Le travail rend libre.

Au cas où vous l'ignoreriez, c'est la devise qui figurait au fronton des camps de concentration et d'extermination. Certains, beaucoup, croient qu'il s'agissait d'une mention sarcastique. Que nenni! C'était écrit avec une bonne intention. Car les nazis étaient profondément bons.

C'est que, tout totalitarisme est profondément bon, tout totalitarisme veut le bonheur de tous. Les totalitaires, voulant le bonheur de tous, sont prêts à employer tous les moyens pour y parvenir, spécialement les meilleurs. Un totalitaire veut votre bonheur même en dépit de votre volonté. Si je suis dans la Vérité et si vous êtes dans l'erreur, je sais ce qui est bon pour vous mais vous ne le savez pas, puisque vous êtes dans l'erreur. Les mots “travail” et “arbeit” ont une même acception ancienne, ils signifient “souffrance”, “torture”, “misère”, “contrainte”. La souffrance rend libre, voilà ce que disent les frontons des camps de concentration et d'extermination. La contrainte rend libre. Ce qui est exact. Mais pour que ça devienne vrai il faut qu'on le comprenne et que, le comprenant, on y consente. On ne peut pas faire la liberté d'un tiers en dépit de sa volonté. Nous ne souhaitons pas tous être libres, et nous n'avons pas tous la capacité que la contrainte rend libre. De ce fait, qui ne veut être libre, ou qui ne peut comprendre comment être libre, on pourra faire tous les efforts qu'on veut qu'on ne lui ajoutera pas une once de liberté en dépit de lui.

De mémoire, figure ce slogan de Big Brother dans 1984, «L'esclavage c'est la liberté». Une profonde erreur de beaucoup d'analystes du totalitarisme est de supposer que leurs tenants sont des personnes insincères et malveillantes. Le grand problème avec les totalitaires est justement leur sincérité et leur bienveillance, et le grand problème avec les anti-totalitaires est leur sincérité et leur bienveillance. Car, quel est le but des anti-totalitaires? Le bonheur de tous. Et si vous êtes dans l'erreur, ils feront tout pour votre bonheur en dépit de votre volonté, puisque vous êtes dans l'erreur.

Prenez un cas qui est dans l'Histoire, et qui là aussi fait souvent l'objet d'une fausse interprétation, celui de l'inquisition: dans les débuts, elle était somme toute assez modérée et concernait avant tout le clergé; elle ne devint extrémiste et concerna tout le monde que quand elle fut prise en main par les franciscains. Parce qu'ils voulaient le bonheur de tous et détenaient la Vérité Vraie. S'ils supposaient que vous aviez une âme tordue, par bonté il vous la redressaient, et pour y parvenir ils tordaient les corps afin donc de redresser l'âme.

Le travail rend libre si on y consent; le travail forcé ne rend pas libre mais ajoute de la contrainte à la contrainte, de la souffrance à la souffrance. Le travail salarié est un travail contraint, donc supposer gagner de la liberté en “travaillant plus” comme salarié est contradictoire.

Je vous laisse réfléchir là-dessus. Ah oui! Demandez à votre patron s'il veut votre bien. S'il vous dit non, a priori c'est un bon patron mais vraiment bon, parce qu'il ne vous ment pas. Ce qui ne change rien au fait que le salariat est un travail contraint, qui ne vous apportera pas une once de liberté.

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