C'est plus large et vaut dans tous les secteurs de la société et pour tout, mais du moins, quand il s'agit des enfants ça devient crucial: il est incohérent de confier ses enfants à des personnes en qui on n'a pas confiance, incohérent et dangereux. Pour eux. Je suppose que dans leur majorité mes possible lectrices et lecteurs se disent par devers soi que les Français, ni d'ailleurs quiconque dans le monde vivant dans des sociétés aux structures sociales réputées solides (j'allais écrire “dans des sociétés développées” alors que ça n'a pas de lien: la Russie est un pays plutôt développé mais ses structures sociales sont faibles, le Bhoutan est un pays assez peu développé selon les critères actuels, pour le dire, un pays pauvre et faiblement industrialisé, mais a des structures sociales solides), se disent donc par devers soi qu'on n'y confie pas ses enfants aux responsables politiques. Les mêmes, si je parlais de l'Église catholique et des institutions qui lui sont liées, considèreraient actuellement que confier ses enfants à cette organisation et à ses institutions c'est les confier à une organisation structurellement “pédophile”. Au passage, j'aurais des enfants “et en même temps”© la conviction que l'Église catholique est structurellement “pédophile”, je suis certain de ceci: je ne confierais pas mes enfants à une école confessionnelle rattachée à l'Église catholique. Comme quoi, on peut avoir des convictions et ne pas toujours en tirer toutes les conséquences. Si on a la conviction qu'au-delà des responsables politiques les institutions d'État ne sont pas fiables, on considère que cet ensemble est structurellement non fiable. L'Éducation nationale fait partie de cet ensemble et en outre, plus ça va et moins les Français ont confiance en l'Éducation nationale en tant qu'institution, ce qui ne les empêche pas de lui confier ses enfants. Ils ont des convictions mais n'en tirent pas toutes les conséquences. Vous avez des convictions mais statistiquement, pour la France au moins à 97%, compte non tenu du fait que les 3% restant de parents d'enfants de trois ans ne confient pas leurs enfants à l'école parce que les structures manquent, les parents confient leurs enfants à une institution en laquelle ils ont une faible confiance, y compris quand c'est une école dite privée, qualificatif rarement justifié (à au moins 97% les écoles dites privées sont financées par l'État et contrôlé par lui. M'intrigue d'ailleurs ceci: comment se fait-il que pour un même service et en recevant une subvention d'État égale ou supérieure à ce que reçoit une école publique de qualité équivalente, les écoles privées sous contrat demande aux parents une financement complémentaire parfois très important? Soit elles sont très mal gérées, soit elles utilisent cet argent pour autre chose que l'éducation des enfants. Financement illégale d'une Église?). En toute hypothèse, parent ou non à 97% mon potentiel lectorat ne tire pas les conséquences de ses convictions concernant le gouvernement, l'État, ses institutions et l'Éducation nationale et trouve normal et même nécessaire de mettre les enfants entre les mains d'une institution non fiable.
C'est donc plus général. Je discute avec beaucoup de monde, et sinon toujours, du moins assez souvent je dis que j'ai assez confiance dans ma société et dans ses institutions, dans les entreprises industrielles, de service et commerciales, dans les associations, et dans les personnes physiques. Je n'ai pas une confiance entière, disons pas la même confiance que celle que je m'accorde, qui est presque totale, j'ai une très grande confiance en moi, mais dans l'ensemble j'ai assez confiance dans les personne morales et physiques de ma société. Pas en toutes. Notamment, j'ai une faible confiance dans tout ce qui est institutions bancaires, et dans les multinationales (ce qui inclut les associations de type ONG qui ont une structure multinationale et non pas fédérale). Et moins confiance dans les SARL que dans les SAS, les sociétés et entreprises par commandite et les sociétés et entreprises en nom propre. Par exemple une des raisons pour lesquelles j'ai opté pour Free en tant que prestataire de services ADSL et téléphoniques découle du fait que c'est une entreprise nationale et une SAS, tous les autres sont des SARL et autant que je sache, toutes sont des multinationales. Quand on signe un contrat, il est bon de savoir avec qui on le fait. Donc il est bon de connaître le statut juridique de la personne morale avec qui l'on signe. La différence entre les SARL et les SAS est simple: nominalement les premières n'appartiennent pas à un propriétaire identifiable, une personne physique, alors que les SAS oui. Si demain on découvrait que Bouygues Télécom est une entreprise malhonnête qui fait des trucs vilains pas beaux, et bien, à l'issue d'un possible procès on découvrira que les principaux détenteurs de cette entreprise sont juridiquement irresponsables, alors que si on le découvrait avec Free, Xavier Niel et ses associés seraient juridiquement responsables parce qu'ils sont propriétaires de cette entreprise en leur nom, en tant que personnes physiques. Non que je souhaite ou espère que ça se produise, quand je signe un contrat je souhaite qu'aucun des contractants ne se retrouve devant les tribunaux pour rupture de contrat, pour défaillance dans l'exécution de ses obligations, par contre je souhaite que si ça se devait se produire et si je ne suis pas la partie ayant failli, l'autre contractant paie sa défaillance en sa personne, car de mon côté c'est le cas, si je faillis je paierai en ma personne.
