Réseau ou Toile?

Internet est un réseau. Internet est une toile. Incompatible. Pourtant, c'est un réseau ET une toile. Alors? Et bien, il y a une entourloupe.

Il y a deux sortes de toiles mais une seule sorte de réseau. Un réseau c'est un filet, un rets, on réunit des fils par des nœuds et pour les réseaux plans, chaque nœud lie au moins trois, au plus un nombre non déterminé de fils mais rarement plus de six à huit; le réseau courant c'est un nœud, quatre liens; au-delà de quatre l'ensemble compose plutôt des réseaux intriqués. Les toiles sont de type radial ou textile; la toile radiale la plus courante est la toile d'araignée; elles sont structurellement différentes; les toiles radiales sont formellement proches des réseaux mais dans le cas des réseaux tous les nœuds et liens se valent et sont fonctionnellement égaux, dans celui des toiles radiales il y a un nœud principal et des nœuds secondaires qui rayonnent à partir de celui central; les toiles textiles n'ont pas proprement de nœuds, elles sont un entrelacement de fils sécants, généralement de manière perpendiculaire, qui constituent la trame et la chaîne; contrairement aux toiles radiales, celles textiles n'ont pas de centre, tous les points de contact se valent. Bien que la désignation de toile soit une comparaison ou une métaphore, pour celles radiales, “l'araignée tisse sa toile”, et que “toile textile” soit une tautologie, équivalant de “tissu tissé”, ici je réserverai le terme aux toiles radiales, pour quand besoin parler de textile pour la toile textile; j'aurais certes pu utiliser “web” pour la toile radiale, puisque le nom de “toile” pour désigner Internet est une traduction de ce mot qui en anglais désigne spécifiquement les toiles d'araignée, mais justement, on ne parle de l'Internet en tant que toile que dans ce cas, donc je parlerai de tissu pour bien distinguer; il y a un autre avantage, quand on parle d'Internet on en traite soit comme “web” soit comme “net”, comme filet, ou réseau. Bien que le mot “tissu” soit originellement synonyme de toile textile, son évolution fait qu'il nomme indifféremment désormais des structures en réseau ou en toile textile ou radiale, donc le cas échéant “tissu” désignera l'ensemble des trois formes. Désolé de ce début un peu sec (j'avais pensé d'abord au mot “barbant”...), ça importe pour la suite.

On l'aura compris, dire que l'Internet est un réseau ou une toile n'est pas dire la même chose. Sans que ce soit contradictoire cependant. Contrairement à un textile, toile et réseau sont tous deux construits avec des nœuds, donc sous un aspect une toile est aussi un réseau, sa structure de base est radiale mais sa solidité comme son utilité sont assurées par des fils secondaires qui relient les rayons et forment les nœuds. D'un point de vue structurel et du point de vue de la facilité de réalisation, le réseau est plus intéressant, on construit un nœud, de ce nœud partent plusieurs fils qu'on attache à autant de fils par des nœuds et ainsi de suite; un réseau au sens propre, un filet, se construit avec moins de fils mais le principe reste le même; pour une toile, on doit d'abord construire la structure de base donc tirer des fils assez longs du centre à la périphérie, en un second temps seulement on place les fils secondaires, généralement en partant du centre à la périphérie, et plus on s'éloigne du centre, plus la distance entre deux nœuds est grande. Pour fabriquer un tissu au sens strict, en ce cas plutôt un tricot, les deux méthodes se valent, si on veut une toile dense on fera de nœuds tertiaires, quaternaires, etc., qui créent des sous structures en toile ou en réseau, ce que font d'ailleurs la plupart des araignées – si vous en avez à domicile vous avez pu constater que leurs toiles ont beaucoup plus l'aspect d'un filet que de ces jolies constructions radiales qu'on peut voir sur les photos de “belles toiles“, comme celle-ci:

Bourges 2008, près des Marais (travail personnel, Olivier Hammam) Bourges 2008, près des Marais (travail personnel, Olivier Hammam)

 On remarquera qu'au-delà d'une certaine distance l'araignée place des liens tertiaires, tant pour consolider sa toile que ne pas avoir trop d'écart entre deux nœuds: que l'on construise en réseau ou en toile, au bout du compte la distance entre deux nœuds ne doit pas être trop grande. Mes remarques sur l'avantage structurel des réseaux ne concerne que la facilité de réalisation, in fine on aura deux objets assez similaires.

