En Marche!

J'accable trop souvent ce pauvre Emmanuel Macron. Je n'ai pas d'opinion tranchée sur lui et les siens, je les suppose des bonnes personnes, comme je le suppose de tous mes semblables. Comme vous, comme moi, ils sont dans l'erreur. La question est alors: le savent-ils? Importe, non d'être dans l'erreur mais de savoir qu'on y est.

Les mots ne sont que des mots, “l'erreur”, “le mal”, “le faux”, ce ne sont que des mots. Être dans l'erreur ne signifie rien d'autre que ce constat, ce que chacun sait et comprend de la réalité est assez limité, donc baser son action sur cette compréhension limitée de la réalité en ayant la conviction qu'elle vaut pour toute la réalité c'est à coup sûr ne pas savoir qu'on est dans l'erreur, dans la limite de soi, de son rapport à la réalité.

Ce nom de parti, de “mouvement”, qui est un slogan, En Marche!, ne dit rien quant à quelque projet, c'est le simple constat d'un truisme, d'un “vérité d'évidence”, pour avancer il faut être en marche. Avec ça on ne va pas loin, ou alors si mais, vers où? Je dis parfois cette blague, une version qui m'est propre d'une plaisanterie ancienne: j'en entend qui me disent qu'on va tout droit vers l'abyme ou vers le mur, et ils ont cette solution, pour s'en sortir il faut aller de l'avant. Alors, En marche!

L'important n'est pas le mouvement, sa forme et sa direction, mais le projet. Il se peut que d'aller vers le mur ou de plonger dans l'abyme soient une solution mais à condition de savoir pourquoi ce l'est. Avancer pour avancer, et surtout, avancer sans but, voilà l'erreur. J'ai dans ces pages repris plusieurs fois ces paroles d'un chant de marche, la meilleure façon de marcher c'est la nôtre, c'est la nôtre, la meilleure façon de marcher c'est de mettre un pied devant l'autre. Parfois je l'utilise pour m'en moquer, pour postuler qu'il n'y a pas de “meilleure façon de marcher”, parfois pour dire que oui, c'est la meilleure façon de marcher, mais, vers où? Quand on se met en marche il faut avoir un but. Non qu'on puisse l'atteindre, non qu'on doive l'atteindre, mais marcher pour marcher ou faire du sur-place c'est tout un. Possible, probable que nos gouvernants et nos représentants En Marche soient des personnes honnêtes, sincères, de bonnes personnes (pas toutes bien sûr, partout et toujours il y a des opportunistes, des escrocs, mais une majorité d'entre elles), reste que jusqu'ici je vois cette chose: elles ont la méthode, elles savent quelle est la meilleure façon de marcher, mais elles n'ont pas de but, de projet. Durant sa campagne de 2017 Macron déclara qu'il... Bon, j'allais proposer ma version de son propos, je préfère vous proposer la sienne plutôt que mon interprétation, je cherche.

Il a déclaré (Journal du dimanche, 12 février 2017) que «c'est une erreur de penser que le programme est le cœur», et aussi... Et aussi beaucoup de choses dans cette interview, je présume. Je vais vous proposer ici une version inexacte puisque c'est une reprise de dépêche de l'AFP, qui commente plus qu'elle ne cite, qui “interprète”, mais ça suffira pour mon propos:

«L'ancien ministre de l'Économie, à qui ses adversaires reprochent le flou de son programme, affirme dans un entretien que “la politique, c'est un style”. Pour lui, “c'est une magie. Il faut définir le cœur de ce qu'on veut porter”. Tout en affirmant qu'il “ne cherche pas à être un prédicateur christique”, Emmanuel Macron déclare au JDD: “La dimension christique, je ne la renie pas; je ne la revendique pas”».