Pendant très longtemps, pendant une douzaine d'années, j'ai maintenu des sites Internet personnels tels que je pouvais les placer sur l'espace alloué gratuitement sur ses serveurs par mon prestataire Internet, Free. C'est un service gratuit, vraiment gratuit, pas d'entourloupes, pas de contraintes du genre accueillir de la pub, utiliser obligatoirement un certain service de gestion de site, etc. Comme c'est vraiment gratuit c'est très limité. Ce qui coûte dans un tel service c'est la gestion et le contrôle, parce qu'il faut des humains pour les réaliser, le matériel ne coûte rien, l'humain coûte beaucoup. En gros, ce service se limite à la mise à disposition d'un espace de stockage et à un accès restreint à cet espace pour y placer ou en retirer des données. C'est que, cet espace de stockage se situe sur les serveurs de Free qui gèrent tous les autres services, ceux qu'on paie, donc il y a nécessité à ce qu'ils soient très sécurisés. Si on veut une sécurité assurée par des humains, il faut les rémunérer, sinon, et bien, le prestataire se protège en n'autorisant pas à pouvoir y faire des choses qui permettraient à des petits malins d'accéder à des parties de ces serveurs qui leurs sont interdites. À un moment j'ai décidé de modifier ma façon de gérer mes sites personnels et pour cela il me fallait un service beaucoup moins contraignant. Je ne suis pas très riche (en fait, je suis pauvre) et j'ai d'abord recherché une solution gratuite, et ces solutions étaient trop restrictives (pas très différentes de l'offre de Free) ou trop contraignantes (pub, obligation de prendre tels services, etc.). J'ai cherché une offre payante pas trop chère, j'ai trouvé, j'ai pris.
Au début, ça m'allait bien. Le temps passant, je me suis confronté à des problèmes imprévus: d'un côté, le service proposé était plus restreint qu'il n'aurait du l'être selon le contrat signé, de l'autre quand je sollicitais mon prestataire pour résoudre une question je tombais sur des spécialistes de la politesse et de la lecture des consignes lors d'un contact avec un utilisateur mais pas vraiment des spécialistes de l'informatique et des serveurs. Du fait, pour peu coûteux était ce service, il se révéla bien plus coûteux que ce qu'il valait réellement. J'ai recherché alors une solution à-peu-près du même coût mais avec un bien meilleur service, un service à la hauteur de ce coût. Et j'ai trouvé: une toute petite société, une société qui appartient à ses propriétaires (cf. le cas de la SARL qui n'appartient à personne) et où j'ai beaucoup plus de liberté de gestion. Tellement de liberté que si l'idée m'en venait je peux le rendre inopérant. Je ne suis pas idiot, ou en tout cas pas à ce point, donc je ne fais pas ce genre de trucs, mais j'en ai l'opportunité. Et quand j'ai une question à résoudre, soit sur le contrat, soit sur le service, ce sont les proprios qui me répondent, comme ils sont responsables en leurs personnes de la qualité de la prestation ils sont remarquablement efficaces et compétents, ils ne veulent pas plus que moi avoir des emmerdes. Bien sûr, ça signifie que je suis entièrement responsable du bon fonctionnement de mon site, donc il me faut savoir le gérer. Je dispose de beaucoup d'outils pour faciliter cette gestion mais si je ne sais pas trop comment fonctionne un serveur de type Apache je risque fort de payer pour rien, j'aurai une capacité de gestion d'un niveau tel que je gèrerais un site aussi limité que sur Free. La liberté et la responsabilité sont indissociables: moins j'ai de capacités de responsabilité, mois je serai libre.
