours se couvre artificieusement du lin blanc des “lanceurs d'alerte” – ce qui en outre contribue à décrédibiliser les lanceurs d'alerte. N'étant pas acteur mais observateur je serai moins tranché et tranchant que Pierre Péan, il y a tout un pan du travail de la rédaction de Mediapart qui ressort de l'enquête telle que la défendit et l'illustra Pierre Péan, et tout un autre pan qui ne donne ni dans l'enquête ni dans “l'investigation” et contribue au débat public d'une manière constructive – plus un pan moins glorieux même si assez brillant, qui donne dans la polémique à faible niveau de crédibilité, mais habile dans l'art de la rhétorique à tendance sophistique – mais de fait, un certain nombre d'enquêtes ne le sont que de nom. Ça vaut pour tous les médias, à des degrés divers. Factuellement, il y a une relation nette entre la situation financière d'un média et son niveau de fiabilité, comme le relevait l"actuel président du CSA sur ma radio, France Culture, ce dimanche dernier, le 17 novembre 2019, le plus grand nombre de signalement des infractions à leur cahier des charges en matière de fiabilité dans l'information et dans les émissions de débats concernent, pour la télévision, deux des trois chaînes dites d'info en continu, les deux qui sont en déficit chronique, alors que la troisième, BFM, a un niveau “normal” de signalements, équivalent à celui des autres chaînes. C'est que pour leur survie, les deux autres doivent donner dans le “clash” en escomptant “faire le buzz”, ce qui ne leur réussit pas tant que ça, d'ailleurs. Par contre, par leurs pratiques assez peu “déontologiques” elles contribuent puissamment à nourrir la machine à rumeurs des sites Internet très idéologisés et très malveillants.
Le Paradoxe Polanski est un cas particulier d'un cas général, qu'on dira “fuite devant la fumée”. On a presque toujours le même schéma: une “affaire” arrive sur la place publique; elle trouve écho dans les médias; dans un premier temps, les personnes “du côté des mis en cause” vont tenter de minimiser l'affaire, si possible de disqualifier la personne qui met en cause; face à ces assauts de louvoiements et de mauvaise foi, à l'inverse de ce qu'en prévoient les défenseurs des “mis en cause” ça donne du poids à la parole des “metteurs en cause”, au prétexte qu'il n'y a pas de fumée sans feu, et que l'agitation mal étayée de leurs détracteurs donne idée qu'il y a effectivement feu; au bout du compte, les défenseurs des “mis en cause”, craignant qu'on suppose que la fumée qu'ils ont contribué à produire soit preuve qu'il y a le feu chez eux, “dissipent la fumée” en prenant une position inverse et tout aussi mal étayée, en s'éloignant le plus possible des “enflammés”, notamment en les virant de leurs instances. Mais comme dit plus haut ça ne change pas grand chose, car de fait il y a le feu chez eux. Peu importe que Polanski soit effectivement un salaud ou non, peu importe que Ruggia ait été dans l'erreur ou ait commis une faute, importe qu'on ne peut à la fois postuler qu'il ne faut pas confondre l'homme et l'œuvre pour presque dans le même moment punir l'artiste promu au titre de son œuvre au prétexte des actes de l'homme. Ce qui confirme qu'il y a probablement le feu, mais un feu sans fumée. Qu'il y a des comportement plus que douteux dans certains milieux, qu'on ne veut surtout pas voir sortir du milieu.