Canicule jaune.

Comment se comporterait un chat ou une souris adulte dont on transplanterait le cerveau dans un organisme humain adulte? Aucune idée, sinon ceci: assez différemment de ce qui serait adapté pour un tel organisme. Disons, ce chat ou cette souris se comporterait selon ses habitudes, qui ne sont pas vraiment celles valables pour un humain...

Il m'arrive de dire des sociétés, dont celles humaines, qu'elles sont des sortes d'organismes. C'est vrai et c'est faux. Fonctionnellement c'est assez vrai, effectivement c'est assez faux: pour tout ce qui concerne cette société ses membres agissent “comme un seul corps”, pour le reste chacun agit, ou du moins le devrait, pour et par soi. J'ai plus d'une fois tenté de définir ce qu'est proprement une société et j'en suis venu à la définition commune, et pour la France, à celle légale, une société compte au moins trois membres. Récemment, j'ai songé que d'une certaine manière une société ne compte pas au moins mais compte toujours trois membres. Ou plus exactement, trois parties: le centre, le milieu, la périphérie.

La question de base est: comment un individu se représente-t-il le monde et au-delà du monde, l'univers? Et la réponse semble assez évidente quand on considère le rapport des individus au monde: comme lui-même. Or tout individu, du plus rudimentaire au plus complexe, a la même structure, un centre, un milieu et une périphérie, et le même rapport au monde, indirect et hypothétique. On peut dire que le processus général de l'évolution consiste à réduire la distance des individus au monde et à valider autant que faire se peut les hypothèses. On peut aussi dire qu'à l'instar du reste de l'univers les individus sont stochastiques, “probabilistes”, mais qu'ils le sont délibérément, ils “évaluent les possibles”. Sous un aspect, les mutations sont souvent des actes délibérés en ce sens qu'un individu dispose de mécanismes lui permettant de réduire ces variations; sous un autre ce sont des circonstances hasardeuses car on ne peut anticiper l'efficacité ou l'innocuité à moyen ou long terme d'une mutation; enfin, les mutations peuvent être induites par une défectuosité, si les mécanismes de régulation sont eux-mêmes défectueux ou si la modification est indétectable ou non réductible. De longue date les individus ont l'habitude de procéder à des “échanges de patrimoine”, deux individus le la même espèce ou d'espèces différentes entrent en contact intime et l'un ou les deux donnent une partie de leur patrimoine génétique à l'autre – en donnent une réplication, pour être exact –, ce qui indique clairement que les mutations ne sont pas proprement des accidents, même s'il en est d'accidentelles, les objectifs premiers d'un individu sont sa préservation et sa perpétuation, qui seraient impossibles sans des processus ménageant la possibilité d'une modification adaptative, parce que les contextes changent et qu'une conformation  valide dans un contexte donné peut se révéler inadaptée dans un autre contexte. On ne peut pas dire que pour les individus les plus rudimentaires ce soit proprement délibéré mais du moins, sans cette capacité intrinsèque le phénomène de la vie aurait été impossible: considérant que “tout” et “rien” nomment “la vie”, la sentence du roman et du film Le Guépard, «Il faut que tout change pour que rien ne change», est une vérité de toujours, si les individus ne disposaient pas d'un moyen d'adaptation au changement ils ne pourraient se préserver et persister: il faut que la vie change pour que la vie ne change pas.

Changer est un risque, ne pas changer un plus grand risque encore. L'inconvénient du changement réside dans l'imprévisibilité, celui du non changement, dans la prévisibilité: on ne peut savoir si un nouveau rapport au monde aura des effets bénéfiques à long terme, mais à coup sûr ne pas chercher ou trouver de nouvelles manières d'être aura des effets négatifs à terme car vivre change la vie, ne pas changer réduit donc sa vitalité. Changer n'est pas un choix mais une nécessité, ne pas changer n'est pas un choix mais une fatalité; qu'on en ait conscience ou non on ne cesse de s'adapter parce que l'univers change sans cesse mais le processus a ses limites, celles de ce qui nous fait être ce que nous sommes: un organisme complexe comme le notre se maintient par la mort et la naissance continue de nos constituants de base, les cellules, ce qui implique l'inscription dans nos cellules même d'un processus de détérioration, de “mort programmée”, l'apoptose, comme écrit dans l'article «une des voies possibles de la mort cellulaire, qui est physiologique, génétiquement programmée, nécessaire à la survie des organismes multicellulaires. Elle est en équilibre constant avec la prolifération cellulaire». La dernière phrase est inexacte: le corps s'use, l'article sur les télomères l'indique pour un des processus d'usure qui induit un déséquilibre progressif de la capacité de réplication des cellules autres que celles souches et germinales – et à l'inverse sa persistance morbide dans les cellules cancéreuses. Les cellules doivent nécessairement mourir après un temps plus ou moins long mais parfois certaines ne le font plus, ou plus assez, et toujours vient un moment où le taux de mort des cellules dépasse le point d'équilibre qui permet la persistance de l'organisme. Et bien sûr, outre les processus physiologiques génétiquement programmés de régulation il y a les processus conditionnels: pour se maintenir l'organisme doit se nourrir, si la nourriture vient à manquer il devra puiser sa nourriture en lui-même donc dans ses cellules, en sacrifier certaines au bénéfice de toutes, jusqu'au moment où cette détérioration volontaire met en péril la préservation de l'organisme par manque de ressources donc de vitalité, par inanition.

