Un seul corps.

Quel est le but d'une société? Faire un seul corps. Quel est le but d'un individu? Faire un seul corps. Est-ce le même projet? Possible que oui, possible que non. Est-ce un projet convergent? Possible que oui, possible que non.

On dira, dans cette discussion, que vous savez tout de ce que j'ai pu écrire ou imaginé d"écrire, tout ce que j'ai dit ou imaginé de dire au cours des trente dernières années. Bien que ce soit rhétorique, ce “on” désigne vous et moi; non pas nous parce que vous et moi sommes réciproquement anonymes, sommes inconnus l'un à l'autre, j'écris, vous lisez, vous savez peut-être quelque chose de moi, à coup sûr, à cet instant où j'écris je ne sais rien de vous. Ceci pour bien cadrer la discussion: dans une société, chacun agit par soi et pour soi, avec la certitude d'agir pour d'autres et l'hypothèse que d'autres en font autant ailleurs, dont on ne sait rien, pas même s'ils sont réels.

Bien sûr que je vous sais réelle, ou réel, mais pour la très grande majorité des membres de ma société, quoi que l'on puisse nommer ainsi au-delà de ce segment de réalité que je puis constater avec certitude en tant qu'ensemble coordonné d'individus concourant à un même projet social, dans mon cas, la commune ou je réside, tout au plus, dans ma capacité limitée de déplacement, le canton dont elle participe, nommer tout ensemble d'individu, toute “communauté”, ma société, est une hypothèse jamais confirmée par les faits. Bien sûr encore, je ne doute pas des diverses sociétés incluses les unes dans les autres, ou juxtaposées, ou contigües, ou transversales, desquelles je participe, mais j'y crois sans preuves. J'ai une confiance aveugle en ces sociétés, par choix ou par circonstance chacune m'a décrété un de ses membres par l'entremise d'un de ses représentants, par consentement tacite ou par libre décision j'ai accepté de m'en dire membre, par cette décision réciproque nous nous faisons une confiance aveugle. La confiance est aveugle mais ni ces sociétés ni moi, de loin en loin il nous faut vérifier de quelque manière que nos confiances sont bien placées, et de loin en loin il nous faut renouveler notre accord réciproque, entre ces moments, sauf rupture avérée de nos engagements réciproques nous nous faisons confiance, aveuglément.

Le but général de toute société se peut décrire comme “faire un seul corps”. Pour y parvenir elle construit deux réseaux, l'un qui simule la structure et le fonctionnement du double système sanguin et lymphatique, distincts mais complémentaires, l'autre qui simule le système nerveux. Les deux réseaux sont physiques, ce nom en son sens original de “filet” correspond bien à ce qu'ils sont, des nœuds rattachés entre eux par des fils, ou des fils reliés entre eux par des nœuds. Si ces deux réseaux sont physiques, pour une société comme pour un individu le réseau “nerveux” est perceptivement insubstantiel car ce qu'il transporte est perceptivement insubstantiel, “de l'énergie”, alors que l'autre réseau transporte “de la matière”. Savoir que l'énergie et la matière sont deux états d'une même chose ne change rien au fait qu'elles ne se transportent pas de la même manière, la matière est pondérable et se transporte lentement, l'énergie est impondérable et se transporte rapidement, à notre niveau et dans sa forme la plus insubstantielle, sous ses trois noms d'électricité, de lumière et d'onde électromagnétique, son transport est instantané: au niveau du sol, la distance entre un point et et le point le plus distant est de vingt mille kilomètres, soit un quinzième de seconde à la vitesse de la lumière; l'électricité est un peu moins rapide mais le temps de transmission reste très rapide, inférieur ou à peine supérieur à un dixième de seconde; si le transport se fait par le moyen des satellites artificiels, la distance extrême entre deux points sera environ triple de celle au niveau du sol, donc un cinquième de seconde, ce qui pour un humain reste perceptivement instantané; même le plus rapide des transports de matière entre deux points extrêmes prendra au minimum plusieurs heures. Je ne méconnais pas les cas de transport instantané de matière réalisés expérimentalement mais c'est un leurre, la matière initiale est convertie en énergie et reconvertie en matière à l'autre extrémité.