Je vous parle de ça pour la question de la confiance et la manière de l'assurer avec un tiers inconnu: chacune des parties signataires doit être une personne physique engageant sa responsabilité, ou une personne morale dont les propriétaires le sont en leur nom propre. J'en parle dans un autre texte, ce qui peut être anonyme dans une personne morale de type entreprise ou société à but lucratif est le capital et les obligations et actions, les moyens, concrétisés dans nos sociétés par un engagement financier garant de l'entreprise. Mon prestataire pour le site est aussi propriétaire de plein droit, donc de plein devoir, mon prestataire de service ADSL n'est que partiellement propriétaire à hauteur de la part d'actions qu'il détient, mais entièrement responsable, les propriétaires anonymes, donc non responsables, n'ont aucun droit quant à la gestion de l'entreprise puisqu'ils n'engagent pas ,leur responsabilité.
J'évoquais le sujet dans un autre billet sans vraiment le développer, la situation actuelle dans beaucoup de sociétés découle de ce qu'on peut nommer un “coup de force des cadres”. C'est plus ou moins toujours la manière dont une société évolue, ici je ne considèrerai pas la question du “plus ou moins”, mais du processus général. Une société s'use parce que le temps passant les positions se figent. Formellement le statut des personnes et leur fonction ne sont pas liés de manière pérenne, et notamment les fonctions ne sont pas transmissibles de pair à pair, “héritables”. Une fonction est un “coût” ou un “gain” et quand elle cesse celui qui l'occupait a une dette ou un profit; si elle cesse par décès, coût et gain sont annulés, nul ne doit hériter des dettes et nul ne doit hériter des profits, si elle cesse avant décès la personne qui l'occupe doit “solder les comptes”, honorer ses dettes et recevoir ses profits. Raison pourquoi statut et fonction ne doivent pas être substantiellement liés. La société anonyme rend bien compte du principe: les sociétaires anonymes sont le statut, les sociétaires exécutifs ou les exécutants non sociétaires sont la fonction, nominalement les propriétaires, les “patrons”. Propriétaires de l'entreprise mais non de la société, ils mènent le projet social, qui est proprement l'entreprise. S'ils sont aussi sociétaires ils ne doivent pas avoir de contrôle sur la société pour éviter la confusion, la fusion entre statut et fonction. Dans le cas d'une société en nom propre la question ne se pose pas puisque le propriétaire social engage ses bien propres. Quelle que soit la forme juridique, légale de cette structure, dans toute société le principe est le même, les conseilleurs ne doivent pas être les payeurs et les payeurs ne doivent pas être les conseilleurs, la question du paiement, de la liquidation des gains et des pertes, n'intervenant que quand une des parties se retire du projet ou quand toutes les parties conviennent de sa fin. Or, la fiction légale de la séparation du statut et de la fonction ne tient que si aucune partie n'a le moyen de “corrompre la justice sociale”, de peser sur les instances sociales garantes de son bon fonctionnement, par exemple en faisant voter des lois par le législateur qui lui soient favorable, en occupant des positions dans l'exécutif qui lui permettent d'être son propre contrôleur, en faisant nommer des magistrats du judiciaire qui sont en connivence avec elle.