Où l'on voit le problème: il a semble-t-il très bien compris comment on peut “parvenir au pouvoir”, en se faisant bateleur de foire ou prédicateur. Il “n'est pas dupe”, mais de quoi n'est-il pas dupe? Il n'est pas dupe de lui, avant tout, et nous explique tranquillement, je n'ai pas de projet, je ne crois pas en ce que je fais ni en ce que je dis, je “fais le Christ” mais bon, c'est comme ça, parce que c'est efficace et convaincant. Si demain le bon moyen est de “faire le Marx” (Karl ou Groucho), ou de “faire le Mahomet”, ou de “faire le Guy Lux” (pour les jeunes, de “faire le Cyril Hanouna”), et bien “on fera”. Or, il a tout faux, sinon sur ce point de “gagner une élection”: c'est une erreur de penser que le programme n'est pas le cœur. Par la suite, et là je ne fais pas de verbatim, suite à une forte pression des médias et de ses adversaires, il a dit assez cyniquement, en gros: bon, vous voulez un programme? Et bien on va demander aux adhérents du mouvement de faire des propositions, et toutes celles qui auront l'approbation d'une majorité des adhérents, on les mettra dans “le programme”. Une autre manière de dire “je n'ai pas de programme” puisque “le mouvement” était (et reste) l'alliance de la carpe et du lapin, un mouvement “et en même temps”©, si même j'évite de faire des prédictions en ce cas je puis le dire, et ce n'est pas une “prédiction rétroactive”, dès cette époque je le disais, d'avance on pouvait savoir que ce supposé programme serait incohérent et inapplicable, la réunion de toutes les propositions non pas les plus consensuelles mais les moins dissensuelles, “et en même temps”© de gauche mais pas trop, de droite mais pas trop, celles qui apparaîtraient acceptables par une majorité, des concessions réciproques, je prend ton truc “un peu de gauche” si tu prend mon truc “un peu de droite”. À remarquer d'ailleurs qu'une très grande part des premières décisions du gouvernement (plus ou moins) En Marche ne figuraient ni dans ce programme de la chèvre et du chou, ni dans les discours de campagne, ni dans le bouquin vaguement programmatique de Macron, Révolution, ou il fait pour l'essentiel du story telling. Je dirai même, du “fictional story telling”, je le sais parce que je me suis tarti ce pensum, c'est du genre Cosette dans le monde merveilleux de Walt Disney, vous savez, la “pauvre petite fille riche”, en version masculine.

Mince! Je sombre de nouveau dans l'ironie et la dérision. Le problème initial de ce mouvement est qu'il n'a pas de projet, pas de programme. Comme dit, ce gouvernement a des méthodes mais les applique sans but autre que les appliquer. Ce qui est tout-à-fait dans la continuation des précédents. Depuis un certain temps, assurément depuis un quart de siècle mais plutôt depuis les débuts de la V° République, “on gère”. Le cœur du système est l'ENA, l'École nationale d'administration, mise en place, et bien... Mise en place sous l'État français, sous le régime de Vichy. À l'époque c'était “l'école d'Uriage”, plus précisément, l'École des cadres d'Uriage, ou ENU. Il serait intéressant de faire une étude serrée de la période 1941-1948, pour proposer une vision argumentée de la continuité structurelle de ce qu'on peut nommer, comme il se fait pour l'Algérie, État profond. Et de fait il y a une continuité profonde de cet État profond, puisque profond. Une cause non négligeable de la défaite française de 1940 est la démoralisation de cette couche, cette classe, en cours de construction depuis le début du XX° siècle, plus particulièrement à partir de la fin de la première guerre mondiale, les “cadres”. Le mouvement part de plus loin (si on s'intéresse à ces questions, on peut le faire remonter au tournant des XII° et XIII° siècles voire un peu avant, mais du moins peut-on en voir la continuité depuis le milieu du XVIII° siècle), compte non tenu de la mention entre parenthèse il a une continuité structurelle depuis la deuxième moitié du XIX° siècle, mais sa forme contemporaine se met en place dans l'entre-deux-guerres et se finalise durant la deuxième guerre mondiale et immédiatement après. Les cadres sont “la nouvelle bourgeoisie”, le groupe qui veut remplacer la bourgeoisie ancienne manière, qui se développa principalement entre la fin du XVII° siècle et le début du XIX° siècle et domina les superstructures des sociétés “développées” jusqu'au début du XX° siècle.