Ce qui vaut pour les cellules et les organismes vaut pour les populations: fonctionnellement, un écosystème ou une société “gère la population” de manière similaire à un organisme, j'entendais quelqu'un dire sur ma radio (France Culture pour la nommer) que pour lui la notion d'équilibre écologique n'a pas de validité, ce que les écologues considèrent dans leur majorité, un système écologique est en perpétuel déséquilibre, et s'il a un “point d'équilibre” statistique celui-ci n'est pas constant et toujours en risque de rupture – les sociétés et les écosystèmes aussi peuvent mourir. Il y a un rapport de réciprocité entre le tout et la partie, le tout apprend de la partie, la partie apprend du tout, le tout vit de la partie, la partie vit du tout. Ce que dit sur la structure des parties vaut pour celle du tout, il y a un centre, la Terre, une périphérie, son atmosphère, et un milieu, la biosphère, et vaut pour les autres systèmes intégrés à la biosphère. Lors de mes recherches pour nourrir ce billet de liens j'ai découvert cet article de Wikipédia, «Système écologique fermé»., que je n'ai pas lu sinon la citation donnée par le moteur de recherches: «Un système écologique fermé (de l'anglais: Closed Ecological System), parfois appelé système écologique clos, désigne un écosystème qui ne réalise pas d'échanges de matière avec l'extérieur». Certes ça concerne des milieux artificiels mais, et l'exemple donné de la Terre, «correspond[ant] presque à cette définition», tout de suite relativisé entre parenthèses par «si on ignore les apports de matières par la chute de météorite et la perte de gaz et de poussières en haute atmosphère»., montre les limites des concepts impliqués dans une telle description, y compris pour un système artificiel; l'opposition matière / énergie notamment pose problème, puisque ce qui permet à un individu et à tout système biotique de se maintenir est en premier la conversion constante d'énergie en matière et de matière en énergie.

Vous savez faire la différence entre corps et esprit? Moi non, pas plus que je ne sais la faire entre matière et énergie. Aussi transitoires soient-ils, les corps sont incontestables, on les voit, on les entend, on les touche; les esprits, s'ils existent comme choses en soi, sont contestables, seraient-ils éternels. Un “pur corps” ça se constate, on appelle ça un cadavre; un “pur esprit” ça ne se constate pas, pour une raison évidente: toute personne qui prétend avoir eu des contacts avec des “esprits” ne l'a pu que selon un moyen qui l'atteigne dans sa contingence, dans son corps. Si même il peut se produire cette improbable chose, la rencontre directe avec un “pur esprit”, ce qu'on peut en dire ou écrire passe par le corps et donc par un impur esprit. Toutes ces considérations d'apparence “philosophique” ou “métaphysique” ne sont que considérations physiques venant d'un géomètre. Je ne puis empêcher mes lectrices et lecteurs potentiels d'interpréter selon un schéma “spirituel” ou “corporel”, “idéaliste” ou “matérialiste”, alors que je ne fais que parler de la réalité observable. Dans la réalité effective il n'y a ni corps ni esprit, ni matière ni énergie, il y a, comme l'a dit un auteur, des «états de choses». Ouais, comme l'a dit “un auteur”, une plaisanterie privée: dans un texte récent je me moquais des auteurs qui se légitiment d'auteurs connus et respectés pour appuyer leur discours. De fait, un auteur a parlé de ça et même, ça forme le centre d'une de ses réflexions mais je ne reprends ici son expression que par commodité, elle m'a parues très juste dans le cadre des mes propres réflexions, à quoi bon préciser que cet auteur se nomme Louis-Népomucène Tartempion ou Jean-Baptiste Botul, sauf à vouloir valider mon discours par celui d'un autre? Incidemment, la fumeuse plus que fameuse «affaire Botul» où le principal protagoniste fut le fameux et fumeux “philosophe” Bernard-Henri Lévy est illustratif de cette pratique courante, valider ses propos en usant de l'argument d'autorité. Le plus admirable avec BHL est sa capacité à toujours tourner à son avantage même ses pires inepties: pourquoi citer un philosophe fictif à la biographie invraisemblable et à la philosophie Il parle aussi d'un «très brillant et très crédible canular sorti du cerveau farceur d'un journaliste du “Canard enchaîné”», ce qui accrédite l'opinion très vraisemblable d'une non lecture du livre qu'il cite, un tissu d'invraisemblances d'une crédibilité nulle (voir l'article de Wikipédia pour se faire une idée de la crédibilité de la biographie de l'auteur et du contenu de son œuvre...). Cette citation explique un processus:

«Chapeau pour ce Kant inventé mais plus vrai que nature et dont le portrait, qu’il soit donc signé Botul, Pagès ou Tartempion, me semble toujours aussi raccord avec mon idée d’un Kant […] tourmenté par des démons moins conceptuels qu'il y paraît».

Que nous dit en peu de mots BHL sur lui-même et son œuvre? Sur lui, qu'il ne peut pas se tromper ni être trompé, à preuve, le livre de Botul montre un «Kant inventé mais plus vrai que nature», pour le dire mieux, l'ouvrage du pseudo-Botul «montre mieux qui est Kant que Kant lui-même», plutôt que celui-ci, tous les autres ouvrages sur Kant sont des faux, celui-ci est le seul “plus vrai que vrai” – à part l'ouvrage de BHL, bien sûr. Sur son œuvre, et bien, c'est clair: peu importe ce qu'il lit – ou ne lit pas – et ce que disent les auteurs dont ils se légitime, ce qu'il y trouve est sa propre pensée. Qu'y a-t-il dans l'ouvrage? Un «portrait [qui lui] semble toujours aussi raccord avec [s]on idée d’un Kant [ceci-cela]». On vient de lui démontrer que le livre en question est un fatras d'idées sans suite, on vient de lui démontrer que tout prouve qu'il n'en a rien lu sinon le titre, La Vie sexuelle d'Emmanuel Kant, lequel suffit probablement pour, à son jugé, cadrer avec l'image «d’un Kant […] tourmenté par des démons moins conceptuels qu'il y paraît» – les “démons du sexe”, par exemple... –, peu importent les faits puisqu'il a écrit sur Botul, donc c'est valide, contre toute évidence.

Je parle de cette affaire car elle me semble représentative d'un point qui m'intéresse ici, comment un individu se représente-t-il la réalité effective? Je donne une première réponse au début du deuxième alinéa de ce billet: comme lui-même.Je pourrai discuter longtemps de cette question de la structure commune à toute entité vivante, discuter des conceptions très partielles et très partiales des courants “idéalistes” et “matérialistes”, que ça n'avancera guère le sujet, et en plus je l'ai déjà fait dans nombre de textes, entre autres certains billets de ce blog. Je n'adhère pas aux conceptions de la réalité des idéologies à base matérialiste ou idéaliste mais ça importe peu, je considèrerai ici qu'elles sont valides, ce qu'en un sens elles sont. Comme les unes et les autres proposent une représentation des individus qui correspond à celle proposée, un “centre”, un “milieu” et une “périphérie”, ça me facilitera les choses. Enfin non. Enfin si... Bon: je m'étais promis de ne pas trop expliciter mes présupposés mais je dois le faire pour celui-ci parce que s'il m'est arrivé d'en parler ailleurs je ne l'ai pas encore fait dans les billets ce blog. Le présupposé? Aussi contrastés et divergents puissent-ils paraître, tous les discours sur la réalité décrivent la même car tous les humains ont la même expérience de la réalité: Moi, Mon Environnement, Le Reste. Le centre, le milieu, la périphérie. Étant réaliste, je me laisse rarement persuader qu'elle puisse être autre: en toute circonstance je suis le centre de l'univers, donc peu m'importent les discours affirmant que le centre est en tel endroit, en tel autre, ou nulle part ou partout, il se trouve toujours là où je me trouve. Comme je sais ne pas être le seul individu en cet univers je conçois très bien et accepte avec grâce qu'il en soit ainsi pour chacun d'eux, ce qui ne change rien au fait, je suis le centre de l'univers. Comme vous, comme n'importe qui. Ce qui m'est proche, je le nomme mon milieu, le reste est en périphérie et n'a pas de nom.

