338: Conscience écologique.

Tout domaine du savoir réputé scientifique est en quelque manière historique. C'est plus large: le savoir transmissible a un caractère historique en ce sens qu'il tire parti au présent d'une connaissance du passé pour un projet futur. Ce qui pose la question du temps.

Lequel n'existe pas. Ou alors existe sous trois aspects, l'un formant la convergence des deux autres: le temps physique, qui est une dimension, le temps comme durée, qui est une expérience, et le temps “chronique” ou “chronologique”, entre guillemets vu que la racine “chrono” réfère à la notion de temps, on dira, l'ensemble des événements qui laissent une trace dans l'univers, qui en constituent la chronologie et dont on peut faire la chronique.

Le temps comme durée est une illusion, certes consistante mais une illusion, on dira, un “effet de miroir”: certains événements sont d'une grande régularité et prévisibilité, “reviennent” ou “se répètent”, le phénomène local le plus massif étant l'année, le second, la saison, le troisième, le jour – je place l'année en premier du fait que sur une partie du globe on ne constate pas le jour sinon comme un phénomène qui dure une année, la saison en second car en quelque point du globe que l'on soit il y a une saisonnalité marquée par le double déplacement apparent du soleil, du nord au sud puis du sud au nord et du plus proche au plus lointain puis du plus lointain au plus proche, qui est observable et qui a un effet sur le temps atmosphérique, météorologique, certes nettement moins sensible du côté de l'équateur mais non nul, la régularité du jour ne vient donc qu'en troisième bien que ce soit un phénomène observable sur une large partie du globe et, pour une large majorité des humains, le plus notable. Or, cette répétition ou ce retour sont des illusions, mais comme dit des illusions consistantes en ce sens qu'on peut supposer à bon escient que la position zénithale du soleil revient avec une grande régularité – dans le comput actuel de la durée, toutes les vingt-quatre heures –, qu'à chaque solstice le Soleil occupera une de ses positions extrêmes en polarité et en distance à la Terre, à chaque équinoxe il sera dans une position moyenne, et que tous les 365 jours et quart le cycle se renouvellera. Soit précisé, ces phénomènes prévisibles ne furent pas toujours considérés certains et autant que je sache, encore pas mal d'humains ne les croient pas tels, c'est même ce qui constitue la base de toutes les mythologies: le doute quant à la persistance de ce retour du même, la compréhension réelle du phénomène est récente.

Savoir que des événements sont extrêmement prévisibles ne certifie pas qu'ils sont certains tant qu'on ne peut pas les expliquer de manière consistante, il a fallu attendre le moment où on disposa des outils conceptuels et matériels de vérification d'une hypothèse ancienne, que les astres proches – les planètes – circulent autour du Soleil, pour comprendre que la persistance ou la fin de ces phénomènes, année, saison et jour, ne dépendent pas de l'attitude morale des humains ni de quelque rite propitiatoire: aucune célébration alentour du solstice d'hiver ne permet au soleil de “renaître”, et aucune célébration alentour du solstice d'été n'a jamais empêché ou permis l'arrivée de l'automne puis de l'hiver les mois suivants, et que les humains soient “bons” ou “mauvais” n'a pas d'influence sur la météorologie... Y compris en ce qui concerne la cause anthropique du “changement climatique” – celui-ci étant par nature changeant ce nom n'est pas significatif, on dira plus justement, y compris en ce qui concerne l'influence des activités humaines sur son évolution. Tout événement qui se déroule dans le cadre local, deux à trois kilomètres en-dessous et deux à trois cent au-dessus de la surface du sol (ceci vaut pour le sol sous-marin, sous un certain aspect l'eau liquide est une partie de l'atmosphère), a une action sur tout ce qui constitue notre milieu de vie, donc il est normal que les humains agissent sur le climat, il se trouve que ces derniers siècles cette action est devenue notable à court terme (à durée de vie humaine) en ce qui concerne le climat mais négligeable, presque nulle, en ce qui concerne les marqueurs de la durée.

Le temps physique étant une dimension ne se divise donc pas mais peut se mesurer. Si vous souhaitez en savoir plus je vous conseille l'émission de radio La Conversation scientifique d'Étienne Klein, ou aussi La Méthode Scientifique de Nicolas Martin, cette saison ou les précédentes, où plusieurs épisodes ont porté sur le sujet.