Pour qu'un nouveau groupe de pouvoir puisse remplacer l'ancien il doit nécessairement réaliser un “transfert de pouvoir”, qui se matérialise par le transfert des biens immeubles et meubles, des biens fiduciaires et des positions de pouvoir d'une classe à l'autre. La méthode effective change, celle objective est toujours la même, à l'occasion d'un crise structurelle l'ancienne classe dominante se voit retirer ses “privilèges” qui sont formellement transférés à toute la nation, qui sont donc “nationalisés”, mais très vite après la classe dominante émergente en fait la captation et institue une nouvelle forme de privilèges pour garantir la pérennité de cette captation au profit de son groupe, de sa classe. Les cas sont divers, disons, il y a des cas avec “bonne intention” et d'autres avec “mauvaise intention, des cas où cette captation se fait avec l'hypothèse que ce sera favorable à l'ensemble de la société et des cas où le seul but du nouveau groupe est de remplacer l'ancien sans rien changer à la structure ancienne, mais dans les deux cas l'évolution de la société sera similaire parce que la cause de cette transformation persiste: que le nouveau groupe au pouvoir le veuille ou non, il devra faire évoluer la structure; et le temps passant, le fait que ce nouveau groupe a reconstitué de fait ou de droit des privilèges va conduire à une nouveau situation de blocage donc à une crise structurelle.

Les cadres. Au départ ce sont des “exécutifs”, des “administrateurs”, ils dirigent mais ni ne possèdent ni ne réalisent, leur fonction essentielle est d'assurer la coordination entre les possédants et les réalisateurs. Formellement, les possédants sont anonymes et n'ont aucune maîtrise, il possèdent les moyens, les mettent à disposition des dirigeants pour la mise en œuvre d'un projet qui sera mis en ouvrage par les réalisateurs. L'investissement des possédants est une prise de risque, ils ne seront rémunérés qu'à un moment déterminé et seulement si le projet est bénéficiaire, en faisant l'hypothèse qu'au pire ils rentreront dans leurs frais, la possibilité toujours ouverte qu'ils perdent tout ou partie de leur investissement. Raison pourquoi les possédants ne doivent pas avoir la maîtrise du projet et doivent être anonymes, ça évite (ou du moins est-ce censé éviter) les compromissions et les détournements de biens, si les moyens n'appartiennent à personne on ne peut les rendre indûment à quelqu'un. Les dirigeants sont censément neutres, ils organisent le projet, en contrôlent la bonne réalisation, et s'il est profitable répartissent les profits entre les réalisateurs, les possédants et eux-mêmes. De fait, les trois groupes prennent un risque: les possédants celui de tout perdre, les dirigeants de ne rien gagner, car leur propre rémunération est dépendante du niveau de profit, en-deçà d'un certain palier tout va au réalisateurs, au-delà et jusqu'à un autre palier tout va aux possédants, et ce n'est qu'au-delà de ce second palier qu'ils peuvent se rémunérer. Ce système est censé garantir un comportement honnête des dirigeants, qui ont un motivation évidente à faire que le projet atteigne un niveau de profit suffisant pour qu'ils puissent enfin se rémunérer, ce qui n'empêche de mettre en place des structures de contrôle en cours de réalisation, puis à chaque étape où doit être procédé à une répartition des profits, et enfin au moment d'aboutissement du projet.

C'est le point le plus délicat: quand le projet prend-il fin? J'en faisais une analyse plus détaillée par ailleurs, on a trois cas principaux: une fin dans le temps, une fin dans l'accomplissement, une fin par épuisement du projet.

La fin dans le temps est censément la plus évidente, des moyens sont mis à disposition pour une période déterminée, avec souvent une limite basse et une limite haute, et au plus tard quand la limite haute est atteinte le projet cesse, qu'il soit accompli ou non. Ce type de projets est courant dans les milieux artistiques et dans les domaines de recherche appliquée: quelqu'un, souvent le potentiel dirigeant, expose son projet ou répond à un appel d'offre, les possédants mettent à sa disposition les moyens qu'il réclame, charge à lui de recruter les réalisateurs et d'organiser le projet; si le projet aboutit avant la limite basse il en disposera librement le temps restant pour d'autres projets ou octroiera à lui-même et aux réalisateurs une rémunération complémentaire et rendra les moyens avec anticipation; s'il n'aboutit pas avant la limite haute, les possédants reprendront les moyens encore disponibles et le dirigeant, et bien, ne gagnera rien voire perdra, dans tous les cas les trois parties reprennent leur liberté.

