Contrastes (version j'explique).

Qu'est-ce que le racisme? Un cas particulier d'un cas général, le différentialisme.

Il y a cinq manières de relier,

  1. Nous sommes tous des Élus,
  2. Nous sommes tous des Damnés,
  3. Il y a des Élus et des Damnés,
  4. Il n'y a ni Élus ni Damnés,
  5. Nous sommes tous des pareils car tous des différents, nous sommes tous l'autre de l'autre, le semblable du semblable.

Il n'y a qu'une manière de relier: je suis l'autrui d'autrui, le même du même. Toute le reste est différentialisme et délie ce qui relie.

La première proposition est celle, disons, “catholique”, non que ce soit une spécificité du catholicisme romain ni que ce soit le cas général des catholiques romains, il se trouve que dans mon contexte culturel, France, Europe, début du premier millénaire, l'Histoire des siècles récents associe cette manière de considérer ce qui relie avec le catholicisme, mais il y a beaucoup de “non-catholiques” chez les catholiques, et beaucoup de “catholiques” chez les non-catholiques. Dans le discours “catholique”, nous sommes tous des élus, tous des “frères” (on dirait plus proprement des adelphes mais le poids de l'Histoire instaure dans mon contexte culturel cette différenciation de base, les pareils sont des frères, non des sœurs), mais certains sont “plus élus que d'autres” puisque parmi les frères il y a des pères. Bien qu'agnostique et athée il m'arrive de participer à des cultes chrétiens car j'aime communier avec mes adelphes, par contre je ne dis jamais au ministre du culte “mon père” – ou “ma mère”, mais quand le ministre du culte est une sœur on ne lui donne jamais du “ma mère”, c'est ainsi – et lui donne du “monsieur”, qui est cela dit déjà signifier une différence puisque “monsieur” est une forme atténuée de “mon seigneur” mais quand tous les frères sont des “monsieur“ et toutes les sœurs des “madame” ça annule la différence, cela posé il est de nombreuses situations où tel est un “monsieur”, tel ne l'est pas, le maître est un “monsieur“, le serviteur ne l'est pas. Je ne lui dit pas “mon père”, d'abord parce que lui-même le dit dans son discours de ministre du culte, nous sommes tous frères et n'avons qu'un seul père, ensuite et conséquemment, si nous sommes tous frères aucun frère ne peut être le père de ses frères. Mmm... Je connais indirectement une personne qui qualifierait probablement ce qui précède de “branlette intellectuelle”, une qualification étrange mais qui a du sens, de la signification, “se faire plaisir avec la tête”, un truc du genre. Donc, tous élus mais certains sont plus élus que d'autres. C'est que, techniquement nous ne pouvons pas être tous des élus, ou du moins ne le pouvons-nous être tous en même temps.

La vie en société nécessite une organisation hiérarchique verticale et seuls les personnes “en haut” sont des élues, nous sommes certes tous éligibles mais ne sommes pas tous élus, par contre une société d'égaux nécessite un renouvellement permanent des élus, chaque élu ne peut l'être qu'un temps assez court (dans la Rome républicaine et dans l'Athènes démocratique cette durée était à-peu-près la même, entre trois mois et trois ans selon les mandats) et un nombre consécutif de fois très limité (à Rome et Athènes, une à trois fois), enfin, et parce que toute société assez large (plus que quelques centaines de membres) se divise nécessairement en sociétés secondaires (à Rome les “tribus”, à Athènes les “dèmes”), pour éviter que se constituent des cliques, des groupes d'intérêt favorisant leur seule société secondaire, un élu doit nécessairement être remplacé par un élu d'une autre société secondaire que la sienne. Comme je l'écrivais dans une autre discussion, ici ou, plus probablement, sur mon site personnel (tiens ben, pour qui voudrait y voir, mon site perso est https://www.olivierhammam.fr. Je n'aime pas trop faire de l'auto-promotion donc je signale rarement ce site, peut-être à tort), donc, comme il m'arriva de l'écrire, on ne sait jamais si un “élu” ne sera pas tenté, du fait de sa position éminente dans la société, d'en tirer parti pour favoriser sa tribu, son dème, mais dès lors que tous les dèmes ont un égal et temporaire accès aux positions d'élus cela répartit également la corruption donc ça l'annule.

Une société de frères où il y a des pères n'est pas une société d'égaux puisque certains sont continument “plus égaux que d'autres”, dès lors, postuler que “nous sommes tous des Élus” c'est postuler une chose fausse, car nous ne pouvons pas l'être tous en même temps. Pour prendre un cas que je connais bien, celui de la France en ce début de XXI° siècle, prétendre que c'est une démocratie est prétendre une chose fausse puisque dans cette société les “élus” le sont pour une large part continument avec un nombre infini de mandats successifs, à quoi s'ajoute que beaucoup disposent conjointement de plusieurs mandats électifs, de ce fait ils ont constitué au fil des lustres des cliques, dans le “public” (les administrations liées à l'exécutif) et le “privé” (les grandes et moyennes entreprises tributaires de l'exécutif pour une part prépondérante de leurs ressources, les “marchés publics”), et accaparent une part importante des ressources sociales en faveur de leurs propre tribus, de leurs propres dèmes.

