L'entre-soi et l'entregent (version formaliste).

Quand une communauté, un groupe, une société, un... Qu'importe le nom? L'entre-soi commence quand on nomme patin ce que “le commun” ou “le vulgaire” nomme couffin, l'entregent découle de l'entre-soi: seuls sont “de confiance” ceux qui savent qu'un patin n'est pas toujours un patin ET qu'un patin est parfois un couffin MAIS qu'un couffin n'est jamais un patin. Le distinguo fait la distinction.

Les langues naturelles et les langues artificielles... Quand on y réfléchit un peu, mais alors, VRAIMENT très peu, on comprend ceci: toute langue est un artifice, donc toute langue est naturelle. Autant que possible je n'use pas de majuscules sinon à titre ironique, autant que possible j'évite de certifier qu'une affirmation est vraie, j'use donc sérieusement de majuscules avec le mot “vraiment” pour souligner qu'il s'agit d'une rare fois où je suis assuré que ce que j'écris est vrai. Est vrai qu'il faut très peu. qu'il faut très peu réfléchir. Pour le comprendre.

En soi une langue est un artifice. On ne naît pas avec une langue en bouche, ni en quelque autre endroit du corps, on n'a pas non plus la science infuse et la capacité surnaturelle d'avoir en soi ce qui est de l'ordre de l'artifice, une langue se fabrique, une langue s'apprend, une langue est un artifice. La capacité de fabriquer et d'apprendre une langue est naturelle et seules quelques rares espèces ont cette capacité; contrairement à ce qui se suppose souvent, cette capacité n'est pas liée à la taille du cerveau ou à sa structure, il en existe à coup sûr d'autres mais parmi les espèces autres qu'humaines on trouve des espèces aviaires, spécialement chez les corvidés et les psittacidés, dont le cerveau est très nettement plus réduit que celui des humains et sa structure très différente. Comprenant cela, on comprendra alors que chercher “de siège de la parole” dans le cerveau et dans un endroit précis du cerveau, est un vain projet, aussi vain que les tentatives jusque-là infructueuse de localiser “le siège de l'âme”: la parole et l'âme sont des concepts, leur siège est dans la langue et non dans le corps. Je n'ai aucun problème à comprendre un discours abstrait, un discours allant à l'essentiel et se passant d'habiller le propos par des commentaires qui n'y ajoutent rien mais je sais que mon cas n'est pas le cas général, que beaucoup de mes semblables ont besoin qu'on enveloppe un discours d'une apparence de chair pour que ça ait “l'air vivant”: un discours n'a rien de vivant et n'aura jamais rien de vivant donc “donner de la vie” à un discours est une impossibilité. Ce que veulent mes semblables est qu'on leur masque l'évidence, qu'on la voile, que l'on couvre sa nudité. Dans leur assez grande majorité, quand les temps sont difficiles dans leur très grande majorité, quand les temps sont critiques dans leur immense majorité, mes semblables refusent l'évidence, ils agissent sciemment même si ce n'est pas toujours, et dans les périodes critiques même si ce n'est pas souvent consciemment, pour refuser l'évidence. Ce qui est normal: on les conditionne à nier l'évidence.


Vous savez quoi? Je suis déjà fatigué de ce billet. Tout est dit dans la partie de ce texte qui précède «Je n'ai aucun problème à comprendre un discours abstrait»; au-delà, je tenterai en vain de “donner de la chair” à quelque chose qui n'a rien de charnel, un discours. Si vous souhaitez “donner de la chair” à ce texte, libre à vous, pour moi tout est dit, ça ira très bien comme ça.

Juste un avis: si vous constatez que dans votre contexte les gens “ne se comprennent pas”, ne supposez pas que c'est parce qu'ils “ne pensent pas de la même façon”, j'ai l'absolue certitude qu'une très large majorité des humains “pense de la même manière”. Pour nous comprendre vous et moi il nous faut échanger des paroles et non des “pensées”, pour autant qu'on puisse savoir ce qu'est cet objet, une pensée, de ce que j'en constate personne n'a jamais vu une pensée, et les neuromachins ou psymachins, ceux d'entre eux du moins, hélas une majorité, qui semblent croire qu'ils savent “lire les pensées”, les uns grâce à des machines, les autres par le moyen d'une sorte de capacité télépathique, qui très régulièrement affirment avoir vu des pensées et savoir où elles se forment et comment, sont toujours démentis par les faits, toujours démentis par les observations ultérieures. Si deux humains ne parviennent pas à se comprendre ça ne se passe pas dans “la pensée” mais dans la langue. Toute communication à distance, spécialement quand elle est univoque, quand une seule personne s'exprime, les autres se contentant de recevoir son message, ne permet pas cette opération qui ne peut se faire que par un échange, une circulation de la parole entre tous, au cours de laquelle les interlocuteurs s'harmonisent, de la compréhension réciproque. Les gens “ne se comprennent pas” parce qu'ils refusent de s'harmoniser, non parce qu'ils en sont incapables. Parce qu'on les conditionne à le refuser. C'est tout.


Un type très fin, très intelligent et très drôle, Francis Blanche, a exposé cette réalité en créant un personnage d'un de ses feuilletons radiophoniques qui avait beaucoup de difficultés à s'harmoniser parce qu'il avait du mal à comprendre le fonctionnement métaphorique et métonymique de la langue, il en restait à la forme et l'associait de manière aléatoire avec la réalité désignée. Je me rappelle notamment de ce dialogue:

— C'est vareuse!
— Comment ça vareuse?
— Mais oui, c'est vareuse! C'est tunique! C'est extraordinaire!

Mal segmenter un discours est une cause essentielle de la construction de l'incompréhension réciproque.

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