La fin dans l'accomplissement comporte presque nécessairement une limite temporelle maximale mais censément au-delà de la durée estimée de possible accomplissement. C'est la plus complexe à mettre en œuvre parce qu'elle induit beaucoup d'impondérables. Au départ les trois parties doivent s'entendre sur les moyens à mobiliser, sur la possibilité d'en mobiliser plus mais dans une certaine limite s'il apparaît que l'estimation initiale était insuffisante, et sur des sanctions négatives éventuelles du dirigeant s'il dépasse la limite temporelle maximale, des possédants s'ils ne n'engagent pas les moyens promis, ou des réalisateurs s'ils accomplissent incorrectement leurs tâches. Typiquement, ce type de projets est coutumier dans le bâtiment. Dans ces cas, les possédants peuvent ne pas être anonymes pour autant que le projet leur soit destiné, c'est le principe même des entreprises commerciales, elles proposent des biens et services, des clients leurs passent commande pour un prix fixé, et un délai maximal de livraison. Pour le client le processus de réalisation est opaque. Ici le risque principal est pris par le dirigeant, d'autant plus si la rémunération est principalement reportée au moment d'accomplissement de la commande. Dans le schéma “commercial” le dirigeant dispose, parfois de manière prépondérante, de ses propres moyens, mais peut aussi être un simple intermédiaire qui met en relation un possédant et un dirigeant exécutif ou une équipe constituée de réalisateurs. Le point le plus complexe est celui du contrôle parce que la structure formelle est assez lâche et souvent assez dispersée, et les évaluations de accomplissements intermédiaires pas toujours possibles.

La fin par épuisement du projet est le cas ordinaire des projets qui concernent un accomplissement prévisible et routinier, typiquement une entreprise industrielle, artisanale, agricole, une association, une administration, bref, toute entreprise qui reproduit un même accomplissement dont chaque bien ou service particulier a une valeur de réalisation constante. Le projet cesse quand l'une au moins des parties cesse, soit qu'elle se retire du projet, soit qu'elle en soit exclue, soit qu'elle meure sans avoir de successeurs, soit enfin que les ressources manquent ou que les biens et services ne trouvent plus preneurs.

Dans tous les cas, le point crucial est celui du contrôle: il doit être exercé par des personnes ou des institutions qui n'ont pas d'intérêt personnel dans le projet ou des liens de connivence avec l'une au moins des parties. Ce qui n'est pas très simple.

Bon, je relis un peu tout ça pour repérer le point où j'ai de nouveau dérivé...

Ah ouais, les cadres. Ils ont rompu le contrat social. Cela dit, ce ne sont pas les premiers, loin de là. Et ça porte toujours sur l'anonymat des possédants.

Cet anonymat est très nécessaire parce que, formellement, les possédants agissent pour la société. En théorie un possédant ne possède rien, un nom plus exact serait “dépositaire”. La société, c'est-à-dire l'ensemble de ses membres, dépose tout ou partie de ses moyens disponibles entre les mains d'un tiers dont la seule fonction est de tenter de leur faire produire un fruit. Les réels possédants sont nominalement de réels anonymes, vous et moi (en tout cas moi c'est sûr) sommes des déposants. Certes, des déposants un peu et même beaucoup par obligation, en France du moins et autant que je sache, dans toute l'Union européenne, rapport au fait que nos revenus ne nous sont pas directement versés, comme c'était le cas il y a une petite quarantaine d'années pour les petits revenus, payés en liquide ou par chèque au porteur qu'on pouvait aller encaisser à la banque sans rien d'autre que le chèque. Par après, en un premier temps on a interdit les versements en liquide et les chèques étaient barrés donc utilisables par la seule personne mentionnée comme destinataire, et en plus passé une certaine somme, assez basse (en-dessous du smic), plus de possibilité de se le faire honorer, d'où obligation d'ouvrir un compte CCP ou un compte bancaire, du fait, qu'on le veuille ou non on “déposait”. Son fric. À la banque. Par la suite, assez peu après, carrément on ne voyait même plus son revenu même sous la forme assez fantomatique d'un chèque, la somme était directement virée sur le compte. Pour le dire simplement, depuis environ trente ans, en France et dans la plupart des pays dits développés toutes les personnes disposant nominalement d'un revenu n'en disposent plus trop, par contre, les banques et organismes assimilés disposent, chaque début de mois, d'une grosse masse de fric, très grosse. Tous les revenus du pays.