Après cette aimable discussion sur les diverses sortes de tissus, et cette discussion secondaire sur Internet “comme réseau ou comme toile”, il me faut vous révéler le Grand Secret: Internet est structurellement un textile; certes un textile plus complexe que le modèle présenté, on a plutôt deux trames et deux chaînes, les secondes chaîne et trame étant diagonales aux premières, et un textile d'une sorte qui a des nœuds: un tapis ou un velours.

La construction de, disons, ce réseau, car au bout du compte le “tissu Internet” est fonctionnellement un réseau, est similaire à celle du réseau physique de communication, tel par exemple le réseau routier: la décision initiale pour la construction d'une route est le souhait de relier deux points entre eux, par exemple de relier Paris à Bourges; les décisionnaires vont tracer une ligne droite sur le plan préparatoire mais tenir compte de points intermédiaires qui ne sont pas trop éloignés de cette ligne, et dessiner un tracé moins rectiligne mais pas trop louvoyant; si certains de ces points ont un poids forts ils seront plus “attractifs” et pourront induire un écart assez important, les points importants de moindre poids induiront des écarts moins importants et de ainsi de suite; si par exemple on a deux points de poids 10 et entre eux un point de poids 6 et un point de poids 4 à même distance des deux de poids 10, on fera passer la route par celui de poids 6 (à considérer que ce “poids” n'est qu'en partie objectif: si un point démographiquement ou économiquement “moins lourd” est déjà traversé par une route transversale importante ou est le fief électoral du député-maire de la circonscription, ou a un intérêt industriel ou touristique, il aura “plus de poids”; mais le plus souvent les points intermédiaire réunissent une large part des critères de choix). Mon exemple de la route reliant Paris à Bourges est un cas intéressant de ce point de vue: elle s'écarte modérément de la ligne droite en passant par Orléans mais nettement plus en passant par Vierzon, parce qu'entre Orléans et Bourges il n'y avait aucun point de poids suffisant pour être très attractif alors que Vierzon était d'un très fort poids et suffisamment peu écarté; s'y ajoutent bien sûr d'autres considérations, entre autres la configuration du terrain: si le territoire entre Orléans et Vierzon avait été coupé par une chaîne de monts au lieu d'être encore plus plat que la main, probablement on n'aurait pas fait ce tracé.

Chaque route que l'on décide de construire est une ligne qui relie deux points extrêmes, les points intermédiaires sont des points de relais sans intérêt autre que de “valoriser” la route, de faciliter la mobilisation de moyens pour la réaliser ou/et d'augmenter son intérêt pour ce qui motive sa construction, faire circuler des personnes et des biens. Par une circonstance non initiale, des routes se croisent: quand en un temps ancien où les provinces avaient une assez grande autonomie les villes de Tours et Bourges ont décidé de faire une Grand Route de l'une à l'autre, et de même les villes d'Orléans et Châteauroux, une ville de moindre importance mais non négligeable et bien située se trouvait au croisement de ces deux lignes et pas trop loin de la ligne droite, la ville de Vierzon; pour chacune de ces routes Vierzon est un point-relais, par leur croisement elles le constituent en nœud, c'est-à-dire en un point d'où l'on peut, partant de n'importe laquelle des quatre villes, se rendre à n'importe laquelle des trois autres. Il y a les Grand Routes, les routes secondaires, tertiaires, quaternaires, etc., jusqu'aux routes et chemins vicinaux, qui relient des “voisins”. Ce n'est, lors de la construction de ces routes, qu'une trame, les routes se croisent parfois de manière préméditée, souvent de manière circonstancielle, très souvent de manière aléatoire, en nœuds “passifs”, de simples carrefours perdus dans la campagne, elles se croisent, voilà tout. Mon exemple rend compte du cas des routes les plus importantes qui se croisent rarement par pure circonstance mais plus les relations concernent des points de peu d'importance, plus leurs croisements seront circonstanciels. Le réseau routier est donc second, et les nœuds sont du type “tapis”: on “noue” un croisement en insérant un “fil” dans la “trame”, soit en profitant d'un nœud préexistant, soit en en créant au lieu du croisement. Ce que je nomme proprement nœud sont les points où il y a un établissement humain qui “fait relais“: tantôt délibérément, tantôt spontanément, à un carrefour jusque-là inoccupé s'installera souvent un établissement, parce que les carrefours doublent, triplent, quadruplent les occasions d'interaction avec des humains distants. De fait c'est toujours délibérément, la différence est entre une décision locale tirant parti de ce nouveau croisement après coup ou une décision distante qui prévoit un “point-relais” dès le projet de construction de la route.

