Ô profondeur des temps!

Que les voix qui s'élèvent de ton sein sont douteuses et diversement entendues!…

Repris de Louis Ramond de Carbonnières, Observations faites dans les Pyrénées, pour servir de suite à des observations sur les Alpes, 1787, pp. 215-216 (GF Flammarion, Paris, 2015. ISBN Epub : 9782081357327).

«Ô profondeur des temps! que les voix qui s'élèvent de ton sein sont douteuses et diversement entendues!… Pour quiconque n'a pas fait, entre les hypothèses, un choix éclairé par de longues études et de longues observations, que reste-t-il de consenti et d'indubitable, hors les faits principaux qui ont suggéré des questions qu'il est si difficile de résoudre; hors le long séjour de la mer qui forma la croûte du globe et qui se retira dans ses cavités, après avoir mêlé à ses derniers travaux les premières productions des eaux dépurées et des terres desséchées?
Arrêtons-nous devant cette mer dont M. de Luc a si bien éclairé les derniers travaux, dont M. de Buffon n'avait pas assez étendu l'empire, à qui M. de Saussure rend enfin les monts primitifs. Depuis que le granit est son ouvrage, le monde n'a plus de témoins des faits antérieurs à son règne, qui ne soient ensevelis sous ses premiers dépôts. Un abîme sans fond, l'abîme du passé, a pour jamais englouti et les périodes que la nature a fermées en ouvrant celle dont nous sommes contemporains, et l'influence que ces périodes eurent sur celle-ci, et les structures auxquelles appartenaient les matières qu'elle déposa sur le noyau de la Terre. Ainsi, cherchant en vain à sortir du cercle des connaissances qui nous étaient livrées, nous sommes laborieusement revenus à ce point au-delà duquel l'Antiquité ne voyait rien, à ce vieil Océan que les premiers philosophes regardaient comme l'origine des choses et le père de la nature.

Contentons-nous de ce qui les satisfit. Il se pourrait que ce qu'il y eut avant cette période et ce qu'il y aura après n'appartînt ni aux sens ni à l'esprit de l'homme, qui ne reçut d'intelligence et de sensibilité que pour les choses qui coexistent avec lui. Il suffit que les faits soient d'un autre ordre que ceux qui se répètent sous nos yeux, pour être à jamais hors de la portée de notre entendement. Condamnés à ne connaître l'univers que dans son rapport avec nos organes, rien n'existe pour nous que ce dont nous avons vu des exemples; et nos conjectures, tournant sans cesse dans le cercle étroit de l'analogie, s'arrêtent devant des faits inobservés et inouïs, comme devant le néant. Et quelle chose a jamais commencé ou fini devant nous? Réduits à la connaissance des formes et des changements de formes, nous n'avons jamais vu et conçu que des combinaisons et des dispersions, c'est-à-dire des apparitions et des disparitions. Notre être même ne nous est sensible et connu que par ses apparences; et nous ne savons rien de nous que ce que nous voyons ou sentons en nous ou dans les autres; de sorte que, faute d'organes intermédiaires, notre intérieur est inconnu à nos sens, et qu'il ne saurait trouver le chemin de notre pensée; que nous sommes si étrangers à tout ce qui, en nous-mêmes, n'est pas forme et apparence visible et palpable à nos sens, que nous sommes réduits à devoir aux impressions qui nous sont faites par les objets extérieurs le sentiment de notre propre existence; et que nul de nous ne saurait jamais qu'il est né et qu'il mourra, s'il ne voyait naître et mourir ses pareils. Un petit nombre de rapports de la coexistence est donc tout ce qui peut être à notre portée. Des abîmes que nous ne sonderons jamais sont autour de nous et en nous. De là sortent, et là retombent des apparences fugitives où nous cherchons en vain des causes et des effets, puisque nous ne saurions les poursuivre au-delà d'un changement de formes; là, se montre dans une ténébreuse profondeur le champ immense que peuplerait de conjectures, s'il était livré à lui-même, l'esprit qui s'occupe des modes d'existence qui ne tombent pas sous nos sens; et l'univers où nous sommes, réduit, dans son étendue, à celle qu'embrassent nos organes, dans sa substance, à un groupe d'apparitions, dans sa durée, à celle de leurs formes, fut, pour d'anciens philosophes, un problème si difficile à résoudre, une circonstance de l'être si incompréhensible, qu'ils ne purent s'en former l'idée qu'en imaginant le transport des choses réelles et infinies, de l'éternité dans le temps et de l'immensité dans le lieu, en sorte que le visible ne leur parut plus que vision, et qu'ils ne trouvèrent dans le monde sensible qu'une grande allégorie de celui qui ne l'est pas».

Auteur découvert à l'occasion de la diffusion de «Promenades ethnologiques en France - Sur les traces de Ramond». Je vous conseille l'écoute des trois émissions, et des deux autres sur les ouvriers gantiers en Dauphinois. Je vous conseille aussi de chercher sur Internet les œuvres de Louis Ramond de Carbonnières, un auteur fort intéressant qui vécut une époque fort intéressante (1755 à 1827).

J'entends bien des émissions sur France Culture, notamment sur les risques liés au manque de sommeil et à la perturbation des cycles circadiens. Ouais ben, j'apprécie hautement de très peu dormir, ça me permet d'écouter des choses passionnantes la nuit comme le jour sur France Culture, donc autant risquer un peu pour gagner beaucoup...

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