J'ai initié ce billet le 23 septembre 2019. Depuis, je l'ai laissé de côté sous forme de brouillon. Y revenant, je me suis pensé, bon, tes billets longs ne sont que des bases de réflexion, tu sais bien que ça ne sert à rien de tenter de “conclure” puisqu'ils n'ont pas de conclusion, qu'ils ne sont que ça, des bases de réflexion, composées avec des éléments de discussion. Du coup je ne me suis pas donné la peine de le relire et le publie en l'état. Si, au-delà de son imperfection certaine, il vous donne des éléments de discussion pertinents, ça sera suffisant.
Ça part d'une discussion que j'avais il y a quelques heures avec, j'hésite à le dire, avec un ami, ou peu s'en faut. En tout cas, une personne avec qui je m'entends bien et avec lequel je me règle facilement, comme qui dirait, “on est sur la même longueur d'onde”. Ce qui ne signifie pas qu'on est d'accord sur tout et toujours, même si nous convergeons souvent, mais nous nous comprenons rapidement, ce qui facilite les discussions: on ne passe pas les trois quarts du temps à nous régler et allons vite à l'essentiel. Ce qui suit n'est pas un compte-rendu de notre discussion mais en découle.
Dans une discussion récente il me semble l'avoir dit ou au moins évoqué, la forme d'organisation sociale “république” a eu son importance mais sa réussite même l'a rendue caduque il y a quelques temps déjà, en gros vers 1940. Depuis, la forme nouvelle est désignable “démocratie”. Mais le passage d'une forme à une autre prend “un certain temps”, plusieurs générations humaines, au moins trois ou quatre, souvent cinq, six, dix.
Les sociétés s'étendent. Il y a trois mille ans environ, l'extension maximale d'une société pouvait être quelque chose comme la Mésopotamie, qui couvrait une large partie de ce qui correspond aujourd'hui au Moyen-Orient Arabe et Kurde; mille ans plus tard, le maximum c'était l'Empire romain dans son extension maximale, qui intégrait une large partie du Moyen-Orient, à-peu-près le territoire de l'actuelle Union européenne avant “brexit” (s'il a lieu, ce qui devient de plus en plus douteux), une bonne part de l'Afrique du Nord, Égypte incluse. Je passe sur les étapes, toujours est-il, vers 1880, il y avait un nombre assez limité de “sociétés”, cette fois entre guillemets parce qu'en phase de construction d'une forme ces sociétés sont “inconscientes”: ces sociétés étaient les vastes empires coloniaux formels ou informels, une dizaine environ, tous Européens ou d'origine européenne – les Amériques du Sud et du Nord n'étaient pas des empires formels mais en avaient bien des caractéristiques, entre autres les États-Unis n'ont jamais proprement eu d'empire colonial d'outremer mais quand on “protège” des territoires lointains tels que les Philippines, Porto-Rico ou Hawaï (avant son intégration comme État), Cuba, Haïti, etc., ça ressemble pas mal à des colonies...
Quand on construit, on part d'un ensemble assez disparate et plus ou moins consentant; plus on va aux périphéries, plus les entités qui sont au départ des sociétés autonomes sont différentes de celles du centre, et moins leur consentement est requis, pour le dire simplement, ce sont des colonies. Suit une plus ou moins longue phase d'unification, avec une plus ou moins stable étendue – les périphéries qui en ont l'opportunité peuvent à l'occasion prendre leur autonomie ou leur indépendance, ou tout simplement passer d'un ensemble à un autre, là encore sans qu'on leur demande trop leur avis. La réalisation de cette unification est diverse, s'il n'y a pas proprement de centre, ça sera sur un mode fédéral, si le centre est fort l'unification sera plus profonde à tous les niveaux, notamment celui linguistique. Pendant très longtemps, cette unification linguistique, sociale et politique concernait surtout les classes socialement les plus élevées, ce n'est que très récemment (pour l'essentiel au cours des trois derniers siècles, surtout les deux derniers) que l'unification s'est étendue à des classes intermédiaires qui constituaient une population nettement plus nombreuse mais encore minoritaire. L'unification profonde commence vraiment à partir du milieu du XIX° siècle dans les sociétés les plus anciennement stables, mais pour les empires coloniaux elle a lieu surtout dans leurs métropoles, et ce ne sera que tardivement, pendant la période des décolonisations d'après la deuxième guerre mondiale, que ça s'étendit, mais mollement à ces colonies.
L'unification a des effets secondaires. Il n'y a rien d'évident, rien de naturel à faire société, les humains sont “sociaux par nature” mais ne font société que par culture, ils apprennent à devenir des êtres sociaux effectifs, les membres d'une société. Ils l'apprennent par conditionnement, et quand une société s'étend, les conditionnements valables dans le contexte initial sont pour partie incompatibles avec le nouvel état de chose. En 1789 la France est encore structurée selon l'organisation mise en place dans la deuxième période féodal, avec des structures secondaires encore assez autonomes et une faible cohésion, elle faisait déjà État mais ne faisait pas encore nation; il fallut plus d'un siècle et quelques guerres pour qu'elle fasse nation et que s'amorce une plus profonde unification, notamment par la langue. On peut considérer que vers 1960 environ, les Français formaient enfin une société, que même avec le maintien ou la reviviscence des particularismes anciens, on ne remettait plus en cause la “cohésion nationale”. Mais c'est aussi le moment où commença une nouvelle extension formellement débuté vers 1944 avec la fondation de l'ONU. Le demi-siècle suivant eut lieu une nouvelle unification, là encore par les classes sociales les plus hautes et les classes intermédiaires en premier, mais avec des conditionnements de type “État-nation”. La situation actuelle, pour l'essentiel commencée vers 1995, est une unification profonde de l'ensemble de ces États-nations en une seule société. Elle a déjà eu lieu mais les anciens conditionnements persistent. Nous sommes dans une phase délicate où la proportion des “anciens” et des “modernes” est à-peu-près égale mais très inégalement répartie. À considérer que la répartition des deux ensembles est transversale, l'adhésion à l'ancienneté ou à la modernité ne sépare pas les âges ni les classes, on se représente souvent les oppositions entre, notamment, “élites” censément progressistes et “du bas” censément conservateurs, et entre “jeunes” censément “modernes” et “vieux” censément “anciens”, comme précédemment les “jeunes” étaient censément “de gauche” et les “vieux” censément “de droite”: jeune j'étais “de gauche” et “moderne”, vieux je le suis toujours, et ceux de ma génération qui étaient “de droite” et “anciens” pour beaucoup d'entre eux doivent toujours l'être. Ou aussi, on se représente souvent les révolutionnaires et conservateurs de 1789 comme l'opposition entre bourgeois et anticléricaux contre noblesse et clergé, en oubliant que beaucoup des grandes figures de la Révolution étaient de la noblesse et du clergé, et que beaucoup de figures de la contre-révolution, notamment dans l'ouest, étaient des roturiers pas spécialement cul-bénits.
Le problème récurrent dans des moments critiques de ce genre est le risque de guerre civile. Il est des sociétés qui sont en permanence dans cet état de guerre civile.