Les réseaux de communication “informationnelle” sont seconds, les réseaux téléphoniques par exemple mais même les réseaux de courrier, n'ont d'autre nécessité, quand on les conçoit, que de relier d'autre manière des points déjà reliés: tant que le royaume de France n'eut pas une certaine cohérence, vers le XIII° siècle ou au début du XIV° il me semble, les “courriers du roi” ni n'étaient nécessaires, ni n'étaient possibles, chaque entité “vassale” était jalouse de son autonomie et n'aurait pas accepté un réseau directement sous le contrôle d'un pair, dans le système féodal le roi ou le prince est certes un primus inter pares, un “premier entre les pairs”, mais c'est un pair; avant qu'il put créer son propre réseau, le roi utilisa un réseau “spontané” et “consensuel”, donc “non problématique”, celui de l'institution “religieuse”, le réseau de l'Église catholique. Certes ni vraiment spontané ni strictement consensuel, et pas entièrement non problématique, mais du point de vue de la structure “temporelle”, ne constituant pas un concurrent, donc tolérable et toléré. De ce fait, si un membre de la structure temporelle souhaitait faire voyager discrètement une information il choisissait ce réseau, celui certes existant mais informel des messagers liés à la structure temporelle ne transportant que des messages “publics”, des messages ne requérant pas le secret. La règle n'est pas stricte, en cas de nécessité impérieuse ont pouvait envoyer un messager “temporel” mais non sans risques s'il était découvert. Le système féodal étant très affaibli à la fin du XIV° siècle dans le royaume de France, son monarque a pu sans contestation et avec la même sûreté qu'offrait auparavant offrir le réseau clérical établir son propre système de diffusion de l'information avec ses propres nœuds, les relais de poste. Mon but ici n'est pas de discuter de ces aspects, bien qu'ils aient une certaine importance, mais du moins, la raison qui fit que longtemps le “pouvoir central” n'eut pas l'opportunité d'établir son propre réseau d'information est que le contrôle de l'information forme un élément crucial et même vital pour la société dans son ensemble et pour chacun de ses acteurs, tant les personnes physiques que morales – dans le système féodal, chaque fief constitue une “personne morale”.

Dans le contexte où se mit en place la structure qui deviendra Internet, même si assez imparfaitement les réseaux existants sont tout de même assez fiables dans l'ensemble, avec des situations cependant contrastées, notamment dans ce qui était le “bloc soviétique” le respect de la vie privée, donc celui de la confidentialité des correspondances, n'étaient “pas trop” garantis, pour être aimable et euphémique... Disons, sauf dans le cadre de certaines entités politiques où l'État de fait excluait presque totalement l'État de droit, tant dans le bloc “soviétique“ que son pendant “libéral”, pour le dire mieux, dans les dictatures les plus dures, qu'on peut même qualifier de tyrannies, les réseaux d'information étaient dans l'ensemble “non problématiques” pour tout ce qui concernait les correspondances sans caractère “politique” (selon les critères de définition de ce qui pouvait être “politique” localement); d'ailleurs, dans le bloc soviétique on avait aussi des “réseaux cléricaux”, des réseaux informels de circulation de l'information de pair à pair, tel celui des samizdats.  En fait il y en a dans toutes les entités politiques, en tout tant et en tout lieu, pour des raisons diverses, parfois des raisons “paranoïaques“ (des groupes ayant le culte du secret et le sentiment ou l'opinion que l'État “les surveille”), parfois pour des raisons objectives (même dans un État plutôt libéral comme les États-Unis, lors de la période de plus forte tension de la Guerre Froide les groupes qui du point de vue de la structure d'État étaient “dissidents” avaient des raisons objectives de se supposer surveillés, et beaucoup l'étaient), souvent pour des raisons fonctionnelles (beaucoup de structures diffuses plus ou moins formelles ont leur propre réseau de diffusion de l'information, complémentaire de ceux publics, pour garantir que les informations diffusées iront directement et rapidement vers leurs destinataires finaux, plutôt que de suivre le processus proprement réticulaire et plus lent des réseaux publics).