Nominalement toujours, les banques sont supposées utiliser cette grosse masse de biens fiduciaires (ça signifie, au cas où le terme vous est peu familier, pour moi c'est le cas, je connais à-peu-près son acception mais vu son peu d'usage il me faut consulter un dictionnaire pour en donner la définition précise, ça signifie donc «qui est fondé sur la confiance». Une monnaie fiduciaire ne vaut que par la confiance qu'on a envers la personne qui vous promet que cette monnaie vaut quelque chose. Au cas où vous l'ignoreriez, la plus grande partie de la monnaie, dans les 98%, circulant dans les pays développés est de ce genre, des lignes d'écriture dans un registre – manière de dire, maintenant c'est juste une trace électronique sur un disque dur –, Machin promet telle somme à Chose qui la promet à Truc qui la promet à Bidule qui la promet à Machin qui... On parle de monnaie circulante mais ça devient vite de la monnaie circulaire, tout le monde promet à tout le monde et personne ne tient sa promesse. Sauf les pauvres. Si vous souhaitez qu'on ne vous paie pas en monnaie de singe faites des affaires avec des gangsters, ils paient cash. Parfois en fausse monnaie mais si elle est bien imitée ça n'est pas très grave. De toute manière, les banques centrales aussi fabriquent de la fausse monnaie, récemment elle a, comme on dit, fait tourner la planche à billets pour augmenter assez fort les liquidités disponibles sans que ça ait le moindre lien avec une quelconque croissance du revenu de la zone euro, proche de zéro depuis trois ou quatre ans. Je corrige, ce n'est pas de la fausse monnaie mais ça y ressemble beaucoup. Cette augmentation du stock de monnaie non fiduciaire était destinée aux banques, au prétexte de leur permettre de «financer la croissance». Comme plus de 90% de cet apport a servi à financer la spéculation, on comprendra le pourquoi du peu d'incidence de cette manne sur la croissance de la zone euro. Tant qu'à digresser, le “trading à haute fréquence” ne crée pas de monnaie réelle mais augmente artificiellement – enfin, plus artificiellement que d'habitude – la quantité de monnaie fiduciaire: chaque supposée transaction en génère très peu, un epsilon de centime ou de cent ou de millime ou de roupie, mais comme chaque robot trader fait des centaines de milliers ou des millions de transactions fictives à la seconde, ça fait quand même un gros tas d'epsilons. Le monde de la finance est passionnant: si demain on en revenait à la bonne vieille tradition juive, qui fut aussi pratiquée par les chrétiens et les musulmans, ce qui est logique puisque fondamentalement ce sont aussi des juifs, vu que leur livre sacré de base, celui reconnu par les trois religions, est la Torah – les Samaritains ne sont pas des juifs à proprement parler parce qu'ils ne reconnaissent que le Pentateuque, mais comme ils sont moins de mille aujourd'hui, du moins officiellement, ça va... – si donc on revenait à cette bonne vieille tradition, le jubilé, la remise de toutes les dettes, j'ai dans l'idée que pas mal de milliardaires nominaux seraient bien emmerdés, d'autant que pas mal de leurs biens meubles et immeubles sont sous hypothèque, donc la remise des dettes lèverait ces hypothèques. Bien emmerdés... Ouais, cet aparté commence à prendre les dimensions d'un billet. Juste pour relever que certaines sectes supposées chrétiennes, notamment l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours –allez! Je fais mon cuistre, et en plus je triche, impossible de se rappeler un nom pareil sauf si on fait partie de cette secte, j'ai fait du copier-coller après recherche d'après le nom courant ci-après mentionné – dite “les mormons”, ne sont pas juives et pas vraiment chrétiennes, elles ont leurs propres livres sacrés – pour les mormons c'est Le Livre de Mormon, d'où leur nom courant. Z'ont même des “nouveaux testaments”, oui oui, au pluriel, ce genre de sectes très sectaires ont une fâcheuse tendance à susciter de scissions à l'infini et chaque scission à susciter son nouveau livre sacré. Je ne le certifie pas mais certaines de ces sectes ne reconnaissent probablement plus Le Livre de Mormon comme livre sacré. Les sectes chrétiennes c'est pire que les trotskystes question scissions et scissions de scissions. Au moins, les trotskystes maintiennent tous le culte des livres de leur Grand Homme – de l'autre bord, je me demande ce qu'il en sera dans deux mille ans avec les sectes trotskystes...).