La deuxième proposition est la proposition symétrique mais non pas opposée de la première, les “damnés” sont les “non élus”, or dans toute société il y a par nécessité des élus, donc prétendre que dans une société il n'y a pas d'élus est prétendre une chose fausse. Le cas le plus évident de cette approche fallacieuse fut, au siècle passé, l'idéologie léniniste, faussement dite marxiste, même si on trouve au tournant de certains textes de Jenny von Westphalen, dite Jenny Marx, de Karl Marx et de Friedrich Engels, des propos qui, isolés de leur contexte, semblent valider la conception léniniste du politique, dont la pierre angulaire du dévoiement de la démocratie, la supposé “avant-garde révolutionnaire”. Cela dit, cette conception léniniste est dans le droit fil d'une certaine approche “protestante”, qui suppose elle aussi que nous sommes tous des damnés mais que certains le sont moins que d'autres, ce ne sont pas vraiment des élus, hein! Faut s'entendre, mais quand même un peu. Dans un peuple d'égaux il ne peut y avoir de pasteur continument pasteur, parce que dans l'ensemble troupeau-pasteur le pasteur n'est pas vraiment l'égal du troupeau, disons, certains tirent plus profit de certains et, jusque-là on a rarement vu le troupeau exploiter le pasteur. En fait, on ne l'a jamais vu. Même si les prémisses sont différentes et apparemment opposées, les conséquences de ces deux fausses prémisses, “tous Élus” et “tous Damnés”, sont symétriques, sont la même conséquence.

La troisième proposition ne se masque pas derrière une fausse égalité, là c'est clair, il y a des Élus intrinsèquement et définitivement Élus et des Damnés intrinsèquement et définitivement Damnés. Le modèle récent d'apparence scientifique est, pour sa face “méchante” le spencérisme, faussement dit “darwinisme social“, pour sa face “gentille”, du moins au début, l'eugénisme, la “bonne gestion de la procréation”; le modèle faussement politique voit sans cesse son nom changer et dans sa version contemporaine est nommé néo-libéralisme (version “plutôt gentille”) ou ultra-libéralisme (version “plutôt méchante”). Les modèles “scientifiques” basent leur différentialisme sur la biologie, ceux “politiques” (mais qui prétendent cependant à une certaine scientificité) le basent sur la psychologie, en gros, la cause effective des différences sociales est non-sociale, est “naturelle”. Il y a là aussi une racine, disons, chrétienne, qu'on dira “réformée”, c'est-à-dire fondamentalement “catholique” mais d'un catholicisme réformé. Ces trois étiquettes ne sont pas proprement associables aux courants réformés, protestants et catholiques qui se construisirent au tournant des XV° et XVI° siècles, dans ces trois courants principaux existent des courants secondaires des trois aspects.

Il est intéressant de savoir que les deux principales figures de l'opposition au catholicisme, de la protestation, du protestantisme, et de l'évolution non réformiste du catholicisme, la contre-réforme (en réalité le contre-protestantisme), Jean Calvin et Ignace de Loyola, eurent les mêmes maîtres, les mêmes enseignements, et le même parcours (ils se formèrent tous deux pour l'essentiel à Paris et à Bourges, et à-peu-près au même moment). Loin que ça implique, que sais-je? Une sorte de complot, Calvin qui œuvre hors de l'Église, Loyola qui fait de l'entrisme, même si, cela dit, c'eut été possible au départ, même si assez peu probable, du moins ça donne l'indice que cette opposition entre protestantisme et contre-réforme est trompeuse, les deux courants sont divergents mais symétrique, les interprétations de leur base dogmatique divergent mais leur base dogmatique est la même. Quant au troisième courant, la Réforme, inexactement assimilée aujourd'hui au protestantisme, puisque la figure représentative de la Réforme, Martin Luther, voulait agir au sein de l'Église catholique, la réformer de l'intérieur mais, à la différence de Loyola, contre la hiérarchie et non avec elle, et bien, il a aussi la même base dogmatique mais lui aussi une autre interprétation. Raison pourquoi on trouve indifféremment des “catholiques”, des “protestants” et des “réformés” dans les trois courants, d'autant que toute institution qui perdure et s'organise tend à générer à son tour sa propre critique interne, sa propre critique externe et ses propres courants libéraux, réformistes, conservateurs et réactionnaires.

La quatrième proposition rejette en bloc la base dogmatique dominante qui structure la société. Résultat? Elle invente sa propre idéologie, qui a bien des chances de ressembler à celle rejetée, parce qu'elle puise au même fonds culturel. Le marxisme rejette les idéologies politiques et religieuses de son temps pour construire une idéologie sociale dont les aspects politiques et religieux sont extrêmement proches de ce qu'il rejette. raison pourquoi nombre de courants issus du marxisme ont de grandes proximités avec les courants “catholiques”, “protestants” et “réformés”.

La seule proposition qui puisse permettre d'éviter les écueils des précédentes est la cinquième, celle qui ne porte pas en elle la graine de la différenciation. Elle ne garantit pas qu'on les évite toujours et partout, mais si un tiers, qui est un pareil et un différent, vous signale que vous vous dirigez vers un écueil ou vous tend la main pour vous en éloigner, il faut l'entendre, il faut accepter son secours, parce que c'est un autre qui est un semblable, parce qu'il sait lui aussi ce que sont les écueils, et ce qu'est le secours bienveillant d'un semblable, d'un autre, d'un pareil PARCE QUE différent.

C'était quoi le sujet supposé de ce billet? Je regarde ça. Ah ouais, le racisme comme cas particulier d'un cas général, le différentialisme. Mince, encore une discussion décevante, encore un Grand Projet de Dévoilement du Réel qui se révèle une probable litanie de truismes. Bon ben, je trouve ce qui précède plutôt bien tourné et suffisant, on en restera là, je vous laisse le soin d'élucubrer sur cette étrange notion, le “différentialisme”, probable qu'il y a quelque chose à en tirer mais quoi? En ce qui me concerne, aucune idée pour l'instant...

 

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