Dès le départ, avant même sa mise en œuvre, l'ancêtre d'Internet, Arpanet, est conçu comme une structure en réseau, puisque ce projet a pour but de préserver les capacités de communication informationnelle entre les divers points concernés. La force d'un réseau est sa grande résistance ou plutôt, résilience: il tolère un niveau assez élevé de détérioration avant d'être dysfonctionnel, pour autant qu'il n'y ait pas un très gros trou. La rupture d'un lien ne désolidarise pas les autres liens, et comme aucun lien n'est “vital”, l'ensemble reste fonctionnel très longtemps. Dans une structure radiale, si un nombre limité de rayons est assez endommagé, la propagation de l'information est vite considérablement réduite, ce sont des sortes de “colonnes vertébrales”, ou des “autoroutes”, et dès lors qu'elles sont détériorées le flux important qu'elles transportent doit se reporter sur des itinéraires permettant de diffuser un flux beaucoup plus bas, qui de ce fait sont vite encombrés, des sortes de “bouchons de l'information”, chaque message doit “attendre aux feux rouges” un temps beaucoup plus long que sur les “autoroutes”. Ces comparaisons ne sont pas à prendre au sens strict mais du moins, quand on construit un tissu de type radial on a bien ce type de phénomènes, si par exemple le “nœud australien”, l'un des grands nœuds les plus isolés et de ce fait le moins bien relié aux autres “nœuds continentaux” par des câbles intercontinentaux, a une rupture de liaison avec un de ces câbles, la “bande passante” sera très réduite, ce qui causera un très forte réduction quantitative du débit, qui se traduira par un ralentissement dû au temps beaucoup plus long pour recevoir tous les “paquets” qui transitent; il y aura certes une compensation par le biais des voies hertziennes, spécialement les satellites artificiels, mais leur bande passante est bien plus réduite que celle des câbles.

Dans le cas des réseaux terrestres, le projet Arpanet pouvait s'appuyer sur un tissu structurellement réticulaire, le réseau téléphonique; dans ce réseau si tous n'ont pas la même capacité de réception et de transmission, du moins tous les relais sont assez équivalents et il n'y a pas de voie privilégiée pour faire le transfert. Cependant, lors de l'élaboration de ce projet les réseaux téléphoniques s'appuyaient sur des relais mécaniques, de plus en plus automatisés, il n'y avait plus guère de “demoiselles du téléphone” dans les nœuds principaux pour câbler directement les deux points à relier mais malgré tout le système était fonctionnellement le même, la communication était physique et directe entre les deux correspondants. Ce fut le premier problème à résoudre. Et il le fut somme toute assez vite, même si de manière un peu bricolée en doublon du réseau existant, il utilisait les liens mais disposait de ses propres nœuds. Il ne s'agit pas ici de faire l'Histoire d'Internet mais de comprendre pourquoi il est à la fois toile et réseau, toujours est-il qu'il fallut un temps assez long pour que ce réseau soit presque entièrement converti, quelques rares îlots étant encore dans l'ancien système double, désormais presque tout le trafic des “routes de l'information” (dont les “autoroutes” ne sont plus qu'une part assez mineure, surtout persistante dans les liens intercontinentaux) transite par les nœuds “Internet”, que ce soit le téléphone, les données informatiques et même, désormais, les flux télévisuels et radiophoniques, qui ont encore leurs propres réseaux, les réseaux hertziens, mais eux-mêmes “numérisés” pour la télé (la TNT, la télévision numérique terrestre). La radio aussi est numérisée mais pour sa diffusion hertzienne elle est convertie en signal analogique, parce que sa diffusion numérique ne permet pas un gain significatif en “bande passante”, donc ne justifie pas un coût important de conversion pour un gain négligeable.

