Ce billet m'est inspiré par le précédent billet rédigé dans ce blog, à propos de “la mort qui vous grandit”. Comme à mon habitude j'y reviens après un petit délai pour le relire: par expérience je sais que si on le relis trop vite après rédaction on n'a pas la même vigilance pour les coquilles, erreurs d'orthographe et de syntaxe, erreurs d'expression, etc. Pas toujours facile d'être correcteur de sa propre prose, surtout à chaud.
Je me relis donc et je m'aperçois que c'est un beau morceau d'éloquence rhétorique – beau dans la forme, s'entend, pour le fond les critères de beauté ne sont pas les mêmes. Une figure de style très classique, une de celles dont usa beaucoup François Hollande, l'anaphore, vous savez – ou non mais vu que ceci fut beaucoup commenté, probablement oui –, cette manière de scander son discours en commençant chaque séquence “significative” par les mêmes mots. Cette figure très simple dans sa mise en œuvre est puissante, elle donne un fort sentiment d'évidence, et crée une tension, car on anticipe une conclusion qui sera de l'ordre de l'inéluctable, comme un résumé indiscutable de l'ensemble du discours, ou comme une conséquence “naturelle”.
C'est un effet bien sûr. Je dois dire, sans vouloir me hausser du col, que ce billet a une structure anaphorique presque parfaite: quatre alinéas courts commençant tous par «Il serait bon», le premier et le troisième d'égale longueur, le deuxième un peu plus long, le dernier très bref. Ce dernier alinéa est lui-même joliment composé, avec une première phrase qui expose «ce qu'il serait bon de faire» (ici, “il serait bon” de faire ce que dit dans les alinéas précédents) et un pourquoi factuel, et une deuxième qui expose un pourquoi moral ou éthique. Quand on en arrive là, le “quoi faire” acquiert un caractère de vérité d'évidence définitive. Remarquez bien que dans ce cas précis il ne s'agit pas d'un discours factice, l'auteur, Ma Pomme, est effectivement persuadé qu'il serait bon de – de faire ce qu'il invite à faire – mais ça n'a qu'une importance assez secondaire, c'est mon point de vue et je le partage, et ça me paraît de bon sens, mais ça n'a pas en soi une caractère de Vérité Vraie.
Comme dit, je ne m'en suis aperçu qu'à la relecture. C'est que, pour la rhétorique comme pour tout savoir pratique on en use sans s'interroger à chaque fois sur quoi faire et comment, quand un ébéniste décide de fabriquer un meuble il a en vue le résultat et n'a pas besoin de réapprendre à chaque fois quels outils il doit prendre et comment on les utilise, de même un rédacteur a derrière lui dix ou quinze ans d'apprentissage et un nombre variable d'années de pratique au long desquelles ses apprentissages devinrent des sortes d'automatismes. Pas exactement cela mais une chose de cet ordre. Pour reprendre la comparaison de l'ébéniste, quand il imaginera le meuble à réaliser il anticipera sans que ça émerge à la conscience ce qui lui sera utile comme outils et comme gestes pour y parvenir. Pour le rhéteur émérite c'est pareil. Je n'ai pas eu besoin de me chercher explicitement quels seraient les bons outils pour réaliser un discours qui cherche un certain effet, ici l'évidence de “ce qui serait bon”: l'anaphore est très adaptée pour cet effet dans des discours pas trop long. Si j'avais envisagé un texte beaucoup plus long l'accumulation de ces “Il serait bon“ aurait été fastidieuse et contraire à l'effet recherché.
La rhétorique est pourtant un moyen faible pour emporter l'adhésion, et d'autant plus faible que le discours sera factice. Dans le cas de ce billet, encore une fois sans préjuger de sa validité il a une cohérence interne réelle, en ce cas la figure renforce par sa forme un discours lui même fort dans son fond de par cette cohérence interne. Il m'arrive d'ailleurs, à l'occasion, de construire des morceaux rhétoriques qui ont tout de la sophistique, donner l'apparence de la cohérence à une séquence qui n'en a pas, parfois de manière préméditée, parfois spontanément – eh! Qui peut se dire à l'abri des idéologies, des dogmes et des préjugés? Comme je suis plutôt vigilant et que je me méfie des mes possibles et même assez probables a priori, si je ne m'en rends pas nécessairement compte je relève tout de même assez souvent ces morceaux de rhétorique creuse et très souvent, plutôt que de les corriger j'indique à mes possibles lectrices et lecteurs que c'est de la rhétorique creuse, des sophismes. J'ai pour cela des motivations, d'une part leur indiquer qu'il ne faut pas se laisser trop facilement persuader par un discours qui a les apparences de la validité, de l'évidence, vérifier si cette cohérence n'est pas qu'un effet, de l'autre réduire le risque de susciter l'adhésion sur des passages de mes propres texte où j'aurai fait de la sophistique “à l'insu de mon plein gré”: quand je relis certains de mes billets assez longs, j'en repère régulièrement, et je dois le dire, beaucoup trop à mon goût: on a beau se surveiller, on tombe trop facilement dans la connerie ou la saloperie, dans les préjugés ou dans la propagande.
La rhétorique est un moyen faible parce que c'est un moyen artificieux, je ne suis pas spontanément rhéteur, comme dit cela s'apprend, et sur un temps assez long, puis ça s'entretient et ça se perfectionne par la pratique. Si on sait en faire, on sait en voir: l'ébéniste qui voit un meuble ayant l'apparence de la marquèterie verra très vite si c'en est où si le fabricant, par paresse ou pour quelque autre raison a fait des pièces mal jointes qui ne tiennent ensemble que parce qu'il a placé des points de colle en-dessous et que ces défauts de fabrication se révèleront, que les pièces vont se disjoindre et se décoller. Ce qui ne sera pas le cas du client complètement ignorant en marquèterie. Comme il m'arrive de l'écrire, heureusement pour les salauds qu'il y a des cons. Et heureusement pour les ébénistes peu scrupuleux qu'il y a des clients peu regardants, heureusement pour les escrocs qu'il y a des gogos, heureusement pour les sophistes qu'il y a des ignorants – des ignorants en matière de rhétorique. Tiens ben, n'en v'là t'y pas de la belle rhétorique! Quatre fois de suite “heureusement pour les [ceci] qu'il y a des [cela]”: si c'est bien amené, par exemple avec les trois premières qui sont effectivement équivalentes, on peut donner le sentiment que la quatrième l'est sans que ce soit nécessairement le cas. L'escroquerie est un moyen faible sauf si elle s'exerce sur un plus faible.
Comprend qui veut. Ou qui peut.