Il se trouve que ça se produit. Toujours. Ne pas y chercher d'intention, c'est ainsi, tout un chacun, vous, moi, trouve plus confortable de réduire son niveau de responsabilité, donc son niveau de liberté. Comme la perte de liberté n'a pas de conséquences immédiates fortes le gauchissement de la justice sociale est d'abord imperceptible, et quand elle devient perceptible c'est souvent trop tard, un nombre trop important de personnes ont procédé à la confusion des fonctions et des statuts, rendant de moins en moins possible la “mobilité sociale”, la circulation des fonctions entre les personnes relativement à leur utilité sociale et non à leur position sociale, leur statut. Pour exemple, il n'y a nulle justification à réserver des hautes fonctions aux personnes issues de l'ENA autre que le fait qu'elles leurs sont réservées, et qu'elles leurs sont réservées par la loi. Et comme l'accès à cette école est lui-même restreint à la fois par la loi et par la connivence (encore une fois, ne pas y voir d'intention, la sélection des élèves est assurée par des personnes dont les critères sont ceux de l'école, donc ceux les plus aptes à faire ce qu'ils ont eux-mêmes fait, il s'agit d'une connivence structurelle, non pas intentionnelle. Comme toujours je précise que l'un n'empêche pas l'autre mais les cas de connivence intentionnelle sont rares parce que non nécessaires), les statuts évoluent peu, de moins en moins de personnes changent de statut puisque celui-ci est lié à leurs fonctions. À considérer que ça se passe dans les deux sens, le “déclassement” est rare en France parce que chaque classe protège ses membres. Ce qu'on appelle ces temps derniers déclassement est le plus souvent un changement de position au sein d'une même classe, passage de “classe moyenne supérieure” à “classe moyenne moyenne” et de “classe moyenne moyenne” à “classe moyenne inférieure” qui maintient les personnes dans la même classe mais dans un statut moins élevé. L'usure de la responsabilité induit l'usure de la liberté et passé un certain niveau les positions des acteurs se figent et le processus s'inverse: les classes qui ont un temps acquis de la liberté en conservant un niveau de responsabilité assez haut se déresponsabilisent et reportent leur responsabilité vers les classes qui ont réduit leur liberté.
Pour reprendre le cas des SA, dans une situation antérieure pas si ancienne, au tournant des années 1960 et 1970, se mit en place une législation sur les sociétés qui rompit avec une très longue tradition: interdire aux sociétaires anonymes d'avoir un rôle décisionnaire sur le fonctionnement de l'entreprise. La raison de cette censure est celle dite: le responsable du projet ne doit pas être son financeur parce qu'il peut avoir la tentation de gauchir la direction du projet pour favoriser son financeur, de privilégier la rémunération du financeur au détriment de la réalisation du projet. Depuis ce tournant, la législation augmente sans fin les procédures de déresponsabilisation des actionnaires et des décisionnaires, et comme les instances de contrôle et de sanction ont une connivence de classe avec ces “irresponsables”, les contrôles se relâchent et les sanctions sont le plus souvent symboliques et sans conséquences, ce qui ne dissuade donc pas les délinquants de récidiver.
De mon point de vue, il est plus intéressant de considérer les processus que les personnes physiques: dès lors que l'ensemble des processus de régulation renforcent les conditions favorables à ces dérèglements en valorisant les lois “dérégulantes” et en les fixant par la loi, aucun “mouvement social” ne sera en situation de résoudre ces dysfonctionnements de manière non violente. Sans dire que ce soit simple, la solution non violente est donc de modifier toute la législation qui favorise la persistance de ces dysfonctions et de transformer les instances de régulation et de contrôle. Et pour le pan judiciaire, là je dis que c'est assez simple: les lois sanctionnant certains délits ne doivent pas autoriser les circonstances atténuantes et parfois, imposer celles aggravantes. Pour exemple, le cas d'Alain Juppé: il est possible bien que ça m'étonne quelque peu que celui-ci n'ait pas su que certains emplois à la mairie de Paris furent fictifs, mais sa fonction lui faisait obligation de contrôler la validité des embauches et la réalité des emplois, il a donc failli à ses obligations et à cela il n'y a pas de circonstance atténuante. Si en outre il s'était avéré qu'il fut complice de ces délits, ça constituerait une circonstance aggravante. Or, le résultat du procès où il subit une condamnation est que sa peine fut purement formelle et sans conséquence réelle sinon une courte pause dans son long parcours de politicien professionnel (un oxymore, soit précisé).
Je me relis encore, vite fait.
Bon ben voilà: pas de confiance sans responsabilité, et pas de liberté sans confiance.