Le projet Internet dérive de celui Arpanet mais n'a pas la même visée, il s'agit moins tant d'assurer l'interconnexion de tous les nœuds même en cas de rupture de liens, ce que l'ancien système faisait très bien, que de faire transiter un flux beaucoup plus important d'informations par les mêmes liens; dans le système double intermédiaire les relais des nœuds faisaient transiter un flux très bas, celui téléphonique ne pouvait assurer que le transport des sons et plus la distance entre deux correspondants était importante, plus la qualité de ce transport était faible; les personnes de moins de quarante ans ne peuvent en avoir connaissance qu'en voyant des films d'avant 1985 environ mais quand on avait une communication téléphonique intercontinentales la qualité sonore était très basse, il y avait pas mal de friture, parfois la voix se coupait et les ruptures de communication brusques après quelques minutes n'étaient pas rares quand au moins un des correspondants résidait dans un lieu à l'écart des villes importantes; et jusqu'au tout début des années 2000, beaucoup de réseaux en étaient à l'interconnexion informatique par modem, qui à la toute fin permettait un taux de transmission merveilleux de 256Kbps, le dixième de même la plus mauvaise connexion ADSL en 2019. Laquelle plus mauvaise connexion passe justement par la voie de l'ancien système. Depuis, outre une nette amélioration des relais, une part significative des liens sont des câbles optiques, qui à diamètre équivalent font transiter plus d'informations que les câbles en cuivre de l'ancien système. Dans mon Petit Liré on en est encore au fil de cuivre, mais comme le flux est réduit ça ne pose pas trop de problèmes.

Il y a une excellente raison à vouloir ainsi faire transiter les informations: ce qui coûte le plus dans cette diffusion c'est l'énergie. Le réseau Internet n'a rien de virtuel, il transporte des flux électriques ou lumineux, soit dans les deux cas des flux électromagnétiques, donc “de l'énergie”. Savez-vous? L'énergie ça coûte! Ça coûte des sous, ça coûte du travail, ça coûte la construction, la sécurisation, l'entretien d'un réseau, et in fine ça coûte des perturbations dans l'environnement, l'énergie c'est dangereux. Ça brûle! Ça provoque des arrêts cardiaques! C'est DAN-GE-REUX. Nécessaire mais dangereux.

Il y a une raison structurelle de niveau supérieur pour expliquer pourquoi une structure fondamentalement réticulaire est organisée comme une toile, comme une “toile d'araignée mondiale très étendue”, ce que signifie littéralement “World Wide Web”, celle évoquée quand je parlais de l'évolution du système de diffusion du courrier il y a un peu plus d'un demi-millénaire: le contrôle de l'information. C'est une nécessité sociale. Une société se fédère avant tout par l'information. Le réseau de communication physique n'est pas limité et n'est que faiblement contrôlable. Avec des hauts et des bas, les principales voies de circulation terrestre et fluviale sont les mêmes depuis au moins deux mille cinq cent ans sur le territoire actuel de la France et plus largement sur l'ensemble géographique qu'il forme avec le Bénélux et une partie du territoire actuel de l'Allemagne, à quoi s'ajoute une relation forte avec le nord du territoire actuel de l'Italie, par terre (essentiellement via le territoire actuel de la Suisse – les Helvètes étaient une nation “gauloise”) et par mer, avec la “Gaule cisalpine” (vu depuis Rome, depuis la France elle était plutôt “transalpine”); les frontières arrêtent parfois les personnes et les biens, elles n'arrêtent jamais les voies de communication physiques. Les voies de communication informationnelles en revanche sont arrêtées par les frontières; au frontières terrestres il y a certes une porosité mais pour l'essentiel l'information circule sur un territoire limité et plutôt fermé; selon l'organisation politique d'une société, elle circule de manière plutôt réticulaire ou plutôt radiale, souvent en un mixte des deux, spécialement pour les sociétés étendues. Pour exemple, au bout d'un long processus d'unification le territoire correspondant actuellement à l'Union européenne avant “brexit” (si du moins il a lieu), qui se finalise entre la toute fin de la République romaine et les deux premiers siècles de l'Empire romain dans sa partie occidentale, est une toile avec un centre, la métropole romaine, et une périphérie, les provinces; plus on s'éloigne du centre moins les provinces sont “sous contrôle” mais du moins, l'essentiel de l'information circulante nécessaire au maintien de la cohésion de cette entité circule radialement, des centres secondaires et tertiaires assurant cette cohésion; pour diverses raisons, dont notablement deux crises démographiques graves – des pandémies très meurtrières, des “pestes” –, cette structure se défait progressivement jusqu'à une crise ultime à la toute fin du V° siècle qui la désorganise définitivement, mais assez vite après (assez vite relativement aux durées sociales), en deux siècles environ, s'élabore une nouvelle structure, mais cette fois réticulaire, le système féodal; il y eut bien le bref épisode de l'Empire carolingien mais qui ne fut pas significatif quant à la restauration de l'empire antérieur, mais fondamental pour l'établissement pérenne, même si cahoteux et parfois assez chaotique, du système féodal qui, à peu de choses près, s'établit sur tout le territoire de l'Empire romain d'Occident; en un second temps, pour l'essentiel entre les XIII° et XV° siècles, s'établit une nouvelle organisation, avec des entités assez ou très larges plutôt radiales, qui fonctionnent entre elles plutôt en réseau (le Saint-Empire romain germanique, due son étendue et son instabilité, varia dans sa durée assez longue, environ cinq siècles, entre des structures plutôt en réseau ou plutôt en toile).