Le temps chronologique est la rencontre des deux autres aspects: tout événement notable se déroule dans cet univers donc dans toutes ses dimensions, et on peut dater son émergence et son achèvement dans la durée. Tout individu est un événement, un phénomène qui a un début et une fin, ce début a lieu un certain jour et une fin un autre jour, pour exemple mon père est né un certain jour de 1933 (censément, le premier mars mais ça n'a rien de certain, disons, alentour du 1° mars 1933, à une ou deux semaines près) et mort un certain jour de 2007 – là le jour est précis mais je ne m'en souviens pas, en fait je ne suis même pas sûr pour l'année, 2005 ou 2006 ou 2007. De ce que j'ai appris il semble que ce genre d'amnésie n'est pas si rare, il est des événements qui ne s'oublient pas mais dont on préfère oublier la date... Donc, mon père est datable, on peut le situer en tant que phénomène entre ces deux dates. On peut faire sa chronique, raconter sa vie, ce qui le constitue en tant qu'événement, que fait ayant laissé une trace, mais d'un point de vue physique il n'y a pas de corrélation stricte entre cette durée, cette possible chronique et sa présence effective en ce monde, sous un aspect il est aussi ancien que l'univers et durera autant que lui, sous un autre aspect il existait comme projet avant même d'être conçu, un projet certes informel mais qui se réalisa, celui de Saïd et Aïcha, ses parents, de fonder une famille, donc de faire des enfants, et il existe au-delà de sa mort par ce qu'il réalisa durant sa vie et par le souvenir qu'il aura laissé dans la mémoire des humains qui l'ont connu et ceux qui entendirent parler de lui. Enfin les humains et tout événement, spécialement les individus, ne disparaissent pas en cessant d'être ces événements déterminables dans la durée: les tyrannosaures n'existent plus comme êtres vivants en ce moment de la durée qu'on nomme actuellement le XXI° siècle mais existent toujours en ce siècle par les traces qu'ils ont laissées et qui permettent de “les faire revivre”, de raconter leur histoire en tant qu'espèce et pour certains, en tant qu'individus. C'est en ce sens qu'on peut dire du temps chronologique qu'il n'est pas “dans la durée”: les actions que j'ai commises il y a un jour, un an ou un lustre sont révolues mais leur souvenir ne l'est pas ou du moins, pas toujours (je sais avoir déjà vécu environ 22.000 jours mais je ne peux prétendre me souvenir de tous et à coup sûr, dans leur très grande majorité les événements circonstanciels vécus par moi dans cette durée sont oubliés, je peux imaginer à-peu-près ce que j'ai pu faire ou ne pas faire au cours des deux dernières semaines car j'ai agi le plus souvent “à mon ordinaire” mais je ne peux réellement me souvenir que de rares moments parce que précisément non entièrement routiniers, comme de ne pas avoir été au marché ce lundi parce que grippé, ou d'avoir été à un spectacle il y a huit jours, ou d'avoir discuté avec des amis le marché précédent, non que ce fut inhabituel mais parce que ce n'était pas routinier, j'ai causé avec d'autres personnes mais sans que je m'en souvienne proprement parce que c'était au contraire assez routinier, de l'ordre de la civilité plus que de la conversation).

Le cas des tyrannosaures, et de chaque espèce révolue, et globalement de tout événement notable, posent question: ils sont “dans le passé” pour le temps comme durée mais “de toute éternité” si on considère le temps physique, le temps comme dimension n'étant pas divisible; l'univers a probablement un début, aura probablement une fin, entre les deux il n'y a pas de solution de continuité. Fondamentalement l'univers a une seule dimension, la dimension “espace-temps”. Ou une infinité de dimensions, ce qui revient au même. Nous le considérons comme à quatre dimensions et même, souvent à trois dimensions, pour les mêmes raisons que nous percevons le temps comme durée: les conditions locales font que nous vivons dans deux axes qui par leur interaction définissent un espace, mais là aussi c'est une illusion, celle qu'induit la force gravitationnelle. Même si ce n'est pas parfait, du moins un humain libéré de l'attraction terrestre est en quasi-état d'apesanteur, il se trouve à distance suffisante de tout objet assez massif pour l'attirer et ne dispose plus des repères habituels pour déterminer un “haut” et un “bas“, un axe vertical, et d'une surface qui lui permet de déterminer une horizontalité. Ça ne fait pas disparaître l'espace pour autant mais ça fait disparaître l'illusion d'une axialité “naturelle” – sans que ça soit aussi intense on peut vivre une expérience similaire en faisant de la nage sous-marine: comme on est à-peu-près de la même densité que le milieu on se déplace “linéairement” dans toutes les directions, donc il n'y a qu'une dimension ou une infinité de dimensions. Les conditions locales nous font séparer le temps de l'espace par l'illusion de la durée induite par le mouvement apparent des astres, notablement du soleil, et déterminer deux axes par l'illusion induite par l'attraction terrestre.

Il serait intéressant de poursuivre cette discussion mais je m'arrêterai là et vous laisse le soin de le faire si vous le souhaitez, mon sujet ici est autre: la “conscience écologique”. L'existence “écologique” est de l'ordre du fait, nous vivons dans une biosphère, localement dans un écosystème et même dans plusieurs; la “conscience écologique” peut ou non être de l'ordre du fait. Il ne s'agit pas de conscience morale mais de conscience effective, non pas se savoir mais se sentir “écologique”, comprendre dans sa chair qu'on participe d'un écosystème. Et on en vient à ma proposition initiale: tout domaine du savoir (scientifique ou autre) est en quelque manière historique, en ce sens qu'il tire parti au présent d'une connaissance du passé pour un projet futur. Ce qui donc pose la question du temps. Le passé comme le futur sont “dans le présent” parce que le temps physique n'est pas une durée: toute action faite “dans le passé” agit “dans le présent”, toute action faite “dans le présent” agit “dans le futur”. Car l'univers est un et n'a pas de solution de continuité, ce que fait hier est irrémédiable, on ne peut pas changer le passé, ce que fait aujourd'hui est irrémédiable, le futur ne le changera pas. Raison pourquoi tout savoir est historique: il permet de connaître ce qui fut, et de guider son action du jour pour ce qui sera.

Je vous laisse réfléchir là-dessus. Juste une petite remarque: la seule manière d'avoir une réelle conscience écologique est de tenir compte des leçons du passé pour agir dans le présent afin de ne pas renouveler les erreurs du passé, ça ne changera pas le passé, mais peut-être le futur?

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