Toute personne qui situerait le centre de l'univers en dehors d'elle et le verrait beaucoup plus large, et qui en outre croirait être “au milieu du centre” ou un truc du genre, serait une sorte de chat ou de souris installée dans le cerveau d'un humain qui croirait que, parce qu'induisant des réactions en appuyant sur telle ou telle partie du cerveau, elle le contrôle. La personne se trouvant “au centre de la société” et croyant la diriger parce qu'en appuyant sur tel levier elle provoque telle réaction du “corps social” fera la même erreur que mon chat ou ma souris logée dans un corps humain, elle ne provoquera rien de plus que des actes réflexes; au mieux elle induira des actes moteurs inconsidérés du type tics ou tremblements, au pire elle désorganisera complètement son hôte, souvent endommagera ses centres moteurs et ses centres perceptifs. Le titre de ce billet réfère bien sûr, en ce tout début de juillet 2019, aux “gilets jaunes” en voie de disparition et à “la canicule” annoncée longuement avant sa non apparition. D'un sens, l'actuel Centre de la Société français, l'exécutif, sa claque parlementaire, sa clique affairiste et ses multiples soutiens parmi “les élites”, ont eu raison de ne pas traiter le problème “gilets jaunes”, partant d'une hypothèse fondée, ce n'était pas et ça ne pouvait pas constituer un “mouvement”, donc en laissant l'agitation s'épuiser on “enterrerait le problème Gilets Jaunes”, ce qui a fini par advenir. Mais on n'a pas pour ça enterré la source de cette agitation, qui se poursuit désormais sous d'autres formes. Parce qu'en appuyant sur les leviers “carotte” (un peu) et “bâton” (beaucoup) en capacité de réduire le problème “gilets jaunes” l'exécutif, sa claque, sa clique et ses soutiens, ont contribué à augmenter le niveau global de turbulence sans réduire aucune des ses causes.

La fable “la canicule” est intéressante de ce point de vue: en 2003, et une ou deux fois depuis, “les autorités publiques” et certains de leurs relais dans le pseudo-privé ont constaté leur incapacité structurelle à gérer ce type de situations. Ce qui est assez logique: quand on réduit les capacités des structures censées les prendre en charge, dès qu'il y a surcharge elles sont dans l'impossibilité d'y faire face. J'appelle ça une fable car “les autorités” ont pu anticiper sur une vague de chaleur pour la fin de juin 2019 sans pouvoir anticiper sur sa durée: quelques jours, quelques semaines, quelques mois? Or, depuis la catastrophique et avérée canicule de 2003 les capacités de gestion des crises dans les structures d'accueil des personnes fragiles (malades et personnes âgées en premier), au mieux ne se sont pas améliorées, souvent se sont détériorées, et une amélioration de ces capacités ne s'improvise pas en quelques jours pour s'établir dans la durée, assez logiquement “les autorités” n'ont rien pu faire pour remédier au problème. Mais elles doivent donner l'impression d'agir, d'anticiper, de “faire quelque chose”. Elles ont fait. Précisément elles ont fait ce qu'elles savent désormais le mieux faire: “communiquer”. Ça ne change rien à la situation mais du moins, en cas de problème persistant et grave – non pas cinq ou six jours de coup de chaleur mais cinq ou six semaines, voire deux ou trois mois, “les autorités” pourront se prévaloir d'avoir “informé la population” et donné de bons conseils par voie de communiqués dans les médias, du genre protégez vous de la chaleur, buvez beaucoup et humectez-vous, et si ça va vraiment mal appelez le SAMU. D'accord. Très utile. Et si le SAMU est surchargé parce que ça va vraiment mal pour trop de personnes en même temps? Euh... Et bien... Mais on a quand même “communiqué”! Je serais très intéressé de savoir quels sont les coûts cumulés de toutes ces “campagnes d'information” sans autre utilité que de nous informer qu'il fait très chaud quand il fait très chaud et très froid quand il fait très froid, au cas où on ne s'en serait pas aperçu. Je n'ai rien contre la publicité – enfin si, j'ai quelque chose contre mais peu importe – mais sur le long terme, je ne crois pas qu'il vaille mieux rémunérer un collectionneur de montres Rolex que vingt personnes en situation de remédier réellement aux problèmes induits par les moments de crises.

 

 

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