Au début de la phase “Internet”, celle donc qui commence au tout début de la décennie 1960, au plan des entités politiques on a une situation assez stable même si, dans ces entités politiques même, ça n'est pas toujours le cas. Je veux dire: en 1962, année où démarre le projet Arpanet, on est à la fin de la période de décolonisation, il ne reste qu'un seul empire colonial européen significatif, celui du Portugal, mais très réduit, sinon dans sa partie africaine, et les entités politiques définies à cette époque connaîtront très peu de modifications les trente années suivantes, même si donc, et spécialement dans les anciennes colonies des deux principaux empires européens, ceux britannique et français, les choses ne seront pas toujours très stables ou au contraire, bien trop “stables”, comme qui dirait, dictatoriales. Cette situation a de l'importance pour la suite, en ce sens que chacune de ces entités, avec plus ou moins de réussite, constituera un tissu informationnel délimité qui, chacun à son rythme, intégrera la structure mondiale en tant que structure secondaire autonome, les nœuds du réseau global. Dans cette période, c'est proprement un réseau d'un point de vue fonctionnel, chaque entité étant elle-même soit réticulaire, soit radiale – la France par exemple, de longue date politiquement structurée de manière radiale, était plutôt radiale, les États-Unis, formant un ensemble d'entités semi-autonomes, tendant plutôt à une structure réticulaire. Cause, conséquence ou convergence, toujours est-il que la chute du bloc soviétique et sa désagrégation entre 1989 et 1991, et le début de la remise en cause du découpage des entités politiques établi vers 1962, sont contemporains de la finalisation du “réseau mondial de télécommunication”. À tous points de vue, vers 1995 environ c'est un réseau. À tous points de vue sauf un: il y a un “centre de gestion” unique, un centre fonctionnel, les nœuds secondaires étant “à la périphérie”. C'est aussi le moment où, après bien des négociations, cette gestion commence à se décentraliser. Jusque-là elle était localisée aux États-Unis, ce qui est assez logique puisque Internet et Arpanet ont été développés initialement dans cet État. Cependant, malgré ce début de décentralisation l'ensemble reste “en toile d'araignée”, sinon que désormais il y a plusieurs araignées, treize grosses, une cinquantaine de moyennes, environ neuf cent petites. Ce qui a des conséquences “énergétiques”.


Je publie, et je poursuis. Mais j'ai comme dans l'idée que je poursuivrai très brièvement...


Vous avez tous les éléments pour comprendre en quoi c'est un gros problème énergétique. Je vous donne tout de même un indice: quand j'envoie un courriel à une personne qui habite dans mon Petit Liré, il sera envoyé vers un serveur situé “quelque part en France”, au minimum à deux cent, plus probablement à plus de quatre cent kilomètres, sans nécessairement y aller assez directement (selon les chemins du réseau les moins encombrés il peut aussi bien transiter par un serveur intermédiaire en Ukraine ou au Kansas), puis faire le voyage de retour pour aboutir sur un ordinateur qui se trouve à moins de deux kilomètres de l'endroit d'où il fut émis. Internet n'est pas une structure virtuelle. Et ce qui transite n'est pas “de l'information” mais cette bonne vieille énergie électrique, vous savez, celle qui est produite à plus de 70% en brûlant du gaz naturel, du pétrole ou du charbon... Remarquez, je ne suis pas certain que, pour ne supposément pas être émettrice de gaz à effet de serre ni émettrice de particules fines, l'énergie nucléaire qui contribue pour environ, de mémoire, 5% à 10% au total soit spécialement le top du top en matière d'énergie renouvelable...

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