État de guerre, état de guère.

Nous humains sommes des vivants, du moins pour une majorité des contemporains. Et de ce fait, nous souhaitons ne pas périr, comme individus et comme espèce.

Raison pourquoi réside au plus intime de chacun cette peur atavique, la peur de manquer. S'y ajoute que nos ancêtres furent autant proies que prédateurs et qu'une proie vit dans l'anxiété, celle de la capture et de la dévoration par un prédateur. La peur de la fin est un héritage commun à tous les vivants, donc commun à tous les humains contemporains. Supposer que la “peur de la mort” est propre aux humains c'est supposer que les autres vivants n'ont pas conscience de leur toujours possible fin, ce que dément le simple fait que les vivants vivent et font tout leur possible pour persister en leur être, pour ne pas mourir. On peut même dire que parmi les vivants animaux la singularité des humains est de pouvoir se libérer de cette peur atavique, leur capacité à créer les conditions permettant de ne plus ou de ne plus trop craindre de manquer. Pour la peur de la mort c'est moins aisé mais du moins peut-on sinon s'en libérer, du moins ne pas être guidé par elle, et avoir une certaine confiance dans la faible dangerosité de nos milieux de vie. Ces deux peurs sont liées, bien sûr, manquer c'est risquer la mort à un terme assez court.

La logique voudrait que dans un contexte social le niveau d'anxiété baisse d'autant plus que le niveau de sûreté monte, que l'on voie se réduire le sentiment de risque de manquer et de mourir de manière anticipée, ce qu'on ne constate pas toujours – ce que l'on constate trop rarement. C'est que, les sociétés tendent trop souvent à “organiser la rareté”. Une de mes axes de réflexion actuels est la question de la guerre. Nos sociétés actuelles sont pour beaucoup d'entre elles, probablement toutes, en état de guerre permanent. Pour ne prendre que le cas de la mienne, la France, elle est de fait en état de guerre continu depuis 1991 ou 1995, je ne sais plus exactement – je vérifie ça vite fait. Les deux dates sont correctes: le «plan Vigipirate» est mis en œuvre pour la première fois (sous son nom initial de «plan Pirate», un acronyme: Protection des Installations contre les Risques d'Attentat Terroriste à l'Explosif) en 1991, puis de nouveau, sous le nom «plan Vigipirate», en 1995; c'est depuis cette année que ce qui au départ était une situation d'exception devient un état permanent puisque, comme le précise l'article de Wikipédia, «Il sera levé le 26 avril 1991 puis activé de nouveau au stade renforcé le 6 octobre 1995 [...]. Il est appliqué sans discontinuer» depuis cette date. Il y aura des variations de “niveau d'alerte”, qui va de “jaune” à “écarlate” en passant par “orange” et “rouge”, mais depuis juillet 2005 il sera en permanence au niveau “rouge”, puis en 2014 le “code couleurs” est abandonné, manière implicite de dire que le niveau “rouge” est le niveau minimal. Ultérieurement, en 2015, une “opération” complémentaire, l'«opération Sentinelle», est mise en place, dont on peut dire qu'elle relaie l'ancien niveau “écarlate”; en 2016 elle devient à son tour un état d'alerte permanent et non plus un état d'exception. Le 20 mars 2019, une nouvelle évolution a lieu: jusque-là l'«opération Sentinelle» est une force d'appoint pour la sécurisation des “zones sensibles”; ce jour-là, le président de la République annonce sa mobilisation pour des opérations de maintien de l'ordre – des activités de police – contre des manifestants “gilets jaunes”. S'il fut l'un des premiers du genre dans le cadre des supposées “démocraties avancées“, dites aussi “occidentales“, cet état de guerre permanent n'est plus un cas singulier, et au cours du dernier quart de siècle des “plans” du même genre furent mis en place dans les principales d'entre elles, en premier les États-Unis d'Amérique à partir de 2001 (la décennie précédente, ce fut seulement officieux dans ce pays).

Quelle est la logique d'une telle situation? Et bien, entretenir la peur en entretenant l'insécurité.

Bon. Je renonce à discuter de «l'économie de guère», de la manière d'“organiser la rareté”, on dira que ce billet est suffisant en l'état pour susciter les réflexions, si ce n'est pas le cas, tant pis.


Addendum à propos de la première phrase de l'introduction, «Nous humains sommes des vivants, du moins pour une majorité des contemporains».

Il est à savoir que notre humanité compte un certain nombre de “morts-vivants” et de “vivants-morts”. On peut aussi les nommer “purs corps” et “purs esprits” ou, en puisant dans un fond légendaire, “zombis” et “vampires”, ou, dans ma propre modélisation des sociétés, “cons” et “salauds”, ou aussi “marionnettes” et “marionnettistes”. Les morts-vivants sont des corps sans esprit, les vivants-morts des esprits sans corps. Il ne s'agit pas bien sûr d'une réalité effective mais dans le cadre d'une société si la réalité effective vaut pour la société dans son ensemble, pour chacun de ses membres compte avant tout la représentation de la réalité, que je nomme réalité symbolique. Quand une personne se représente comme un “corps sans esprit” ou comme un “esprit sans corps”, pour elle-même elle n'est pas effectivement vivante. Les purs esprits ou purs corps sont rarement une majorité mais en certaines circonstances peuvent constituer une forte minorité. C'est le cas dans mon actualité, en ce mois de mars 2020 où j'ai rédigé ce billet. Quand cette forte minorité constitue plus d'un tiers d'une société ça pose des problèmes, de très gros problèmes. Genre, des guerres.

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