Où en étais-je? Ah ouais, pas bien loin pour ce qui figure avant le dernier aparté, et la phrase est restée en suspens, du coup je copie-colle. Nominalement toujours, les banques sont supposées utiliser cette grosse masse de biens fiduciaires pour, comme mentionné en note avec la monnaie non fiduciaire, financer la possible croissance de la société. Ce qu'elles ne peuvent plus réellement faire. Rapport au fait que les sociétés développées ne croissent plus et tendent même à décroître (chut! Ne pas ébruiter la chose! La décroissance c'est le Diable! On parlera donc, à la manière d'un distingué économiste, de croissance négative. Certes, si ça croit négativement on pourrait supposer que ça décroît un chouia mais bon... Tiens, faudrait que je demande à un démographe si quand le solde entre naissances et décès est favorable aux décès on doit parler de progression négative de la population).

Zut! J'ai le sentiment de discuter ici de tout autre chose que le sujet supposé de ce billet. Je vérifie. Ouais, tout autre chose. Me faut regarder maintenant d'où part cette dérive, en passant vite fait j'ai cru voir que c'est vers le passage où j'aborde la question des cadres. Bon ben je reprends en le regrettant un peu, ces digressions sur la finance, la croissance et tout le toutim me semblent intéressante. Je ne crois pas l'avoir mentionné encore dans mes billets mais quand je pars sur des sujets où je ne suis pas spécialement pointu, juste les grandes lignes et pas plus, il me faut me documenter et du coup j'en apprends au moins autant que mon possible lectorat. Je ne voudrais surtout pas paraître méprisant avec lui, je regrette que ce soit le cas mais je n'y peux rien, m'est avis que j'en apprends plus que pas mal de mes possibles lectrices et lecteurs parce que ce que je place dans des billets sur des sujets dont je suis peu familier est beaucoup moins que ce que j'en apprends quand je me documente pour les nourrir, et comme j'ai la fâcheuse tendance de ne pas trop mentionner mes sources, je ne leur donne guère l'opportunité d'y aller voir. Cela dit, pas sûr que ça inciterait vraiment à y aller voir...

L'anonymat est nécessaire parce que le possédant/déposant ne doit pas orienter le projet dans une direction qui lui soit profitable à court terme et sans prendre en considération de l'objet à moyen ou long terme du projet. En revanche, l'intermédiaire doit être (excusez le gros mot) absolument identifié. C'est le point le plus problématique de la structure: il dispose de beaucoup de ressources, vraiment beaucoup. Nonobstant la situation actuelle où, comme souvent (probablement toujours mais c'est à vérifier) dans une situation structurellement critique la proportion de monnaie fiduciaire excède de beaucoup celle de monnaie réelle (bon, la notion de monnaie réelle est plus ou moins valide mais on voit ce que je veux dire, de la monnaie compensable et non de la monnaie de singe), l'intermédiaire, qu'on peut nommer le banquier, est toujours problématique. C'est pour ça qu'aucune religion n'apprécie le prêt à intérêt et spécialement le prêt à usure, et pour ça aussi que presque toutes prévoient un système de remise des dettes tous les tant (douze, ou vingt-cinq, ou cinquante, ou soixante ans, ou autre mais jamais plus que soixante ans, une histoire de raisins verts et de dents agacées: soixante ans c'est le maximum pour déterminer trois générations, la première prête, la deuxième emprunte, la troisième ne doit pas assumer les dettes de la deuxième, qui a mangé ses raisins verts, c'est cette troisième génération qui en aurait les dents agacées). C'est aussi pour ça qu'on préfère avoir des banquiers “pas comme nous”, des “Juifs” ou des “Lombards”, s'il y en a qui magouillent dans leur coin et qui escroquent leurs “frères” et si on les prend la main dans le sac, ils expliquent que c'est le banquier qui leur a donné le sac, ils le trouvaient un peu lourd du coup ils ont voulu vérifier ce que le sac contenait et là, surprise! Plein de sous. Je me demande, dit l'innocent porteur de sac, où le banquier a bien pu trouver tout cet argent...

Jolie chute. Je crois que je vais arrêter là, au moins pour l'instant. Sinon pour redire cette sentence de Frantz Fanon:

 «Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous».

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