Entre ce projet et sa réalisation il y a un écart, que les sociétés s'ingénient à réduire; mais à chaque fois qu'elles y parviennent, elles aspirent à s'étendre et entament un long processus pour ce faire; mais durant ce processus, la vitesse de propagation “nerveuse” est considérablement réduite, égale ou à peine supérieure à celle “sanguine” dans les premiers temps. La cause en est que le système de réseau simulant le réseau nerveux ne fonctionne correctement que dans les limites pour lequel il est conçu. Lors de la phase initiale d'extension on commence par prolonger la simulation du réseau sanguin, et ce qui permet de simuler le transport d'énergie se propage par le moyen de ce réseau, donc à la vitesse du transport de matière; en un second temps on bricole des moyens d'efficacité variable qui permettent d'accélérer peu à peu le transport d"énergie; comme ces moyens sont bricolés, ils seront d'autant moins fiables que le transport sera plus rapide. Que ce soit le système nerveux des individus ou la simulation qu'élaborent les sociétés, ce qu'ils transportent est “de l'information” par le moyen d'un “signal”; au-delà d'une certaine distance le signal devient plus faible, il faut alors le réactiver, l'amplifier, ou envoyer un signal de départ plus puissant. L'une et l'autre méthode ont leur inconvénient: les points d'amplification sont susceptibles d'altérer le signal ou de cesser de fonctionner; l'extension de distance entre deux points fragilise le lien entre ces points, qui est alors très susceptible de se rompre; un signal initial amplifié tend à “déborder”, se propager en plus ou moins grande partie dans d'autres directions que celle de destination, et parvenir à d'autres points de réception qui peuvent l'interpréter comme un signal qui leur est destiné. On comprendra que si, par exemple, un signal “arrêt” destiné à la jambe gauche aboutit au bras droit, ça désorganisera quelque peu le bon fonctionnement de l'organisme, ou pire encore, s'il aboutit au cœur.

Au bout d'un temps plus ou moins long, ces problèmes sont à-peu-près résolus et si le réseau “nerveux” reste encore relativement lent, il sera nettement plus rapide et surtout nettement plus fiable que dans la phase d'extension initiale. La phase suivante est l'amélioration de ce système, conjointement avec l'amélioration du réseau “sanguin” simulé. Pendant tout un temps, ces améliorations se font assez lentement et sont assez bien intégrées, mais un moment vient toujours où il y a une brusque accélération des améliorations; factuellement, ces améliorations suivent une progression exponentielle, dans le premier et assez long moment de cette phase les changements ont une progression assez rectiligne, dans le second, assez court, ils suivent une progression que la société ne parvient pas à intégrer au même rythme. Le but étant toujours le même, parvenir à un transport “instantané” de l'information, les améliorations de la toute fin du processus aboutissent à une diffusion de cette information à-peu-près aussi rapide que dans la situation initiale mais sur un territoire bien plus étendu. Comme c'est un domaine qui m'intéresse, pour lequel j'ai des compétences et sur lequel je suis bien informé, j'ai des connaissances assurées sur les évolutions des systèmes d'information, je puis vous certifier que lors des deux dernières progressions, la première en gros de 1840 à 1935, la seconde en gros de 1940 à 2010, l'accélération est environ d'un facteur 7 (j'utilise le terme en son emploi ordinaire et non celui mathématique, au sens de “sept fois plus vite”, une expression plus qu'approximative) avec l'essentiel du gain d'efficacité dans les deux ou trois derniers lustres. Factuellement, le système est physiquement optimal bien avant, entre 1860 et 1920 il y a des améliorations techniques mais le réseau est fonctionnellement le même; de même le système actuel est optimal dans sa structure vers le milieu de la décennie 1960 et fonctionnellement stable depuis le milieu de la décennie 1990. L'accélération finale est... Elle est... Et bien, elle est difficile à nommer mais facile à décrire. C'est un processus social: pendant très longtemps, on utilise le réseau à peu de choses près de la manière dont on l'utilisait au tout début de la période; au début on fait “la même chose en plus gros”, ensuite “la même chose en plus vite”, et à la fin, on fait “autre chose”. Effectivement on fait “autre chose” bien avant, assez peu après que le réseau physique ait réalisé sa structure (pour la phase actuelle, quand ont été mis en place les satellites artificiels de télécommunications, donc à partir de 1962 mais de manière plus significative après 1965, quand de plus en plus d'États ont commencé à mettre en place leurs propres satellites) et où on est somme toute rapidement passé de systèmes “électriques” à des systèmes “électroniques” – “informatiques”. Mais bien que ces systèmes aient été fonctionnels alentour de 1975 il fallut environ vingt ans pour les fiabiliser, et encore une bonne dizaine d'années pour les stabiliser et les unifier. Ce qui nous amène alentour de 2010, un poil avant, vers 2005. En 1995, bien que structurellement unifiés, les divers réseaux de la situation antérieure – radios, télés, téléphonie fixe et mobile... – étaient fonctionnellement séparés; vers 2005, on peut y accéder indifféremment à partir de n'importe quel “terminal”. Je ne sais pas si ça existe, je suppose que oui, même si ça semble d'un intérêt limité, mais factuellement on pourrait aussi bien téléphoner avec sa télévision que l'on peut regarder la télé sur son téléphone, qui avec les “smartphones” de grande dimension ressemblent de plus en plus à des mini-télévisions.

La finalisation d'un réseau nerveux simulé pose un problème social difficile à résoudre, celui que je décris parfois comme «la Conjuration des Salauds et des Cons». Une manière plaisante, ironique et pas très aimable, et en plus pas très exacte, de décrire la situation. Pas très exacte parce qu'il n'y a pas proprement de conjuration, pour parler comme les idéologues léninistes, on dirait plus proprement une “alliance objective”: d'un pont de vue subjectif les Salauds et les Cons ont des intérêts divergents; d'un point de vue objectif, leur opposition commune à “l'état des choses” les fait converger. Je pourrais faire un long développement socio-anthropologique pour expliquer le pourquoi du comment de la situation et je le fais dans quelques autres discussions mais peu importe ici, de fait il est plusieurs situations dans le monde actuel où l'on peut constater que des Salauds, avec le cas notable de Donald Trump, parviennent à s'appuyer sur des Cons pour tenter de faire que rien ne change. C'est un peu tard, mais ils s'y essaient. Le Salaud, c'est celui qui a intérêt à ce que “rien ne change”, qui occupe une position sociale enviable et qui suppose (probablement à raison) que si “tout change” il la perdra; le Con, c'est celui qui ne veut pas changer, qui veut continuer “comme depuis toujours”, même si effectivement le “toujours” en question est assez récent, pas plus de quinze ans, alentour de 2005; les Cons sont “insensibles au changement”, raison pourquoi il est relativement facile de les inciter à se mobiliser pour changer les choses en les persuadant que ce sera le meilleur moyen pour que “rien ne change“. Les cons sont aussi insensibles aux contradictions. C'est ce qu'exploite quelqu'un comme Trump (en même temps je suppose sans le certifier que c'est plutôt un Con, mais un Con bien entouré...), pour quelqu'un de sensible aux contradictions, il peut apparaître incohérent, ce qu'il est en paroles (mais pas tellement en actes, pour dire le moins) mais il s'en fiche, il fait l'hypothèse que la proportion de Cons sera toujours supérieure à la proportion de n'importe quel autre ensemble, que les environ 35% d'électeurs qui se reconnaissent en lui, lui sont inaliénables, qu'aucun groupe d'opposants ne dépassera cette proportion, et qu'aucune coalition ne se fera entre eux, entre autres raisons parce que si tous veulent “le changement”, certains veulent “le changement dans la continuité”, d'autres “le changement dans la rupture”, et que ces options sont incompatibles, à quoi s'ajoute un ensemble de moindre importance qui s'en fiche, dont moi – j'explique peu après. Je donne ici des noms de personnes mais il faut comprendre que ce ne sont que des figures, donc, si je dis que le projet d'Emmanuel Macron est similaire, comme pour Trump il n'est que la figure visible d'une tendance sociale. Macron c'est la tendance du “changement dans la continuité”, ailleurs ce sera le “changement dans la rupture”, dans les trois cas il y a la même erreur d'analyse: le changement ayant déjà eu lieu, refuser le changement ou le vouloir c'est souhaiter une chose impossible, que ce qui a eu lieu n'ait pas eut lieu, ou que ce qui a eu lieu ait lieu, mais “dans le futur”.

Ceux qui s'en fichent, dont moi... Je ne suis pas spécialement heureux de la situation actuelle mais je n'y peux pas grand chose, étant donné que dans une bonne part des entités politiques une majorité de personnes (selon les entités, entre les deux tiers et les trois quart) se distribue entre une de ces trois options et que toutes s'entendent sur un seul point, ne pas tenir compte que le changement a eu lieu, je ne peux pas y faire grand chose. D'expérience, il est très difficile, presque impossible, de faire comprendre le fait à un partisan d'une des trois options irréalisables, et même quand on y parvient il dira que d'accord mais quand même il faut que ça (ne) change (pas). Oui mais ça a déjà changé. Oui d'accord mais quand même... Je caricature à peine.À la fin du compte, pourquoi je m'en fiche? Parce que les partisans des trois options doivent tenter de convaincre, et pour ça ils doivent communiquer, et ils le font avec le système de communication actuel, donc contribuent à renforcer l'état de chose, donc à renforcer le changement déjà réalisé. Plus ils s'agitent pour promouvoir leur solution “voie sans issue” plus ils la décrédibilisent. Bien sûr, je ne désespère pas qu'ils finissent dans une proportion suffisante, en gros entre (selon les contextes) un peu plus du tiers et un peu moins de la moitié de l'ensemble, par renoncer à vouloir ce qui ne se peut pas mais savez-vous? Au pire ce cirque continuera jusqu'à la catastrophe et ce ne sont pas ceux qui sont déjà dans le changement et le savent qui en subiront le plus les conséquences. Raison pourquoi je m'en fiche tout en regrettant que la situation globale actuelle soit de peu d'agrément. Quand j'ai un vrai coup de blues, je prends mes pieds et je me balade autour de mon Petit Liré, ou mon vélo pour me balader un peu plus loin, ce qui est plein d'agréments.

 

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